DES PROFITS, REVENU DE L ENTREPRENEUR
Définition du profit. — Distinction avec l'intérêt et le salaire. — Des éléments qui le composent. — Des causes qui le font varier. — Relation entre les profits et les salaires. — Du produit brut et du produit net.
C'est par les mains de l'entrepreneur que s'opère la distribution des richesses sociales, mais quand il a payé, aux uns leurs salaires, aux autres leurs intérêts, aux autres leurs rentes, il lui reste, si ses opérations ont été bien conduites, un excédent qu'on appelle le profit.
Le profit est donc V excédent du pinx courant des produits de V entreprise sur les frais de toute espèce que l'entrepreneur a faits pour les créer.
Le profit ne se confond ni avec le salaire, ni avec l'intérêt ou loyer des capitaux.
Il ne se confond pas avec le salaire, car celui-ci est fixé à forfait entre le chef d'entreprise et l'ouwier; il est payé tous les jours, tous les mois, ou tous les ans, et il ne court aucun risque, si ce n'est celui de la ruine de l'entrepreneur avant le payement.
Il ne se confond pac davantage avec l'intérêt, car le profit est éventuel, et rémunère un capital engagé dans
la production, tandis que l'intérêt ou le loyer est déterminé à l'avance, sans aucun alea^ et est perçu uniquement en vertu de la privation momentanée et des risques courus par le capitaliste ; or, ces risques ne ressemblent en rien au risque particulier de l'entrepreneur.
A plus forte raison le profit ne se confond point avec la rente, qui n'est qu'un prélèvement opéré par le propriétaire du sol. « Si l'entreprise est en perte, le dommage ne sera pas supporté par le propriétaire de l'usine ou du magasin auquel un loyer fixe est dû en tout cas, ni par le bailleur de fonds, ni par le salarié , mais par Tentrepreneur. Tout profit doit excéder le loyer ou l'intérêt du capital, soit fixe, soit circulant ; et l'expérience fait voir qu'il ne suffit pas qu'on perçoive un intérêt ou un loyer pour réaliser un profit '.»
Des éléments qui entrent dans le profit. — Le profit de l'entrepreneur se compose d'éléments divers. On peut y remarquer :
1° Une indemnité pour ce que Senior et Stuart Mill appellent Vabstinence de Ventrepi^eneur. Au lieu d'appliquer son capital à la production de nouvelles richesses, l'entrepreneur pourrait, en effet, le dissiper en jouissances personnelles.
2° Une rémunération pour le risque couru par l'entrepreneur. C'est une sorte de prime d'assurance. — Chacun sait quels hasards menacent l'existence des entreprises industrielles et commerciales : les chances de perte sont très grandes, et ces chances doivent être compensées. On a constaté que sur cent entre-
' M. Baudrillart, Manuel.
prises, vingt échouent avant même de commencer, soixante-dix végètent, et dix seulement réussissent. Le patron, qui risque sa fortune entière, doit obtenir de sérieux profits pour parer, pendant les bonnes années, aux éventualités de l'avenir.
3° Une rémunération du travail, de Vhabileté spéciale de l'entrepreneur, et des procédés avantageux qu'il emploie pour diriger son industrie. Le profit doit rendre au chef d'entreprise le capital qui a été consacré à son instruction et à son apprentissage, et chacun sait quelles qualités éminentes sont nécessaires pour prévoir tous les dangers, surveiller tous les détails, et assurer le développement normal d'un établissement industriel.
Tous ces éléments ne se décomposent pas dans la pratique : ils ne forment qu'une somme qui reste entre les mains du chef d'industrie. Le commerçant, le fabricant, le ferniier seraient hors d'état, la plupart du temps, de discerner la part de l'intérêt et du loyer de leurs instruments et la part de leur bénéfice : parfois celle qui correspond au salaire est plus considérable que les autres, comme dans la profession de serrurier ou d'épicier de village ; d'autres fois le salaire est subordonné aux autres éléments, comme dans les honoraires de l'avocat ou de l'avoué. Mais cela importe peu : l'essentiel est de bien établir par cette analyse qu'il n'y a pas de rémunération plus légitime ni plus nécessaire à la société que celle de l'entrepreneur.
De même, le profit n'est pas toujours versé aux mains d'un seul homme : il se distribue souvent entre plusieurs associés qui dirigent ensemble une industrie ou un commerce. Il prend alors le nom de parts d'intérêts ou de dividendes K Quelquefois le capital est
1 Suivant que la société est en nom collectif ou par actions.
fourni par un commanditaire qui prend part aux risques, mais non au travail, et qui obtient, outre le simple intérêt , la portion du profit qui correspond à la prime d'assurance.
Causes de variations dans les profits. — 1° Les profits varient en raison des circonstances qui rendent telle entreprise plus attrayante que telle autre.
« C'est ce qui explique pourquoi le petit commerce, le commerce de détail, doit chercher des profits considérables... le petit commerçant n'obtient pas cette compensation qu'obtient le grand négociant. Tel homme consentira bien à se faire entrepreneur d'une grande manufacture de bière, de coton, de drap et de toile, qui, pour rien au monde, ne voudrait se mettre dans une boutique et débiter des mètres de toile ou des cruches de bière '. »
2° La seconde cause qui peut faire hausser les profits dans une industrie au-dessus du taux ordinaire, consiste dans les coalitions entre ceux qui exercent le même métier. C'est ainsi que le prix de la viande ou même du pain est tenu parfois très élevé par suite d'une entente entre tous les vendeurs. Cet état de choses ne peut durer longtemps, mais tant qu'il subsiste, il fait souffrir les populations. « Il est rare, disait Adam Smith, que des gens du même métier se trouvent réunis, fût-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspiration contre le public, ou par quelque machination pour faire hausser le prix. »
3° Une troisième cause de diversité réside dans la longueur, les difficultés et les dépenses de l'apprentissage.
4° Une quatrième dans le caractère particulièrement
* Voir M. Baudrillart, Manuel, p. 400.
aléatoire de certains profits. Il en résulte que la prime d'assurance doit être, dans ces sortes d'industries, plus élevée que dans toutes les autres.
5° L'abondance relative du capital, la possession exclusive d'un brevet d'invention, etc., sont autant de causes de variations dans les bénéfices. Mais la raison principale est encore dans les qualités morales, la science, l'énergie et le tact de l'entrepreneur. Rarement deux négociants, faisant le même commerce, vendant et achetant des marchandises de même qualité et de même prix, font leurs affaires avec les mêmes frais et renouvellent leur capital dans le même temps *.
A côté de ces causes d'inégalité, il faut placer la tendance constante qu'ont les profits à s'égaliser, par suite des effets ordinaires de la concurrence. S'il y avait, à un moment donné, plus de chances de succès dans un genre d'entreprises, il est évident que bientôt tous les capitahstes porteraient de ce côté leur attention et leurs efforts, et l'équilibre se rétablirait vite. Les profits ne peuvent donc être longtemps très différents suivant les emplois : ils tendent vers un taux moyen, au-dessus et au-dessous duquel ils oscillent habituellement.
Ce qui empêche l'équilibre de s'étabhr d'une manière complète, c'est que les capitalistes ne sont pas toujours maîtres de convertir leurs capitaux et de les porter où il leur plaît, ni les entrepreneurs de changer de carrière. Tout déplacement de capital entraîne une déperdition de forces ; et d'autre part, quand un homme a étudié le fonctionnement spécial d'une industrie, il ne lui est pas toujours donné de porter l'effort de son esprit vers un autre genre d'entreprises. Les exceptions ne font que confirmer cette règle que l'on pourrait
» Stuart Mil!, Prhicipes, p. 473.
appuyer sur des considérations tenant à l'attachement des hommes pour l'industrie qu'ils connaissent depuis de longues années et pour le pays où ils sont nés et où ils ont vécu.
Relations entre les profits et les salaires. — De tout
ce que nous avons dit jusqu'ici, nous pouvons conclure que la cause du profit réside, non dans le jeu des échanges, mais dans la puissance productive et régulière du travail. Celui-ci, quand il est rationnel, rend plus qu'il n'est nécessaire pour son entretien. Les accidents des prix peuvent faire que pendant un temps certain groupe de producteurs obtienne plus de profit que les autres, mais il ne faut voir dans ce fait qu'une exception dont la science tient compte sans exagérer son importance.
Nous pouvons également dire qu'il n'y a aucun antagonisme forcé entre les salaires et les profits : pour augmenter son revenu particuher, l'entrepreneur n'est point obhgé de réduire le revenu du travail. On a méconnu cette vérité lorsqu'on a prétendu que la richesse produite était une quantité fixe qui se partageait entre trois facteurs, de sorte que la part de l'un ne pouvait s'augmenter qu'au détriment de celle des deux autres (Rossi, Stuart MiU, etc.). Il est faux que la richesse soit une quantité fixe : elle est au contraire incessamment variable, De là vient que les profits haussent en même temps que les salaires, ou s'abaissent avec eux ^
< Voir Journ. des Écon., 1879, p. 466. On a encore réfuté directement la doctrine de Stuart Mill et de Rossi en faisant la distinction nécessaire entre le (aux des profits et leur somme totale. Réduire le taux de ses profits sur chaque article pour en vendre beaucoup plus et gagner au centuple la différence, c'est la pratique actuelle de nos grands magasins de nouveautés.
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Du produit net et du produit brut. — Il ne nous reste plus qu'à définir en quelques mots ce qu'on entend par produit brut et par produit net.
Le produit brut comprend toutes les choses utiles que crée une entreprise. Il est formé par la somme des prix de vente et d'estimation du stock des marchandises ouvrées et non ouvrées.
Le produit net est ce qui reste de ces choses après que tous les frais de production ont été remboursés.
Toute entreprise doit chercher à obtenir un produit net qui accroît à la fois la richesse individuelle et la richesse sociale. Lorsque ce produit net n'existe pas, il y a préjudice non seulement pour l'entrepreneur dont le travail, les soins et les risques ne sont pas rémunérés, mais pour la société, carie capital distribué en salaires, intérêts et rentes n'est plus employé à la production de nouvelles richesses. Sans doute, les ouvriers ont vécu pendant ce temps, mais ils auraieut également vécu en travaillant dans une autre entreprise mieux conduite, et le capital social, au lieu de demeurer stationnaire, se serait accru.
Rigoureusement, et en se plaçant non pas au point de vue général mais à celui des chefs d'entreprise, il n'y a de produit net, appréciable en chiffres, que lorsque l'excèdent de valeur est à leur avantage. Le produit net provient, en ce sens, d'un accroissement particuher dans la facilité de produire, par exemple, d'un perfectionnement mécanique dont l'inventeur garde exclusivement l'emploi. « Même chose aurait heu dans le cas où, par suite d'une disposition de la loi, l'exploitation d'une force naturelle serait exclusivement réservé à un producteur qui pourrait, en Mmitant la quantité de ses produits, maintenir leur prix de vente au-dessus de leur prix de revient. Dans
tous ces cas, l'utilité cesse d'être gratuite, parce que, par le fait ou par la loi, elle cesse d'être illimitée. Ce n'est plus alors la société toute entière qui en profite, par une réduction dans la valeur en échange des choses, mais elle tourne à l'avantage exclusif de ceux qui détiennent les sources dont elle procède. C'est dans ce dernier cas seulement, quand l'utilité s'accroît sans devenir gratuite, ^qu 'il y a ce qu'on appelle dans la rigueur des termes un produit net '. >
' Voir M. Périn, De la Richesse, I, p. 377. « De même, il y a lieu de distinguer, dans l'économie publique, comme dans l'économie privée, le revenu net du revenu brut. Ce dernier désigne le produit annuel total. Si l'on en déduit les consommations industrielles normales, c'est-à-dire la somme des matériaux employés à la production et à l'entretien des capitaux fixes, on a le revenu net. Le 7'evenu net {social) est donc constitué par tout ce qui est laissé disponible pour les consommations publiques et privées après le prélèvement nécessaire à la production future. De ce produit net, une part est consacrée aux besoins d'intérêt collectif, une part aux consommations de jouissance et de bienêtre, enfin une dernière part à l'épargne. » {Précis d'Écon. poL, p. 19, II.)