‹ Traité élémentaire d'économie politiqueChapitre 61 sur 75 · POPULATION, EMIGRATION ET COLONISATION · texte numérisé non relu

POPULATION, EMIGRATION ET COLONISATION

Lois de Malthus. — Examen critique. — L'émigration et ses effets. — De la colonisation. Colonies agricoles et colonies de plantations. — Système de Wakefield. — Législation.

Les lois qui président à la distribution des richesses entre les hommes sont-elles modifiées par l'accroissement incessant des populations? Est-il vrai que l'espèce humaine se multiplie beaucoup plus vite que ne s'accroissent les moyens de subsistance? Que devons-nous penser des théories qui ont été proposées sur ce sujet, soit par l'école de Malthus, soit par les disciples de Carey ou Bastiat ?

Telles sont les graves questions qui nous restent à examiner.

L'économiste anglais Malthus faisait partie de cette école scientifique à laquelle on a donné le nom d'école utilitaire. 11 observa que les conditions dans lesquelles se trouvait le travail de production sont très différentes, suivant qu'elles s'appliquent aux forces naturelles illimitées et non appropriées, ou à la terre elle-même : dans le premier cas, la production est illimitée comme les agents qu'elle emploie et les

produits sont proportionnels aux efforts de l'homme et à l'application du capital ; dans le second cas, au contraire, la production est resserrée soit par la stérilité du sol, soit par la nature même de sa puissance productive. Ce dernier point attira tout d'abord l'attention de l'économiste. Si la fécondité de la terre était indéfinie, peu importerait son étendue. Mais s'il y a une limite à cette fécondité, la question de l'étendue se présente. Or, il est certain que la puissance productive du sol est limitée en ce sens que les résultats du travail ne sont pas en raison des sacrifices. La démonstration serait facile ; l'économiste Senior déclare que, s'il en était autrement, jamais on n'eût mis en culture les terres difficiles.

Partant de là, Malthus chercha les progressions dans lesquelles s'accroissent les subsistances et les populations, puis il formula en ces termes une série de propositions qu'on a appelées lois de Malthus :

Lois de Malthus. — 1° La population, lorsqu'elle n'est arrêtée par aucun obstacle, croit de période en période selon une progression géométrique. Elle va en doublant tous les vingt-cinq ans quand les conditions extérieures lui sont favorables;

2° Les subsistances, dans les circonstances les meilleures, n'augmentent jamais que selon une progression arithméthique.

La race humaine croît donc comme les nombres:

et les subsistances croissait comme les nombres :

En conséquence, la reproduction humaine tend à atteindre des limites extrêmes ; la progression est

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continue et constante, et fatalement les subsistances doivent manquer. « Au bout de deux siècles, dit Malthus, la population serait aux moyens de subsistance comme 656 est à 9 ; au bout de trois siècles, comme 4,096 est kl3; et après deux mille ans, la différence serait immense et comme incalculable. »

Que faut-il conclure de ces faits? L'économiste anglais nous déclare que l'humanité semble vouée à une misère sans cesse croissante. « Un homme, dit Malthus dans sa première édition, qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille ne peut le nourrir et si la société ne peut utiliser son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas elle-même à mettre cet ordre à exécution ! » Cherchant des remèdes à cette situation désespérée, Malthus fait un appel pressant à l'humanité, la menaçant des plus grands maux si elle ne se hâte de restreindre son développement par la contrainte morale, moral restraint.

A l'appui de ses formules, Malthus invoque les effroyables disettes de l'Inde et surtout du Bengale, où la population s'étant élevée en un siècle de 10 millions à 70 millions a été frappée dans le même temps de sept famines. Il cite encore la Chine, l'Irlande et d'autres pays. Puis il fait un tableau horrible de la misère qui accompagne toutes les agglomérations ouvrières. « Il est probable, avoue-t-il lui-même, qu'ayant trouvé l'arc trop courbé dans un sens, je l'ai trop courbé dans l'autre en vue de le redresser. » Mais il n'en maintient pas moins l'exactitude absolue de sa loi.

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Malthus a fait école, mais ses disciples sont allés beaucoup plus loin que lui. Les uns proposent d'étouffer les nouveaux-nés en les soumettant à une asphyxie sans douleur {painless extinction /) , les autres ne craignent pas de faire appel aux vices les plus honteux; les autres, enfin, implorent l'appui des gouvernements pour interdire le mariage aux jeunes gens qui n'ont pas de quoi vivre, ou tout au moins pour reculer l'époque des mariages, et ils ont réussi en plusieurs pays^ Les plus modérés ne sont pas sans éprouver de grandes craintes : « Plutôt deux millions de Suisses prospères, s'est écrié Rossi, que huit millions d'Irlandais misérables ? » Stuart Mill n'hésite pas à proposer les moyens les plus énergiques pour diminuer le nombre des naissances. « On ne peut guère espérer, dit-il, que la moralité fasse des progrès, tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse ou tout autre excès corporel^. »

Nous sommes loin du temps où Vauban disait : « Cest par le nombre de leurs sujets q 'e la grandeur des rois se mesure, et non par rétendue des États. »

La réaction est venue de l'Amérique du Nord. Dans ce pays, la loi de Malthus semblait en contradiction avec tous les faits. La population s'y accroissait très vite; grâce à l'immigration le doublement s'y faisait tous les vingt-cinq ou trente ans, et cependant les denrées agricoles suffisaient, et au-delà, aux besoins de la société. Partant de cette observation, l'économiste Carey ' prit le contre-pied de la doctrine anglaise

1 Notamment à Berne et dans le Mecklembourg-Schwérin.

2 Stuart Mill, Principes, t. II, en note.

3 M. Carey est mort â Philadelphie en 1883.

et déclara que la densité croissante de la popidation équivalait à une facilité croissante de production.

Les principaux arguments qui ont été invoqués à l'appui de cette autre thèse sont les suivants :

1° V agriculture moderne, ayant à son usage des capitaux plus considérables que jamais, s'attaque à des terrains de plus en plus fertiles, et sa production augmente dans une proportion bien plus considérable que celle indiquée par Mallhus.

On voit que M. Carey emploie pour réfuter Malthus les arguments qui lui ont déjà servi pour réfuter Ricardo. L'ordre des cultures va, d'après lui, des sols les moins fertiles aux terres les plus fortes et les plus productives.

2° Il ne faut pas considérer seulement la production agricole, mais la production en général, dans son ensemble, et il est certain qu'à ce point de vue la production s'accroît plus vite que les populations. Nous n'avons pas nié ce fait : la production purement industrielle est ou parait indéfinie, mais les denrées nécessaires à la vie ne proviennent que du sol, et il est impossible de remplacer ses produits par ceux de nos filatures. L'argument invoqué par Carey ne détruit donc pas les observations de Malthus.

3" La densité de la population augmente à tous égards la puissance productive du travail, car plus il y a d'ouvriers plus la production s'accroît et plus les capitaux s'accumulent. — Nous avons reconnu l'exactitude de cette observation, au moins en partie, en étudiant les lois générales de la production : mais il ne s'agit pas seulement de savoir si la production augmente avec le nombre des hommes ; il faut démontrer qu'il y a proportionnante entre l'accroissement

de la population et celui des subsistances, et Carey ne fait pas cette démonstration K

La vj^aie solulion est entre ces deux doctrines extrêmes : l'homme peut toujours, par le travail, accroître sa puissance de production, mais, dans l'ordre agricole et par suite des résistances que présente le sol, les progrès ne s'accomplissent que lentement et difficilement, de telle sorte qu'ils suivent le mouvement d'accroissement de la population, mais que, d'ordinaire, ils ne le devancent pas ^ La population ne s'accroît qu'avec une certaine lenteur, ainsi que le constatent toutes les statistiques : si vraiment elle doublait tous les vingt-cinq ans, l'agriculture serait impuissante à la nourrir'. A force d'énergie et de labeur,

1 Voici comment M. Cauwès résume les arguments de M. Carey, dont il accepte pleinement les conclusions : l" La tendance constante à l'excès de population est invraisemblable ; 2" dans les conditions normales, la puissance industrielle et le bien-être effectif augmentent plus qu'en proportion directe avec la densité de la population; 3" les échanges internationaux mettent à l'abri de tout danger de famine. On sait que cet auteur admet la théorie de M. Carey sur l'ordre des cultures; on sait aussi qu'il n'admet pas la résistance des agents naturels appropriés (voir son Précis d'Écon. polit., p. 377 et suiv.).

2 De la Richesse dans les nations chrétiennes, liv. IV.

3 On peut juger de cette vérité par les exemples tirés d'un travail de M. Loua, dans V Économiste français : La période de doublement de la population est pour la Serbie de 42 ans, pour la Saxe de 49, pour l'Angleterre et la Russie de 63, pour l'Espagne de 79, pour la Prusse de 81, pour les Pays-Bas de 83, pour l'Allemagne de 98, pour la Belgique de 114, pour l'Autriche de 135, pour la Suisse de 19î>, pour l'Italie de 202, pour la France de 236 ans! — La Belgique nourrit 174 habitants par kilomètre carré, la Saxe 171, l'Angleterre 150, les Pays-Bas 110, l'Italie 90, l'Allemagne 76, la France 68, la Prusse 66, l'Autriche 53, la Russie, 15, la Suède 10, les États-Unis 5 seulement. Aux États- Unis la population s'est décuplée en un siècle, mais l'accroissement des subsistances a été proportionnel, grâce aux terrains du Far-West.

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l'humanité peut donc reculer l'obstacle matériel qui se dresse toujours devant elle, mais la vie reste difficile pour le plus grand nombre. Tout dépend donc encore, dans cet ordre de choses, de la puissance du travail. Est-ilconstant et fécond? La population sera abondante et vivra néanmoins à l'aise. Est-il impuissant ou délaissé ? Les hommes souffriront et la misère en fera périr un grand nombre. Les peuples en décadence se plaignent du manque de bras, et cependant ils ne peuvent suffire à leur subsistance.

Les sociétés chrétiennes ont seules pu résoudre ce grand problème : leur idéal n'est pas de donner à tous une somme de jouissance indéfinie , mais d'augmenter l'aisance générale, de procurer aux foules les moyens de subsistances. Elles y parviennent en donnant au travail une grande vigueur, en honorant le célibat ecclésiastique et en établissant une bonne législation économique.

Le problème de Malthus est un de ceux qui montrent le plus clairement l'accord des données de la science et de celles de la foi. Rien ne prouve mieux que les recherches de Malthus que la vie est difficile et qu'elle demeurera difficile. En vain voudra-t-on rester, comme le propose Stuart Mill, dans rétat stationnaire pour jouir à l'aise des résultats acquis'. En vain créera-t-on des obstacles au droit de mariage;

* Pour Stuart Mill, le repos dans les jouissances matérielles est l'idéal de la vie humaine, et la pratique des doctrines malthusiennes le seul moyen d'y parvenir : « Serait parfaitement justifiée, dit-il, la mesure qui convertirait en obligation légale l'obligation de s'abstenir de mettre au monde des enfants qui sont un fardeau pour la société.» M. Dunoyer, préfet de la Somme (1833), n'a-t-il pas écrit une circulaire à ses administrés pour leur recommander « d'user de prudence dans l'union conjugale, en évitant avec un soin extrême de rendre leur mariage plus fécond que leur industrie ! •

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en vain prêchera-t-on le crime pour diminuer l'accroissement normal des populations. Les conséquences de ces doctrines matérialistes iront à rencontre de ce qu'on attend. Mais vainement aussi croira-t-on que les produits de l'industrie agricole deviendront indéfinis et que la vie sera bientôt facile et douce pour le grand nombre : cette croyance optimiste et cette confiance aveugle sont en désaccord, depuis l'origine du monde, aussi bien avec les faits qu'avec les vérités éternelles.

Une autre ressource dont ne craignent pas d'user, quand il le faut, les sociétés chrétiennes, c'est la fondation de lointaines colonies où elles portent toutes les splendeurs de la civilisation. C'est ainsi que l'Amérique et l'Australie ont reçu le trop plein de la vieille Europe, et que des peuples nombreux, devenus rapidement aussi prospères que les anciens, s'avancent à leur tour dans les voies que la Providence a tracées à l'humanité.

Émigration et colonisation. — V émigration comprend les individus qui quittent la mère patrie et se portent vers un État déjà constitué, avec ou sans esprit de retour.

La colonisation comprend ceux qui ne partent qu'avec le dessein de fonder un établissement colonial dépendant de la mère patrie.

L'émigration et la colonisation sont accélérées par l'esprit aventureux de certaines races, la recherche active de la fortune, le trop plein de la population, ou les crises économiques et politiques que subit la vieille Europe.

1° Émigration. — L'émigration enlève un grand nombre de bras et beaucoup de capitaux à la mère-

patrie. Depuis 1815, on prétend que l'Allemagne a perdu 2,500,000 habitants et 2 milliards, et l'Angleterre 8,500,000 citoyens. Ceux qui partent ne reviennent pas toujours, et la perte est nette. Il se pourrait même qu'à la fin l'émigration compromit l'avenir économique d'un pays.

En général, cependant, on laisse toute liberté à l'émigration. Autrefois, l'émigration était défendue à tout individu qui n'était pas sans ressources. Les législations se bornent de nos jours à protéger la vie des émigrants et à empêcher la traite des blancs, par une intervention administrative sur le commerce des transports soumis à une autorisation préalable. (Voyez la loi du 18 juillet 1860 et les décrets du 25 mars 1861 et du 15 janvier 1868).

2° Colonisation. — Les colonies peuvent être examinées sous deux aspects : 1** comme moyen d'action pour accroître la puissance de la métropole ; c'est le point de vue politique ; 2® comme une source de productions de nouvelles richesses ; c'est le point de vue économique.

La question qui se présente tout d'abord est donc la suivante : une colonie peut-elle et doit-elle faire ses frais? Il est certain, en effet, que la colonisation a pour but d'exporter des travailleurs et des capitaux vers des pays neufs, vers des régions encore inexplorées où les facilités de production soient plus grandes que dans la mère-patrie, afin de produire à meilleur marché et de profiter de la différence des prix de revient.

Pour arriver à ce résultat, il faut évidemment qu'au début la colonisation soit aidée et préparée, soit par l'État, soit par la compagnie qui prend l'initiative. 11 faut disposer le terrain, élever certains édifices, tracer

des rues pour la ville future et déterminer le régime d'appropriation des terres.

Le système de Wakefield, qui a été très discuté , consiste à dire : 4° que le personnel émigrant doit comprendre deux éléments, l'élément agricole et l'élément non-agricole (commerçants, artisans, agents de transport) ; 2" que la population agricole doit se grouper autour de l'agglomération commerçante. La colonie qui réunit à son début toutes ces conditions rationnelles offre de grandes chances de succès.

On sait qu'il faut distinguer les colonies agricoles et les colonies de plantations. Les premières sont beaucoup plus complètes et plus utiles que les secondes et exigent moins de capitaux. Pour celles-ci, Wakefield propose l'emploi de criminels déportés.

En raison des frais toujours considérables d'une colonisation, plusieurs économistes croient que cette œuvre ne peut être faite par une entreprise industrielle. On objecte, il est vrai, les grandes compagnies privilégiées. Hollandaises, Françaises et Anglaises, du xvn" et du xviii" siècles, qui purent fonder et entretenir avec profit les colonies ; mais ces compagnies, et surtout la célèbre compagnie des Indes, étaient investies des droits de souveraineté ; la compagnie des Indes avait son armée et ses finances ' ; l'exemple ne prouve donc rien contre la thèse. Au point de vue politique, la colonie doit dépendre de la souveraineté, mais au point de vue économique, Wakefield prétend qu'une société ordinaire peut créer une colonie avec la perspective d'un profit éventuel, à la condition que les terres soient concédées, non gratuitement, mais pour

' Cette organisation n'a disparu qu'en 1833, lorsque la direction politique des affaires de l'Inde fut rattachée au gouvernement de la Métropole.

un faible prix et à titre définitif, afin d'attacher les colons et de rembourser les frais et avances de la société. Quelques applications de ce système ont donné de bons résultats, notamment à la Nouvelle- Zélande.

Dans tous les cas, que ce soit la métropole ou une compagnie privée qui se charge de la colonisation, l'essentiel est qu'on adopte un bon système de concession des terres.

C'est ici qu'on est obligé de constater les vices du système français, dans lequel les concessions sont gratuites, mais temporaires, et dans lequel aussi l'administration pousse à la culture des plantes exotiques dont la métropole a besoin, au lieu de diriger les travaux vers l'agriculture.

Ce régime a cessé en Algérie. Depuis 18S6, l'État vendait les terres domaniales à titre de propriété irrévocable. Depuis 1871, en vue de l'émigration alsacienne, les concessions sont redevenues gratuites ; la loi du 21 juin 1871 a cédé aux Alsaciens-Lorrains 100,000 hectares situés sur les terrains civils; celle du 15 septembre suivant a réglé la cession pour toute famille ayant 5,000 francs de capital, et avec un bail préalable de cinq ans. Le décret du 15 juillet 1874 a encore adouci ces conditions. De nouveaux projets de lois ont été déposés en ces derniers temps, soit pour revenir à la vente des terres domaniales, soit pour accorder des subventions d'État, à charge de prise de possession effective et d'exploitation.

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