CHAPITRE IV
Le revenu du capitaliste prêteur : l’intérêt
si. — La notion de capital dans l’étude de la Répartition.
A certains égards, le terme de capital correspond à une notion plus large, lorsqu’on envisage la Répartition que lorsqu’on étudie la Production. La terminologie usuelle veut, en effet, que désormais le mot capital ne désigne pas nécessairement des richesses employées à la production de richesses nouvelles, mais toute espèce de hiens susceptibles de rapporter un revenu à leur propriétaire : ainsi, une maison d’habitation, qui fournit à celui qui la possède un revenu en argent, s’il la loue, — ou un revenu en nature, s’il l’habite lui-même, — nous apparaît désormais comme un capital, bien qu’elle soit simplement un objet de consommation durable, et non un moyen de production. Le critérium juridique l’emporte ici sur le critérium technique; et, s’il est Arai qu’ainsi un même mot correspond à deux concepts distincts, il faut reconnaître que cette confusion s’explique assez par la nature des choses. Le plus souvent, en effet, il y a une coïncidence de fait entre l’objet désigné par ces deux concepts : l’instrument de production — le capital, au sens technique, qui est celui de la Production — peut rapporter un revenu à son propriétaire, soit que celui-ci l’utilise lui-même (comme entrepreneur), soit qu’il en transfère l’usage à autrui moyennant rémunération. Ainsi en est-il d’un outillage quelconque, ou d’une somme d’argent destinée à l’acquérir. Mais un objet de consommation durable, et qui peut être loué, tel qu’une maison d’habitation, ou une voiture de promenade, ou encore une somme d’argent prêtée pour l’acquisition d’objets de consommation, peut également rapporter un revenu de même nature à son propriétaire.Par conséquent, au point de vue de la Répartition^ il y a
CH. iv.
HEVEXÜ DU CAPITALISTE PRÊTEUR : l’iNTÉRÉT
lieu de ne voir ici qii'ime même catégorie de revenu, et il n’est pas surprenant que le môme terme de capital ait été employé pour désigner la source de ce revenu. C’est ainsi que, en étudiant les revenus de l’entrepreneur et du propriétaire foncier, nous n’avons pas distingué si les capitaux grâce auxquels ils obtiennent leur revenu sont destinés à la production ou à la consommation.
Il va en être de même en étudiant le revenu du capital prêté ; mais nous allons voir que, si la notion de capital, dans la Répartition en général, est très large, celle de capital prêté est sensiblement plus étroite; car le capital prêté est, en fait, du capital monnayé (1).
§ 2. — Le capital monnayé et l’intérêt du prêt.
Nous avons déjà étudié le revenu de l’entrepreneur : ce revenu est, en quelque sorte, un revenu conjoint du capital et du travail : non que le capitaliste « intéressé dans » une entreprise participe toujours effectivement au travail de direction, mais du moins parce que son revenu dépend du rendement de l’entreprise, lequel résulte à son tour de l’emploi combiné du capital et du travail.
Quant au revenu du propriétaire d’immeuble, lorsque le rendement de l’dxploitation est nettement distinct du produit de la location, il apparaît plutôt comme un revenu sans travail; mais, comme il se détermine néanmoins dans des conditions très analogues à celles qui régissent le revenu de l’entrepreneur, nous l’en avons rapproché, et l’avons examiné en même temjis.
H nous reste donc à étudier le revenu du capital prêté. Le prêt est une opération juridique et économique dont nous avons déjà vu les principales modalités en étudiant le méca-
(1) Sur l’intérêt du capital, consulter les ouvrages suivants: vos Bôhm-Ba»vbrk, Geschickte der Capital-md Capitalzinstheorien, dont le deuxième volume contient la Positive théorie des Capitale (trad. franç. du premier vol. Giard et Brière) ; A. Landry, L'intérêt du capital ; In- VING FISHER, Capital and incarne (trad. franç., Giard et Brière) ; Irving Fishkr, The rate of interest ; A. Dugarçon, Le problème économique de Tintérét, th. Bordeaux, 1905.
Xogaro 25
38 G LIVRE II. RÉP\RTlTIO>
nisme du crédit. On peut distinguer: d’abord, les prêts à court terme, tels que les pratiquent notamment les banquiers ordinaires (escompte, avances sur titres, etc.); puis les prêts à Ion" terme, tels que les prêts hypothécaires et ceux qui s’opèrent par la souscription d’obligations émises par des sociétés privées ou par des établissements publics ; enfin, les prêts faits aux Etats par la souscription d’emprunts remboursables, ou amortissables, ou à durée indéfinie (rentes perpétuelles).
l.e revenu du capital prêté, ou intérêt, est un vevcnu stiictement proportionnel à la quantité du capital prêté et à la durée du prêt ; il est fixé d’avance, dans le contrai de prêt, et généralement à un taux unique pour loule la durée de l’opération. U apparaît donc, même'lorsque l’emprunt est fait par une entreprise privée, comme indépendant du rendement de cette entreprise-, U est, d’ailleurs, le plus souvent, accompagné de quelque garantie réelle (gage ou hypothèque), ou personnelle (caution ou engagement solidaire) destinée à en faire un
revenu certain.
En fait, toutes les modalités du prêt usuelles sont des contrais pécuniaires, et le prêt se présente sous la forme de prêt d'argent: cela s’explique d’ailleurs aisément par les propriétés économiques de la monnaie ; celui qui emprunte une somme d’argent acquiert, en effet, le moyen de se procurer, à tout moment, loule espèce de richesse destinée à la consommation ou à la production, jusqu’à concurrence de la somme empruntée, et pendant toute la durée de l’emprunt. Aussi peut -on dire que le capital prêté est du capital monnayé, et que l'intérêt du prêt est tm revenu du capital monnayé (1).
De ce que le prêt se présente très généralement sons la forme d’un prêt d’argent il ne résulte cependant pas nécessairement qu’il comporte un maniement de numéraire, ni que la possibilité d’effectuer des prêts soit strictement limitée par la
(1) Le crédit qu’accordent souvent les fournisseurs, notamment le crédit des négociants en gros aux détaillants, ressemble, au premier abord, à un prêt en nature ; mais, en réalité, ce ne sont pas les marchandises qui sont prêtées (souvent leur nature les rendrait impropres à une opération de prêt), mais la somme d’argent correspondant à leur valeur ; et la majoration de prix généralement imposée par le vendeur en ce cas correspond à l’escompte que lui-même doit subir s’il veut négocier sa traite avant l’échéance.
I ■ 'Fr-naülwiiiiiiÜB
CH. IV. — REVENU DU CAPITALISTE PRÊTEUR: l’iNTÉRÉT 387
quantité de monnaie disponible. Nous savons, en effet, que Porganisation du crédit permet précisément d éviter en grande narlie les mouvements de numéraire, et qu un prêt, ainsi qu’un payement quelconque, peut se manifester aussi bien par une simple opération de comptabilité que par un transfert effectif de numéraire.
Ainsi, dire que le prêt porte sur de l' « argent », ou sur du capital monnayé, signifie en réalité que l'emprunteur acquiert la faculté de se procurer des biens quelconques pour une valeur é"ule à la somme empruntée, sous la seule condition de restituer, au terme fixé, une égale somme d’argent, plus, en général, l’intérêt stipulé.
§3. Le taux de l'intérêt.
L’intérêt du prêt est, en somme, le prix du service rendu par le capitaliste prêteur à l' emprunteur [i) ; et, comme il est stipulé dans un contrat librement consenti, et presque toujours dans des conditions qui' permettent à la concurrence de s’exercer, il est permis d'admettre tout d abord que le prix de chaque unité de capital prêtée, autrement dit le taux de l’intérêt, se détermine, d’une façon générale, selon des règles analogues à celles qui régissent les prix des marchandises et des services fournis parles entreprises sur des marchés soumis
à la concurrence. .
Il faut noter cependant que l’on ne saurait, à vrai dire,
parler du coût de production des services du capital prêté — ni par conséquent d’une rente différentielle au profit de certains prêteurs. Du moment que le prêteur recouvre le capital avancé par lui, il n’est pas en perte, et, dès qu'il reçoit quelque chose en sus, il trouve un avantage à l’opération : l’intérêt e.xiste ; et le taux de cet intérêt varie dès lors selon l’état du
marché. i i.- f a
On doit ajouter que le marché où se fixe le taux de 1 intérêt
est, de beaucoup, plus étendu que tout autre.
En effet, comme le prêt porte sur un capital monnayé, ce
(1) Nous admettons pour le moment que, conformément à f opinion courante, c’est nécessairement le prêteur qui rend service à 1 emprunteur. Sur la discussion de cette idée, voir le § 4.
388 LIVRE 11. RÉPARTITIO
capital ne répond pas à des besoins limités, mais à tous les besoins auxquels peuvent répondre les marchandises ou les services que l’on se procure avec la monnaie ; il fait donc l’objet d’une demande universelle. D’autre pari, rien ne se laisse plus aisément ni plus rapidement transférer qu’une somme de monnaie ; un simple ordre télégraphique suffit aujourd'hui à faire passer des millions d’un continent à un autre. Cette facilité de transmission tend à internationaliser le marché des prêts à court terme, de ceux notamment que font les banquiers sous forme d’escompte. Quand aux emprunts qui s’elïectuent parla souscription ou l’achat de titres mobiliers, il suffit se consulter la cote de Londres ou de Paris pour constater qu’ils mettent en contact les emprunteurs et les prêteurs de toutes les parties du monde. Le marché des emprunts liypothécaires eux-mêmes tend, quoique plus lentement, à s’universaliser, grâce à la généralisation des établissements de crédit foncier. En somme, le capital monnayé est recueilli partout où il y en a de disponible, pour être porté partout où • le besoin s’en fait sentir.
Grâce à l’universalité des besoins auxquels peut satisfaire le capital monnayé et à l’étendue universelle de son marché, le taux de l’intérêt varie assez peu, (1) et le revenu qui en résulte est beaucoup plus constant et beaucoup moins exposé aux aléas que celui de l’entrepreneur ou du propriétaire foncier.
En effet, la première conséquence de l’extension universelle du marché des capitaux est que le taux l’intérêt varie relativement peu d'un lieu a l autre. Et l on peut ajouter qu il varie de moins' en moins à mesure que les relations économiques internationales deviennent plus étroites et que le transport des capitaux 'devient plus facile et plus sùr, (grâce notamment au perfectionnement du crédit et des règlements internationaux, et à la stabilisation des changes). Il subsiste bien encore des différences de taux appréciables dans l’intérêt des capitaux prêtés pour « les atïaires » ; car il s’agit de capi-
(1) Du moins pour une même catégorie de prêts. Car le taux courant n’est généralement pas le même pour les prêts à long terme que pour ceux à très court terme : ceux-ci, qui ne restreignent pas pour longtemps la liberté du prêteur, sont à un taux moins élevé ; ainsi le taux de 2 O/o était très usuel avant la guerre pour des emprunts à six mois, comme on en fait sous la forme de bons du trésor.
,v. — revenu uu capitaliste préteur l’intérêt 389
taux prêtés souvent pour peu de temps, ou à des chefs d enl prise Vi ne sont pas connus au loin, de te le sorte que on le peut pas toujours faire directement appel aux capitaux du dehms : le taux de l’intérêt dépend alors de la plus ou moins grande abondance des capitaux locaux et de l organisation locale du crédit. Mais, quant à l'intérêt des capitaux prêtes par la souscription des valeurs mobilières il tend à s unifoi miser à tel point qu’il semble être aujourdhui presque independant du lieu de l’emprunt et de la distance qui sépare les Lprunteurs des prêteurs: ou, du moins, la différence qui parait ressortir de la comparaison des cotes correspond généralement non pas à une différence dans le taux de l intéré proprement dit, mais*à ce que l’on peut appeler la prime de \isque. Ainsi, telle république de l’Ainerique Gentiale ne trouvait du crédit à Paris où à Londres avant la guerre qu au taux de6 ou7ü/0: ce n’était pas à raison du lieu de l emprunt car le Japon, qui est plus éloigné, trouvait à emprunter sensiblement aux mêmes conditions qu’un Etat européen : c était en raison des doutes — plus ou moins justifies, peu importe qu’éprouvaient les prêteurs sur la solvabilité de l emprun-
Le taux de l’intérêt varie aussi assez peu selon la personna lité de remprunteur. Là encore, les différences que on constate correspondent surtout à des primes de risque, — üu moins du risque tel que l’apprécie le prêteur, la notoriété de l’emprunteur tenant lieu parfois d’une garantie effective. Mais, à garantie équivalente, un Etat, une province, une municipalité ou une société privée trouvent ^
taux assez voisins (1). Seuls quelques grands Etats obtiennent des taux de faveur, moins d’ailleurs par suite de leur près tige, que grâce à l’organisation, au profit de leurs litres, d un
marché plus ou moins factice (2).
(1) Cependant les emprunts publics jouissent encore souvent d un
taux plus avantageux que les emprunts privés gagés de façon Ja plus parfaite : c’est que les souscripteurs ne savent pas JP-
précier exactement la valeur de ce gage. Mais cette différence pp
dation tend actuellement à s’atténuer.
(2) Ainsi, aux Etats-Unis, on a pu émettre des obligations fédéra es
à 2 O/o, grâce à la législation sur les banques qui oblige les banques d’émission à acheter des obligations fédérales pour couvrir leurs
billets.
Enfin, (es variations du taux de l'intérêt dans le temps sont également assez restreintes, bien que le marché des capitaux
(iu moins le marché moderne — soit un des plus sensibles,
et de ceux où les fluctuations de l’offre et de la demande sont le plus exactement enregistrées. Le taux de l’escompte, qui correspond au principal mode de prêt à court terme, subit, il est vrai, des variations assez rapides (1) dans certains pays. Mais le taux des emprunts à long terme ne se modifie qu’assez lentement.
Ces fluctuations du taux de l'intérêt apparaissent très nettement, pour les emprunts effectués au moyeu de titres mobiliers, dans les fluctuations de leurs cours. En elTet, l’emprunteur paye le même intérêt pendant toute la durée du prêt ; mais, dès lors, c’est la valeur du titre lui-même qui varie avec le taux courant de l’intérêt : par exemple, l’étal du marché comporte, à un moment donné, pour un litre dune certaine catégorie, c’est-à-dire présentant un certain degré de sécurité, un intérêt de 4 0/0 ; dès lors, un titre émis antérieurement, et portant intérêt à 5 0/0, dépasse le pair, et tend à se rapprocher (2) du cours auquel il ne fournira plus à tout nouvel acheteur qu’un intérêt de 4 0/0. Son cours baisserait, au contraire, si le taux courant de l’intérêt s’était élevé depuis son émission. Le cours moyen des valeurs cotées indique donc les
fluctuations du taux de 1 intérêt.
Le tableau que voici représente le revenu moyen des valeurs mobilières cotees à la Hourse officielle de I aris, tel qu’il résulte- de leur cours à diverses époques (fin décembre).
(t) Voir plus haut, les chapitres relatifs au crédit et aux banques
d’émission. , ,
(2) Sans toutefois l’atteindre toujours, parce que, lorsqu il s agit
d’une rente perpétuelle, l'Etat se réserve le droit de rembourser au pair quand il lui plaît. Ceux qui achètent au-dessus du pair sont donc exposés à perdre en cas de remboursement ; et cette crainte empêche le cours de s’élever én proportion exacte de la baisse de l’intérêt sur
le marché.
Ce tableau, établi sur la base d’un des plus grands marchés financiers du monde entier, donne une idée assez approximaiivè de, variaüons dü taux de l’intérêt (-2) an coure du
XIX* siècle (3).
(t) Voir E, Théry, Les valeurs mobilières en France, p. 47 (Congrès des
n’v’ag"^ci du r,«nu du cap, tut plutM que du taux de uu saue ce labteau comprend te revenu moyen des U 1res té - à ta Bourse de Paris, aussi bien actions qu’obligalious ou rentes. t:s"sf capitalisent, en raison de le- «« a un . x /^icin Hp celui aul correspond au taux de l interet. Ain
le taux moyen de l’intérêt des renies et obligations au cours rlp 08 le dividende moyen des actions ressort a 3,51. irueftlica' io;.t%l%e\ab,eau sonletle, sut, isau.es pour se faire
“.^■‘^t:u“rf ?if^t vr':i‘que“rreuû rcfpi;aur.:rpé.eur, iors-
IVa. ZZrZe sans rdaliom arec le revenu mr,y«> de fenlrepreneur, tel ^ ^"1 Jit attesté var le dividende moyen dee actionnaires : pour beaucoup f taSs Couse ptiou OU fachal de vaieurs mobilières est uu aù’i s’agiss^d'^ ou d’obligations; par là, les deux
Œ onUtro!Seut solidaires, et, dans les deux cas le rev.uu onniial doit être inllueucé par les mêmes causes, et dépendre du ^ irA l’arinpl fait au crédit et les disponibilités. On oppose
puK dan. il pratique, les valeurs mdu.lrieli.s (actions et obliga-
.• \ nuT fonds oublies (rentes d’Etat, eraprimts des départements,
(t rc'rrs“'des'rr ;ü!;rcs’ bats"ïï.
nortent vers les valeurs industrielles, et réciproquement. Voir Ch. Uist, La hausse du taux de Vintérêi et la hausse des prix. Rev. econ. mtern.,
"“(SrSi^l’o^n considère des espaces de temps plus considérables, les
On peut constater, surtout en mettant à part la première i
année, année anormale, et où la moyenne n’a été établie que {
sur un tout petit nombre de titres, que les variations ont été, f
en somme, assez restreintes, et surtout assez lentes, puisque,' k
sauf un léger relèvement du taux de l’intérêt au milieu dix f
siècle, la variation du revenu du capital se présente comme une i*
baisse progressive et continue jusqu’à la fin du xix® siècle (1). ÿ
Il est assez délicat de déterininep les causes qui font ainsi F
varier dans son ensemble, le taux de l’intérêt d’une époque à 1
une autie. Sans doute senible-t-il dépendre du rapport entre '
la demande et l’offre des capitaux monnayés. Mais encore ^
conviendrait-il de définir les facteurs dont dépendent à leur *
tour cette demande, et cette offre ; la demande varie évidemment selon la rapidité plus ou moins grande du développeinent économique, selon l'accroissement du nombre ou l’agran- * dissement des entreprises ; elle est particulièrement intense dans ces périodes d’essor économique et de hausse des prix qui souvent sont suivies d’une crise, et le taux de l’intérêt a généralement alors une tendance à monter ; elle dépend aussi des emprunts publics, et l’accroissement des dépenses publiques tend aussi à faire monter le taux de l’intérêt. Mais l'offre est plus difficile à définir : le capital qui fait l’objet du prêt est, avons-nous dit, du capital monnayé ; mais nous avons vu en quel sens il faut entendre cette expression ; et il est évident que la quantité de capital monnayé disponible
pour être prêté n’est pas en relation directe avec la quantité de monnaie (2).
§ 4. — Le revenu du capital et le problème de la productivité du capital
Il semble que nous ayons résolu, du moins dans leurs traits essentiels, les problèmes relatifs au revenu du capital. En effet, enjétudiant le revenu de l’entrepreneur, nous avons vu comment se détermine le revenu d’un capital placé dans une entreprise, — puisqu'aussi bien un commanditaire, ou un actionnaire qui s’abstient de toute participation à la gestion de l’entreprise, voit son revenu se former dans les mêmes conditions qu'un chef d’entreprise proprement dit. D’autre part, nous venons de voir comment se constitue l’intérêt du capital prêté.
Cependant, si nous avons appris comment se détermine le revenu du capital, nous ne nous sommes pas demandé pourquoi le capital fournit un revenu. La question n’est d’ailleurs pas de celles qui se présentent immédiatement à l'esprit : nous sommes accoutumés à voir le détenteur d’un capital en tirer un revenu ; et les faits qui nous sont familiers semblent porter en eux-mêmes leur explication. C’est pourtant une question que beaucoup d'économistes se sont posée (1).
En effet, dans un échange de biens également présents, par exemple dans une vente où une marchandise est échangée, à un moment domié, contre une certaine somme de monnaie, cette marchandise et cette somme de monnaie sont l’équiva-
fluctuations sont beaucoup plus grandes. On trouve, sous l’empire ro- I main des taux très voisins du taux contemporain (4 à 6 O/o) ; par
contre, on trouve couramment des taux supérieurs à 20 o/o au j xive siècle, pour retomber jusqu’à 2 O/o dans certains pays (Hollande
; Espagne), au xvne siècle. Sur ce sujet, on peut consulter d’AvENEL*
,;i Histoire économique de la propriété, t. I, I. I. ch. m, Schmoller, Prin~
cipes d'Economie politique, t. III de la trad. franc, et G. Robert De< f variations du taux de l’intérêt, th. Lyon, 1902. * ’
I' (1) Paul Le boy- Beaulieu, dans son Essai sur la répartition des
richesses, avait cru devoir soutenir la thèse d’une tendance générale à la baisse de l’intérêt. Cependant le début du xx* siècle a été marqué '! par un retour à la hausse. Voir l’article précité de M. Ch. Rist, et les
t graphiques publiés parle même auteur dans la Revue d'écon.’nolit
juillet-août 1913. ^ ’’
I (2) Cependant les fluctuations du stock monétaire, dans un temps
,1 donné, ne sont pas sans influence sur le taux des emprunts à court
terme, et celui-ci, comme nous l’avons déjà indiqué en étudiant le mécanisme du crédit, a pour le moins une influence momentanée sur le taux des emprunts à long terme. Mais les rapports, sans doute fort complexes, qui peuvent exister entre la quantité de numéraire, l’organisation du crédit et l’offre de capital monnayé ne paraissent pas être encore parfaitement établis. On trouvera cependant d’intéressantes 'i indications sur ce point dans l’ouvrage de M. Irving Fisher, The rate of I interest.
t (1) Il faut noter cependant que l’origine du problème est beaucoup
I plus morale qu’économique ; il s’agissait de justifier l’intérêt, con- I damné par l’Eglise, et c’est d’après ces théories justificatives que bien f souvent on a tenté d’établir des théories explicatives. Voir, sur ce
^ sujet, l’ouvrage fondamental de M. Bôhm-Bawerk, Gtschichte der Cci-
^ pital uni Capitalzinstheorien, 1*'' vol., trad. franç., chez Giard et Brière, en 2 volumes.
lent l’un de l’autre : du moins, le fait que cet échange est librement consenti semble attester l’équivalence. Au contraire, dans un échange d’un bien présent contre un bien futur, tel que celui que nous voyons dans un prêt d’argent, nous constatons qu’une certaine somme actuelle ne s’échange pas contre la même somme, mais contre celte même somme, plus un supplément, qui est l’intérêt.
Ainsi, dans le prêt, qui est bien objectivement un échangede biens présents contre des biens futurs, un élément nouveau apparaît, qui résulte manifestement de l’intervalle de exis-
tant entre les deux parties de l’opération. Les biens présents s’échangent contre eux-mêmes, ou contre des biens identiques à eux-mêmes — qui, selon toute apparence, leur seraient équivalents dans le présent — plus un supplément. L’emprunteur paie une prime, un agio, pour obtenir ces biens présents en échange de biens futurs. Si le prêteur exige cette prime — vulgairementdénommée intérêt — et si l’emprunteur consent à la payer, c’est, semble-t-il, [tarce qu’ils apprécient moins lesbiens futurs que les biens présents, et préfèrent les biens présents aux biens futurs.
La préférence des biens présents par ra[»port aux 'biens futurs nous apporterait donc un premier élément d’explication psychologique du phénomène de l’intérêt. .Mais comment celte préférence s’explique-t-elle à son tour ? Les économistes psychologues ne se sont pas trouvés en peine pour répondre à celte question, et ils ont proposé un grand nombre d’explications, que l’on peut d’ailleurs résumer dans les propositions suivantes.
On conçoit tout d’abord que, pour les individus dont les revenus sont destinés à s’accroître, les biens présents, étant moins abondants que les biens futurs, ont une utilité-limite plus grande, — du moins en supposant que leurs besoins ne soient pas également destinés à s’accroître. — C’est donc une raison précise, objective, de les préférer. En outre, il semble que ce soit un penchant de la nature humaine de préférer les satisfactions présentés aux satisfactions futures ; et ce penchant, cette impatience de jouir, ne se manifeste que d’une façon trop évidente chez les individus imprévoyants ou de caractère faible. Ne voit-on pas bien souvent l’ouvrier « boire » une partie de sa paye le soir même du jour où il la louche ? Ne voit-on pas le fils de la famille gaspiller par anticipation le patrimoine