IV. REVE.NU DU CAPITALISTE PRETEUR: L INTERET
paternel, et contracter, dans ce but, des emprunts onéreux ?
11 est vrai que, par contre, les individus dont les revenus sont destinés à diminuer dans l’avenir en retireront alors une utilité-limite plus grande que dans le présent : ce qui est pour eux une raison positive de préférer les biens futurs aux biens présents. Il est vrai aussi que les sentiments de prévoyance, pour soi-même et pour sa descendance, sont de nature, chez les individus suflisamment cultivés et maîtres d’eux-mêmes, à contre-balancer le penchant primitif, l’impatience, qui fait préférer les jouissances immédiates. Aussi, en présence des individus qui préfèrent les biens présents il en est qui préfèrent les biens futurs. Et peut-être, au total, sont-ils les plus nombreux (1),
Mais à ceux qui préfèrent les biens futurs, il suffit, poiv' se les procurer au moyen de biens présents, de conserver les biens présents (2), ce qui sera chose aisée pour peu que ces biens soient durables, et ce qui est facile notamment en les conservant sous forme de monnaie ; donc rien ne les oblige à les confier à autrui en échange de biens futurs.
Au contraire, ceux qui veulent se procurer des biens présents au moyeu de biens futurs sont obligés de demander les biens présents à ceux qui en ont, en s’engageant à en fournir l’équivalent à une époque ultérieure.
On conçoit donc que, dans un échange de biens présents contre biens futurs, ceux qui demandent les biens présents,
(1) M. Irvi.ng Fisher, dans ses deux ouvrages d’ailleurs, pleins d’observations pénétrantes et judicieuses. Capital and income et The rate of interest veut expliquer l’intérêt par l’impatience, et il expose que le taux de l’intérêt est plus ou moins élevé suivant que cette impatience est plus ou moins grande ; mais il admet implicitement que les gens « impatients s sont les plus nombreux. Or, rien ne prouve qu'il en soit ainsi. — On trouvera une brève démonstration de sa conception dans les Elementary prineiples of économies du même auteur et dans son article. Une théorie de l'intérêt fondée sur l'impatience, dans Scientia, 191 1. C’est dans ces deux dernières publications qu'il substitue l’expression d' « impatience » à celle de « time-preference », employéé par lui dans les ouvrages précédents.
(2) Cette observation est formulée, parmi beaucoup d'autres, par M. Landry dans sou livre très subtil sur ['Intérêt du Capital. Elle nous parait essentielle et de nature à justifier le sentiment populaire d’après lequel c’est celui qui prête qui rend un service, et que l’intérêt est la contre-partie normale de ce serrice.
soient en état d'infériorité, et que ce soient eux qui doivent faire les frais de l’opération, — même abstraction faite de la prime correspondant au risque du prêteur, plus ou moins exposé à ne pas se voir restituer dans l’avenir les biens présente* fournis.
Toutefois, l’explication qui précède, basée tout d’abord sur l’impatience de jouir, se rapporte tout spécialement au prêt en vue de \di coiisonvnation. Or, à moins déranger indistinctement tous les emprunts d’Etat dans cette catégorie, ce qui serait assurément contestable, on doit admettre que l’emprunt en vue de la production l’emporte surl’emprunt en vue de la consommation. Et ici, l’impatience de jouir n’apparaît plus comme le mobile d’où résulte la demande des biens futurs (1).
Or, en étudiant l’organisation de la production et 1e mécanisme du crédit, nous avons constaté que celui qui prend l’initiative de constituerune entreprise doit souvent faire appel au capital, soit en invitant des propriétaires de capitaux à s’associer avec lui aux risques et aux bénéfices de l’entreprise (actionnaires ou commanditaires), soit en leur empruntant leur capital (émission d’obligations, emprunts hypothécaires, escompte et avances diverses). En ce dernier cas, l’explication de rintérètjparaît particulièrement simple : l’empruntuur paie un intérêt d’abord, bien entendu, parce que le prêteur est en situation de l’exiger (ses biens présents sont à la fois des biens futurs, il n’a donc aucune raison de les confier à autrui en échange de biens futurs) ; et ensuite parce que le revenu que l’emprunteur tire du capital emprunté lui permet de payer un intérêt. En d’autres termes, dans l’emprunt en vue de la production l’intérêt s’expliquerait par la p^'oducliviié du capital (2).
Cependant, cette dernière notion n’est.pas aussi simple qu’il semble au premier abord : que le capital ainsi emprunté soit
(1) On peut même douter qu’il s’agisse ici, dans l'esprit de l’emprunteur, d’une véritable o préférence » des biens présents ; on préfère quand on a le choix ; pour choisir entre les biens présents et les biens futurs, il faut compter avoir en tous cas les biens futurs ; or ici, l’acquisition des biens présents est normalement la condition de l’acquisition des biens futurs avec lesquels se fera la restitution.
(2) Sur cette notion, consulter A. Aftauon, Les trois notions de la productivité et les revenus, Rev. d'écon. polit., 1911 et A. Landry, On the return of productive agents and on the productity of capital in particular^ Quaterly journal of économies, août, 1909.
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produclif, au sens technique du mot, cela ressort de la définition même du terme de capital, telle que nous l’avons formulée dans l’étude de la production. Mais on a fait observer que cette productivité technique était insuffisante pour expliquer la possibilité, pour l’emprunteur, de payer un intérêt. En effet, pour que l’emprunteur puisse payer l’intérêt, il faut, semble-t-il, non seulement que le capital soit produclif entre ses mains, mais qu’il produise plus avec le capital emprunté que sans ce capital, et que la valeur du produit du capital soit supérieure à celle du capital lui— meme, l our reprendre l’exemple de M. de Bohm-Bawerk (1), il ne suffit pas que le pêcheur qui emprunte un filet prenqe plus de poissons que précédemment, mais il faut que la valeur du nombre plus •^rand de poissons qu’il parvient à prendre soit supérieure à la valeur du moindre nombre de poissons qu’il prenait (ce qui n’est pas évident en soi), et que l’excédent de valeur obtenu soit supérieur à la valeur du filet lui-même.
Mais, sans suivre cet auteur dans toutes ses subtiles démonstrations, il est permis d’admettre que, généralement, l’accroissement de production qui resuite d un appel au capital n’est pas exactement contrebalancé par une diminution de revenu par unité produite. Et, d autre part, nous avons vu plus haut, en étudiant le revenu de l’entrepreneur, comment et pourquoi le prix du produit pouvait avoir une valeur supérieure à celle des agents productifs employés par l’entrepreneur (2).
(1) Dans sa Positive théorie des Capitale (2® volume de la Geschichte
der Capital-und Capital linstheorien).
(2) Voir plus haut, ch. ni. Le profit, § 3. M. de Bohm-Bawerk en donne une explication différente {Positive Théorie des Capitals,^ 2‘ éd., p. 318t, et c’eat celte explication qui est d’ailleurs la raison d être de tout son ouvrage. En effet, il lui est apparu que le phénomène de l'intérêt se conciliait mal avec la théorie autrichienne de la valeur : d’après cette école, la valeur des biens productifs est déterminée par celle des biens produits, et. précise M. de Bohm- Bawerk. la valeur des biens productifs est égale à celle des biens produits. Dès lors, comment expliquer que les biens produits vaillent quelque chose en sua de la valeur des biens productifs, quils aient ce surplus de valeur qui permet de payer l'intérêt? Car M. Bohm-Bawerk admet volontiers que l’intérêt proprement dit s’explique en partie par le service que le prêteur rend à l’emprunteur; mais encore faut-il que 1 emprunteur puisse le payer : cet intérêt « dérivé », qu il paie, suppose un intérêt « originaire », qu’il perçoit. Et voilà comment, pour M. de Bôhm-Ba-
Il est vrai que le revenu de l’entrepreneur est essentiellement inégal, et même incertain, qu’il peut comporter des rentes, ou faire place à des pertes de revenu, et même de capital. Mais ]& simple possibilité, et par conséquent l' espérance , cCun revenu dû à la productivité du capital suffit pour inciter r entrepreneur à emprunter à intérêt. Et le prêteur s’assure le plus souvent des garanties (hypothèques, cautions, engagements solidaires) qui lui permettent de percevoir son intérêt, dùt-il être parfois prélevé sur un capital et non sur un revenu.
MiJà