V. REVENU DU TïUVAÎLI.EUR’ SALARIE ; LE SALAIRE
doute été suggérée à ces auteurs par des faits contemporains; mais elle ne semble pas avoir été confirmée dans la suite (1).- Aussi, l’idée que le prix des services du travail doive, comme on l’admet assez couramment pour les autres prix de concurrence, tendre normalement à descendre aux environs d’un minimum déterminé par le coût de production a-t-elle été assez vite abandonnée par les auteurs qui n’étaient pas systématiquement enclins aux interprétations pessimistes.
De plus, on n’a pas tardé à observer que la notion de coût de proiluction, appliquée au prix du travail salarié, ne saurait avoir la même précision qu’en ce qui concer^ne les autres prix ; en effet, Ih coût d’entretien et de reproduction des travailleurs salariés n’est pas déterminé par des nécessités strictement physiologiques : les besoins du salarié, comme ceux de tout homme, sont assezélastiques ; ils se développent avec la possibilité d’y satisfaire : et l’un pourrait dire que, si le salaire dépend d’eux, ils dépendent aussi du salaire. En fait, ils sont aujourd’hui plus grands qu’autrefois, et si vraiment ils constituaient la limite du salaire, cette limite n aurait rien, en tous cas, (le la rigidité de l’airain.
D’ailleurs, le salaire varie assez notablement d un metier à l’autre, dans un môme lieu, pour des travailleurs dont les conditions d’existence semblent être à peu près les mêmes. E«, si le salaire des ouvriers les plus mal payés devait être considéié comme répondant aux plus strictes nécessites de l’existence, à une épo(|uo et dans un milieu donnés, il n en saurait être de même pour les autres. Ea théorie classique a donc abandonné ce point d appui inceitaiii, et son centre de gravité s’est déplacé vers l’ollre et la demande.
2. Théorie du fonds des sa’aires. — C’est ce qu’a fait Sluart Mill, en formulant sa théorie du fonds des salaires. Rejetant l’influence d’un coût de production bien mal défini (2), il n’a
(1) Il semble bien, au contraire, qne îa richesse croisse plus vile que la population. Cependant, il ne faudrait pas se laisser irnpressiomier outre mesure par l’exemple de ta t rance; il est bien exact que tout ia natalité baisse; mais la mortalité baisfte plus encore, de telle sorte que, sauf en France et dans quelques pays, jamais l’accroissement de la population u’a été aussi rapide qu’au cours du xix' srècle et au détiut du xx«.
(2) Il n’admet pas que le haut prix des subsistances puisse relever le salaire, puisque celui ci ne peut dépendre que du rapport enlic le fonds des salaires et la population.
conservé que l’aulre élément de la théorie ricardienne, — savoir que le salaire dépend du rapport entre la population {ouvrière) et le capital {destiné à l'entretenir), c'est-à-dire le /o)îds des salaires. D’ailleurs, sans exprimer l’idée que le salaire (end normalement vers un minimum correspondant au coût d existence, il admet l’ensemble des propositions énoncées plus haut, d’après lesquelles l’offre l’emporle sur la demande de travail, et le salaire tend à baisser. Mais, en faisant abstraction de ces conceptions tendancielles, dont les fondements viennent d’ètre discutés, la théorie du fonds des salaires doit être examinée comme une formule de l'idée que le salaire dépend du rapport entre l'offre et la demande de travail.
Or, lorsque, à la suite de Hicardo, Stuart Mill oppose la population (ouvrière) au capital destiné à l’entretenir, qu’il appelle fonds des salaires, il ne croit pas faire autre chose que de désigner sous leur forme concrète les deux éléments qui constituent, en fait, l’ollre et la demande de travail. Et il ne pense apparemment pas faire plus qu’appliquer la a loi de l’offre et de la demande », lorsqu’il dit : « Les salaires (j’entends du moins leur taux moyen) (1), ne peuvent s’élever, sinon par un accroissement de la somme totale des fonds employés à. louer les travailleurs, ou pir une (diminution du nombre de ceux qui offrent leur travail ; ils ne peuvent baisser que par une diminution des fonds consacrés à payer le travail, ou par un accroissement du nombre des travailleurs a payer » (i).
Mais la forme absolue, et l’apparente évidence de celle affirmation donnent à penser que notre auteur a pris une vérité arithmétique pour une démonstration économique : en effet, si le fonds des salaires est le fonds effectivement t consacré » {devoted) au paiement des salaires, il constitue, en d’autres termes, la somme totale des salaires, et le taux moyen du salaire ne peut évidemment dépendre que du rapport entre ce total et le nombre des paiticipants, entre le chiffre du dividende et celui du diviseur.
(1) L’expression est general rate, taux « général » ; mais nous pensons qu’il n’y a aucune incorrection ni infidélité à traduire par l’expression plus moderne de taux moyen. 11 est d’ailleurs évidiint que la théorie de Stuart Mill échappe à la critique souvent formulée contre elle d’être incompatible avec l’inégalité des salaires des diverses catégories d’ouvriers, car elle ne vise que le taux moyen.
(2) SxrART .Mill, Principes, ch. xi. Les salaire, § 1, in fine. Voir aussi le début du § 3.
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Or, la question qui se pose est alors de savoir si le montant clos salaires versés était une somme déterminée d'avance : ceque Stuart Mill a négligé de démontrer, et ce que la plupart des auteurs postérieurs sont peu enclins à admettre. Sans doute, le montant du capital accumulé n’est pas sans influence sur le salaire : car du capital dépend la possibilité de développer la production et d’offrir de l’emploi aux travailleurs. Mais, outre que le mécauisme du crédit donne une grande élasticité à l’emploi du capital, les salaires ne sont pas prélevés seulement sur le capital accumulé, mais sur le revenu actuel des entreprises ; et la part qui revient aux salariés n’est pas prédéterminée : elle résulte d’un partage toujours changeant entre le chef d'entreprise, les capitalistes prêteurs et les
salariés.
Ainsi, la théorie du fonds des salaires n’apporte qu’une précision assez illusoire à la notion de l offre et de la demande appliquée aux salaires. Elle ne visait d ailleurs qu à déterminer le taux moyen des salaires, alors qu il est important de rechercher aussi comment les divers taux de salaires correspondent
à diverses catégories de travail.
3. Théories de la productivité. — Un certain nombre d’auteurs contemporains, poursuivant l’application au problème du salaire de la théorie générale de la valeur, ont été amenés à étendre au prix du travail la théorie de l utilité finale. Et, comme l’utilité du travail consiste dans sa participation à la production, la théorie de l utilité a tout naturellement pris ici la forme d’une théorie delà produclivife.
En effet, rutilité du travail est déterminée par celle de son produit, et dès lors il semble que sa rémunération doit dépendre de la valeur du produit lui-même. Cela est d’ailleurs évident pour celui qui vend directement au public, sur le marché, le produit de son propre travail, par exemple pour l’homme qui viendrait vendre le bois ramasse dans la forêt . sa rémunération résulterait nécessairement du prix de chaque fagot et du nombre de fagots vendus dans un temps donné. S?ns doute, il s’agit là, à vrai dire, d’un entrepreneur. Mais ce que le patron paie a son salarié, n est-ce pas aussi le produit de son travail, et dès lors la rémunération du salaiié ne doit-elle pas dépendre de l’utilité de ce produit ^1) I
(1) Le problème de la productivité est ainsi très habilement posé-
LIVHE II. REPAHTITIO.N
La relation entre le taux du salaire et la productivité du travail salarié se trouverait, il est vrai, obscurcie par le fait que le produit du travail de l’ouvrier ne se laisse pas facilement isoler : s’il sort de ses mains un objet fini, cet objet résulte non seulement du travail de l’ouviier, mais de la matière première et de l'outillage qui lui sont fournis, et même souvent de la direction qui lui est donnée. Alors, comment discerner la part qui lui revient dans le travail de production, ou en d’autres termes, sa productivité propre ?
Les partisans les plus modernes de cetle théorie ont cependant cru trouver, dans une analyse détournée, le [irocédé permettant d’établir celle sorte de comptabilité : lorsque, smis rie ~. changer au capital, ni à la direction d'une oitreprise, on augmente ou on diminue le personnel, la dilTérence de rendement est bien duc au personnel ajouté ou retranché. Or, même €n admettant que l’uuvrier-limite, ou le groupe-limite d’ouvriers qui constitue le personnel ajouté ou retranché ait un rendement proportionnellement moindre (I) que les ouvriers, ou le groupe d’ouvriers employés les premiers, leur productivité-limite n’en sera pas moins, en vertu de lu thé nie de l'utilité- limite ou finale, celle qui mesurera la productivité des ouvriers, ou des groupes d’uuvriers, de même catégorie.
Ainsi, 1a productivité prcpre du travail pourrait être évaluée, cl de celte évaluation dépendrait le taux moyen des salaires en général, et en particulier le taux des salaires de chaque catégorie de salariés. La produclivili’i finale du travail dans chaque catégorie tendrait d'ailleurs à s’uniformiser d’une entreprise à l’autre, chaque enlrejireneur augmentant ou diminuant le no libre d’ouvriers par rapport à son capital, selon qu’il n’a pas encore atteint ou qu’il a dépassé l’emploi utile de la main-d’œuvre.
Cette théorie a pour but de préciser la notion d’offre et de demande de travail, sans l’exclure ; car ses adeqites modernes n’affirment pas que le travailleur reçoit, en tout étal de cause, le prix de son produit, mais seulement qu’il le recevrait si l’ou-
par M. T. N. Carvf.b, dans sa Distribution of iceallh (Irad. franç., U. Picard, fiiard et Rrière), au d<*bul du chapitre iv
(1) Hypothèse vraiseniMable, en vertu de l’applicalion de ta loi du reniement moins que proportionnel aux divers agents productifs, et au travail aussi bien qu’au sol ou au capital.