LIVRE II
îi2G
marchés du travail ne suffit pas davantage à résoudre le problème de la détermination des salaires. Nous allons cependant compléter les notions qui précèdent en nous efforçant de coordonner quelques propositions générales.
Nous allons, à cet effet, revenir à la théorie générale des prix, sous la forme simple et concrète qui suffit aux besoins de la pratique, et, dans une large mesure, à ceux delà théorie; puis nous nous efforcerons d’adapter cette théorie au salaire, en tenant compte des différences qui exi.slent entre les marchés des marchandises et des services fournis par les entreprises et les marchés du travail salarié.
Dans le cas, le plus normal, de la concurrence générale des acheteurs et des vendeurs, le prix des marchandises se fixe, avons-nous vu, selon le rapport existant entre l’olîie et la demande : lorsqu’une certaine quantité de marchandises, offerte par les vendeurs à un certain prix ne rencontre pas un nombre suffisant d’acheteurs disposés à payer ce prix, les vendeurs les plus exigeants se retirent, et les autres abaissent le prix d’offre; inversement, si les acheteurs ne trouvent pas une quantité suffisante de marchandises pour satisfaire à leurs besoins au prix actuellement offert, un certain nombre d’entre eux se retirent, et les autres consentent à payer plus cher. Nous avons vu, en outre, que le prix d’offre ne saurait être longtemps inférieur au coùl de production, et que, d’ailleurs, quand la concurrence joue pleinement, il ne s’élève pas beaucoup au-dessus ; de là on conclut aisément — sous réserve des analyses plus approfondies que nous avons exposées — que, €n règle générale, la valeur d’échange respective des diverses marchandises dépend de leur coût de production.
Quoiqué ces principes ne s’appliquent pas, dans toute leur rigueur, à tous les marchés des diverses entreprises, on peut admettre que, en général, les prix des marchandises et des services fournis par les entreprises sur un marché soumis à la -concurrence résultent de la facullé quonl vendeurs et acheteurs de se retirer librement du marché lorsque le prix n'est j)as à leur convenance.
Or, bien que les marchés du travail salarié comportent très généralement la concurrence, à la fois du côté de l’offre et du cô é de la demande, il convient d’observer que les salariés ne sont généralement pas libres de se retirer du marché. Nous vivons déjà noté que celui qui cherche du travail est presque
CllAP. V. — UEVENC DU TRAVAlLLECB SALABlÉ I LE SALAIRE 427
iouiourslrès pressé d’en trouver, tandis que l’employeur n a, lilus souvent, pas un besoin aussi urgent de main-d œuvre. , n ^lÀ il résulte que sur la plupart des marchés du travail, le des tôurais pa'r le salané ne s'éublit pas d'nne
f-iron aussi ré^^ulière que le prix des marchandises et des servirez ?ourLis par les entreprises ; l’action de l’offre et de la demande s’y fait sentir, mais pas d une façon aussi ngou
'"^lUonvient d’ajouter, par contre, que la coalition de qui offrent, ou parfois de ceiu qui demandent le P',
avoir des effets plus notables que la coalition des vendeurs ou,
éventuellement des acheteurs, sur le marche des entreprises,
cette coalition, en effet, ne diminue pas seulement la concurrence que se font entre eux ceux qui offrent leurs services, ou ceux qui les demandent ; elle cause, de plus, à la partie adverse un préjudice pécuniaire immédiat ; ainsi les ouvriers, en cessant de travailler, font subir aux patrons une diminution de revenu, et, parfois, môme une perte de capitaux P^^l'’ons, d’autre part, en fermant leurs usines, p. uvent jeter leur pei sonnel dans la misère. Voilà pourquoi le mécanisme collectif de l’offre et de lu demande doit jouer un rôle tout particulier dans la détermination du prix des services que les travailleurs
salariés fournissent aux chefs d’entreprise. , ,
DnÛn, la notion de coût de production, appliquée a ceux qui fournissent leur travail. - c’est-à-di.e la notion du coût d'existence de la famille ouvrière — loin d ayoïi la ngue qu elle avait précédemment dans la théorie generale des prix elle se laisse assez mal définir d’une façon objective, et .1 serait bien difficile d’établir que les difiérences de salaire conespondenl exactement à la différence dans le coût d existence
des diverses catégories de salaries. ^
Cependant, ces r{serves laites, nous allons voir qu ,1 n est
pas tout à lait impossible de se guider sur ■‘t '«üne ge érale des prix pour ébaucher une e-qmsse de la Ibéone des
silaires. , , ..
En premier lieu, la notion de coût de pro uc ion, q /
aiobstant de subtiles et intéressantes analy.yes. reste
ment à la ba>e de la théorie générale ‘les prix de concurre , ne paraît pas tout à fait inapplicable à la théorie des salaires. En effet, l’idée du coût d'existence de la famille ouvrière . correspondre à une notion très neltemenl définie ni stable.
LlVllE II.
RKI'ARTITIO.N
n’esl cependant pas dépourvue de signification (1) ; et il semble bien qu'elle exerce line notable influence sur le salaire de la classe la plus étendue des salariés, celle des ouvriers non qualifiés. En elTel, le salaire de ces ouvriers semble s’expliquer par deux considérations . la première est cjue 1 état du marché ne permet pas à ces salariés d’obtenir un salaire supérieur à celui qu il leur faut pour satisfaire aux nécessités de l’existence; la seconde est que ces nécessités de l’existence, tout en échappant ri une définition abstraite et générale, ne constituent pas moins pour eux une réalité assi z précise. I.eur salaire permet, en elTet, tout juste, avec l’appoint plus ou moins constant du salaire de la femme, et parfois des enfants, d’assurer l'existence d'une famille ouvrière moyenne, dans des conditions qui, certes, paraîtraient insuffisantes, dans la classe aisée, môme aux familles les jdus austères, mais qui répondent aux habitudes traditionnelles de la classe ouvrière. Lorsque la famille dépassé la moyenne, et que les enfants ne peuvent encoie fournir un salaire d appoint, le salaire de cette catégorie d ouviiers devient insuffisant, et il faut alors recourir a des travaux supplémentaires ou à l’assistance. I*ar contre, les ouvriers célibataires ou le ménage d’ouvriers sans enfants, ont une condition supérieure à celle de leur milieu , et jouissent en quehjue sorte de la « rente du célibataire » ou du ména'’'e sans enfants. °
Le fait signalé plus haut qu’il existe des salaires notablement inférieurs même à ceux des ouvriers non qualifiés n’est pas de nature à infirmer ces considérations ; car ces salaires inférieuis, salaires d enfants, de vieillards, ou, parfois, de femmes, ne sont en principe que des salaires d’appoint.
^ Cependant, les données de 1 expérience ne permettent pas d’affirmer, môme en ce qui concerne les ouvriers non qualifiés, qu il existe entre le coût de 1 existence et le salaire une relation rigoureuse et constante (2) ; il y aurait plutôt entre les
(1) Voir l’ouvrage de M. II.aeiuvaghs, Les nivt*.aux de vie et l’étude de M. I ORTE, Budgets de famille et consommations privées (l''xtrait des Annales de l'Universild de Grenoble, 1912-1923).
(-) l ûur la relation entre le salaire et le coi'it de la vie dans le temps voir le graphique de la page 446. 11 est vrai, qu’il se rapporte au salaire en général et non au salaire des ouvriers non qualiliés. — Quant au rapport existant entre les dilTérences de salaires et les dilféreiices dans le coût de lu vie d un lieu à un autre, on peut consulter la publi-
CIUP.
IIF.VEXU Do TRAVAIU-Cin SAl.AmÉ : LE SALAIRE
,l.„x «ne innuence réciproque. I.es n«ctualions Je ptrx d ou rrullent les variations dans le coùl de l es.slence rc IraJuiseut e n lus souvent par quelques modlfiralious dans la con.om-
ualion ronvrierau,.meu‘anl le nombre on la vanéle de ses
achats 'si les prix Ij.iisseilt, cl porlanl au coulra.re son llimx sur des succédanés moins onéreux en cas Je h.iu.sse. .1 une fois que, sous la poirsie (fun r/lort collée if. “'‘9mentahon de salaire esl obtenue, la nolion tradinometle djs uécessilh de r existence s’élève au mveau du xu/n.re aejn , et rend fort itilficite un mouvement reijressi/ du salait e.
11 ne sen.ble d'ailleur.s pas que l'on puisse établir une coric-
lalion précise entre le coùl exigé par la formalion (e. ucat un aimrcntissage' d’un ouvrier qualiliéet le salaire qu iloblienM). jlàis. UH certain eoùt d'existence étant établi ^
aories de salariés obtienuenl ,,rogressirenieiU des satanés L/Iérieiirs à celui qui soffirail à le couvrir : sur ceHaïus ma,chés cela peut résulter, parfois, du seul jeu de l offre et de a dfmaude Ldividiietles (ainsi, comme nous l’avons vu p u haut, p:«ur certains travailleurs agneub s, ou encore dans de industries nouvelles, où les spécialistes soûl rares) ; les salaries
joui.,sent alors d’une sorte de renie plus ou moins durable, due souvent non seulement à l’élat du marche du rav^a. , mai-s au marché des entreprises auxquelles ils collaboient. Mais la hausse progressive du salaire parait résulter p vent de l'organisation collective deceux qui olîrenl Nous avons constaté plus haut que les salaries obtiennent assez fréquemment, en se coalisant ou en s associant, des augmentations de salaire. Mais. ce mécanisme, qui nous
est connu, il nous reste à chercher désormais quels sont les
principes qui agissent. , ,
Une étude monographique, à vrai dire propre a industrie, mais unique en son genre, et qui doit autant à la
cation de VOrfice du travail. Salaires et durée du travail dans iindustrie franratse 18^-1897. vol. IV et l’ouvrage de M. I,. Moorr, ofssages Îp.T» ebidv D-apcè, les caeuh de cet J!
asseï net entre le salaire de l’ouvrier iioii qualirio
life local, tel qu’il s’exprime dans le prix de pension de l ouNrier isole
à une difTérence de salaire d'un franc correspond une dilTereuce de o8
centimes dans le prix de pension (op. cîf.p. 3G).
(1) Voir cependant, sur cette idée, Marshall, Prinapes, trad. fran.., tome II, p. 364-365 et Ualbwachs, op. cil., p. 213.
430 LIVRE II. RÉPARTITIO.N
méthode de l’auteur qu’à la qualité des matériaux une valeur exceptionnelle, permet de résoudre, dans une certaine mesure, ce nouveau problème. M. François Simiand, dans son élude sur le Salaire des ottvriers des mines de charbon en France, a tiré parti de la ^tatislique (I) la plu» précise, la plus étendue, et la plus complète qui existe en France- et peut-être dans aucun pa}’s étranger, sur un ensemble de phénomènes se rapportant au salaire, pendant une durée de cinquante ans. Grâce à d’ingénieuses combinaisons des données brutes fournies par les statistiques ufticielles et à des inve.»tigations historiques précises, il est parvenu à établir un certain nombre de corrélations qui présentent un haut intérêt scientifique.
Les principaux éléments envisagés sont les suivants :
1° Prix de vente du produit (du chai bon) ; 2" dépense moyenne de main-d’œuvre par unité produite (par tonne) ; 3® salaire journalier moyen ; 4* quantité moyenne produite par journée d'ouvrier ; 5° enfin, en multipliant ce dernier élément par le prix de vente, on obtient la valeur moyenne produite par journée d’ouvrier.
Or, en considérant les courbes que présentent ces divers éléments entre 1850 et 1900, on constate la succession de quatre cycles ; et, au cours de chacun de ces cycles, les variations des courbes considérées sont concomitantes. Chaque cycle se divise, d’ailleurs, en deux phases, et l’on peut faire pour chacune d’elles les observations suivantes :
A la première phase, caractérisée tout d’abord par une hausse du prix de vente, correspond également une hausse du coût de la main-d' œuvre et une hausse moindre du salaire journalier, et enfin une baisse de la quantité produite par ouvrier. Quand à la valeur produite, elle monte néanmoins,^ grâce à la hausse du prix de vente.
(1) Statistique de l’industrie minérale.
UEVENÜ DV TRAVAiLLEUn SALARIÉ I LE SALAIRE 43*
Ce graphique reproduit le graphique B en annexe à l’ouvrage de M. Simiand ; mais l’ordre des courbes a été modifie pour suivre celui
du texte.
UVïU-: II, ItÉPAUTlTlON
A la seconde jiliase, caractérisée tout d’abord par une baisse du prix de vente, correspond aussi une baisse du coiit de la main-d'œuvre ; mais le salaire journalier se maintient , ou baisse peu ; la quantité produite augmente, — et enfin la valeur produite baisse, en raison du prix de vente, mais moins, grâce à l’accroissement de la quantité ’pi'oduite.
Kn résumé, il y a dans la phase ascendante quatre éléments qui varient dans le même sens (hausse) : le juix de vente, le coût de la main-d’œuvre, le salaire journalier, et entin la valeur produite ; et un élément qui varie en sens inverse : la quantité produite. Dans la phase descendante, il y a trois éléments qui vaiient dans le même sens (baisse); ce sont: le prix de vente, le Cfuit de la main-d’œuvre, et la valeur produite : un élément à peu près stationnaire, le salaire journalier ; et enfin un élément variant en sens inverse ; la quantité produite.
Ces variations concomitantes peuvent, av( c l’aide des renseignements de fait recueillis par l’auteur, s'interpréter de la manière suivante :
La poussée ouvrière en vue de la hausse du salaire est à peu près continue ; mais son efficacité varie selon les circonstances. En période de hausse des prix de vente, la résistance patronale cède plus ou moins ; l’ouvrier obtient une rétribution plus élevée de son travail [calculé généralement à la tâche), et son salaire journalier augmente, — cependant pas en proportion, parce que, désormais mieux pagé, l'ouvrier produit moins en moyenne (1). En période de baisse du prix de vente, la résistance patronale ne cède pas ; aucune hausse de salaire n’est acceptée, la direction s'efforce même de réduire le coût de la main-d’œuvre par le développement du machinisme, par une meilleure organisation de travail, et enfin par une diminution de la rémunération de l'ouvrier : celui-ci cependant accepte plus difficilement encore un abaissement de son revenu journalier qu’une diminution du prix de son travail ; et, joignant ses efforts « ceux de la direction, il produit davantage, afin de maintenir, autant que possible, le montant de son salaire.
(1) La diminution de la quantité produite peut être cependant attribuée en partie aux travaux non productifs de mise eu exploitation de gisements nouveaux, et, peut-être, à un certain relâchement de la de la direction.