‹ Traité élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 167 sur 192 · LES ORIGINES DE LA PENSEE ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE LA PENSEE ECONOMIQUE

pour concilier la doctrine de l’Evangile et les idées d’Aristote avec l’observation d’une économie eii progrès, ils élaborent des théories de l’intérêt et de la valeur (théorie du juste prix) (1). Au xiiP siècle, Saint Thomas d'Aquin condamne encore l’intérêt du prêt — l’usure comme on dit alors — ; mais il admet, dans certains cas, la possibilité d’une indemnité en faveur du

prêteur.

Ce mélange de préoccupations morales et de constatations économiques continuera à alimenter d’abord les écrits des théolo'dens, des philosophes scolastiques et surtout des casuistes. Puis la Renaissance inspirera des œuvres d’imagination, comme celles de Thomas Morus, Utopie ou de la meilleure république, (1518) ou de Carnpanelln, La cité du soleil, (1623), qui procèdent du socialisme platonicien, ou des œuvres de pensée, comme la République de .Jean Bodin, également imitée de Platon. Les théories relatives à l’intérêt continueront à être discutées par les théologiens et aussi par les jurisconsultes, notamment par Dumoulin en France (xvi® siècle) et Grotius en Hollande (xvu® siècle). Quant aux théories relatives à la propriété, elles seront discutées de nouveau avec ampleur par les philosophes du xviu* siècle (2), et finalement par les socialistes du XIX*. Mais ces discussions sortiront peu à peu du domaine de l’économie politique proprement dite, tandis que celle-ci commence de bonne heure à se développer par l’observation

des faits (3).

(1) Voir L. PouER, La théorie du juste prix, Th. Toulouse, 1903 et von Bôhm-Bawerk, Geschichle der Kapiial-und Kapitalzinslheorien.

(2) Voir J. CuARMONT, La renaissance du droit naturel.

(..) Sur l’histoire des doctrines économiques, les principaux ou- I vrages d’ensemble sont, en dehors des ouvrages déjà un peu anciens i d’iNüRAM, History of political economy (traduit en français) et d’ONCEEN, ! Geschichte der N ationalœkonomic, ceXxxi de Luigi Cossa, livre d’une sobre 1 et précise érudition, (trad. franc., par M. Bonnet, avec une introduc- ! tion de M. A. Deschamps) ; l’ouvrage deM. A. Dubois, dont le l^volume, I relatif aux mercantilistes et aux précurseurs des Physiocrates, a seul j paru ; celui de M. Hector Denis, Histoire des systèmes économiques et so- E cialistes: et surtout le livre de MM. Gide et Hist, Histoire des doctrines - économiques^ qui embrasse toute Thistoire de la pensée économique, depuis les Physiocrates jusqu’à nos jours.

Citons aussi un ouvrage rédigé sur uii plan analytique: M. Block, Le» progrès de la science économique depuis Adam Smith»

542 LIVRE IV. dÉVELOPPEME.’»! DE LA PENSEE ÉCONOMIQDE

§ 2. — Les ouvrages fragmentaires.

L’évolution de la vie économique et sa complexité croissante devaient se combiner avec le développement interne de la pensée économique pour aboutir tout d’abord a des ouvrages fragmentaires, à des monographies, comme nous dirions aujourd’hui. Les systèmes monétaires et la politique très aibitraire des princes en matière de monnaie, puis le mécanisme nouveau du change, qui se développe dans les républiques commerçantes de l’Italie, allaient tout d’abord attirer 1 attenlion d’un petit nombre d’observateurs. Aussi, a partir du xiv“ siècle, nous voyons apparaître des auteurs, non pas encore spécialisés dans l’étude des problèmes strictement economiques, mais du moins consacrant a ces problèmes des ouvrages spéciaux, et non plus seulement quelques digressions ou quelques chapitres dans des ouvrages embrassant un sujet plus vaste. C’est ainsi que Xicole üresine, pi-écepteur de Charles V, puis évêque de Lisieux, écrit un Irailc de la première invention des monnaies (l). i’uis, au xvi' siecie apparaissent, surtout en Italie, des études sur le mécanisme des

changes et du crédit.

g 3, — Les mercantilistes. — Cantillon.

A cette époque (xvi“ siècle), la formation des Etats modernes

avant une économie complexe et des intérêts non seulement distincts, mais souvent, semblait-il, opposés les uns aux autres, développe dans l’esprit des observateurs contemporains, une conception toujours plus nette, et aussi plus étroite, de ces intérêts et de ces conllits. Désormais, la grande majorité des auteurs qui traitent des problèmes économiques sont préoccupés avant tout de la prospérité de leur propre pays ; et cette prLccupation dominante donne parfois à leurs eciits 1 alluie, nott plus d’études spéciales, mais d’ouvrages generaux, smon d’économie politique, du moins d’économie nationale.

La plupart de ces auteurs, il est vrai, par suite d une assimi-

(1) Voir E. Bridrbï, Nicole Oresme. Th., Caen, 1906.

LES MERCANTILISTES

lation un peu sommaire de la nation avec les particuliers, se représentent le développement économique de la nation comme esLntiellement lié à l’état de son commerce extérieur, c’est-àdire à une balance des comptes favorable, et à l’afRux des métaux précieux qui en résulte. C’est cette réduction, assez simpliste assurément, du problème de l’économie nationale à un problème commercial, qui leur a valu, de la part des économistes classiques la dénomination péjorative de mercantilistes.

Il s'en faut de beaucoup cependant que les mercantilistes constituent une école proprement dite, possédant un corps de doctrine commun (1). Si la majorité des mercantilistes sont avant tout préoccupés du commerce extérieur, de la balance du commerce, de l’acquisition des métaux précieux, ils sont loin d’être d’accord sur les moyens d’obtenir une balance du commerce favorable. U en est, les bullionnisles,c\\i:\ veulent recourir, pour atteindre leur but, à la prohibition d’exporter les métaux précieux, ou à l’obligation, pour les négociants exportateurs, de faii'e revenir une partie de la valeur de leurs marchandises, sous forme de numéraire (système de la balance des contrats). D’autres, au contraire, comme lliomas Mun, pensent aboutir au môme résultat en s’ellorçant simplement d’obtenir, par des mesures générales (fondation de colonies, encouragements à la marine et au transit, à l’introduction des matières premières etc.), une balance des comptes favorable dans son ensemble. Il y a même des mercantilistes libéraux, qui tout en admettant que les métaux précieux jouent un rôle essentiel dans l’économie nationale, affirment que le régime le plus favorable est celui qui affranchit le commerce des entraves administratives (2). Enfin, parmi les écrivains de l’époque que l’on a coutume d’englober sous la dénomination de mercantilistes, il en est — on les qualifie parfois d'industrialistes. — qui sont beaucoup moins préoccupes des échanges avec 1 extérieur que du développement des diverses branches de la production nationale. Tel est le cas notamment dé Antoine de Montchrétien, dontl’ouvrage, assurément prolixe et superficiel, s’intjtulepour la première fois Traité de l’économie politique (1615), et con-

(1) Voir R. Connard, Quelques considérations sur le mercantilisme, Rev.

d'écon. polit., juillet-août 1920. ^ j

(2) Voir A.. ScHATZ et R. Caizlemer, Le mercantilisme liberal a la fin du

XVIJ® siècle. Revue d’Econ. polit. 1906.

544 LIVRE ly. — DÉVELOPPEMENT DE LA PENSEE ÉCONOMIQUE j

tient du moins l’esquisse d’une étude de l’économie nationale. I

IJe ces travaux tendant immédiatement à des lins pratiques on peut retenir cependant — et c’est là sans doute l’essentiel au point de vue du développement de la science — quelques observations précises relatives au mécanisme de la vie économique. Ainsi, l'ouvrage de Thomas iMun, Englands irensure by forraign trade (écrit vers 1630 et publié en 1664) contient, dans un anglais archaïque et savoureux, parmi de bons préceptes adressées au lils de l’auteur, une analyse vraiment précise des divers éléments de la balance des comptes.

Le champ de la pensée économique commence d’ailleurs à s’élargir vers le xvii® siècle. Nous voyons alors sir William Petty (1623-1687) analyser les facteurs de la production (le travail, qui, dit-il, est le père, et la terre, qui est la mère, de toutes les richesses), puis étudier diverses applications de la statistique (1 arithmétique politique) à l’étude des faits économiques et des impôts, et dégager enfin la notion de rente agricole (I).

Enfin, au xviii® siècle, nous voyons apparaître, avec Richard I Cantillon, un auteur, qui plus que beaucoup d’auteurs posté-

rieurs sans doute, mérite d'être considéré comme un économiste moderne. Son Essai sur la nature du commerce en gé‘

« 'néral (2), — que son titre plus que son contenu a pu faire ran-

ger dans la catégorie des œuvres mercantilistes, — contient, avec un expose tout a fait rigoureux des règlements internationaux, un grand nombre d’aperçus sur les facteurs de la production (d après Petty), sur la valeur, sur la monnaie, sur les • salaires, sur la population. Cantillon avait été banquier, et à sa compétence professionnelle se joignent une clarté et une précision d esprit et de style qui donnent à cet ouvrage une reelle valeur scientifique. Le livre de Cantillon circula en manuscrit avant d’être imprimé ; il fut d’ailleurs mentionné et apprécié par Adam bmith, et aussi en France par plusieurs Physiocrates (3).

(1) Pour ses œuvres, voir la trad. franc., Giard et Brière.

(2) Quoique l’auteur fût d’origine irlandaise, l’ouvrage fut publié tout d abord eu français en 1755, après la mort de l’auteur. Une excellente réimpression en a été faite en 1892 à Boston, par les soins de M. Dünbar.

(3) Sur la politique mercantiliste aux xviie- et ixvuie siècles, voir A..

Page 1