‹ Traité élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 177 sur 192 · UVRE IV. DÉVELOPPEMENT DE LA PENSEE ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

UVRE IV. DÉVELOPPEMENT DE LA PENSEE ECONOMIQUE

rique qui semble être la condition générale du développement de l’esprit scientifique en matière de sciences sociales. L’Allema^^ne de la première moitié du xix* siècle, libérée du joug étranger, n’avait pas encore réalisé l’unité politique, ni même l’unité économique qui étaient les conséquences nécessaires d’une conscience nationale. Sans doute, la doctrine libérale, en préconisant la liberté des érhanges et la suppression de ces nombreuses barrières douanières dont l’Allemagne était encore hérissée, donnait en partie satisfaction aux aspirations du mo- • ment. Mais, en même temps qu’apparaissait le besoin d’abaisser les barrières qui séparaient des Ktats de même langue et de môme culture, le besoin se manifestait aussi de donner au groupement de ces Etats une unité sensible, tangible, qui ne pouvait se réaliser qu’eu établissant une frontière douanière entre l’Allemagne et l’étranger. En même temps aussi, il devenait évident que l’Allemagne, riche en ressources naturelles, pauvre en capitaux, n’avait pas atteint le degré de développement économique auquel elle pouvait prétendre ; or des industries nouvelles ne pouv.i.ient naître qu’en les protégeant contre la concurrence inégale d’industries étrangères, déjà en pleine activité. Le libre-échange, dos^me de l’école classique, apparaissait désormais comme une doctrine conforme, non pas aux intérêts d’une nation quelconque, à un moment quelconque de son évolution, mais d’une nation pleinement développée comme l’était alors l’Angleterre, et comme ne l’était pas l'Allemagne.

Ces idées furent mises en lumière par Frédéric List (1789- 1846) dans son Nationale System der politischen Œkonomie (1841) (l) ; et cet auteur se trouve ainsi être le fondateur de l’Economie nationale, tout en frayant la voie à l’école historique.

(1) F. List fut le promoteur du Zollverein. Le premier volume seul de son Système national d'économie politique para (Trad. franc, par Richelot, 1851). Il s’oppose aux classiques surtout en contestant que l’on doive se préoccuper exclusivement d’acquérir momentanément les marchandises au meilleur compte. 11 faut, au contraire développer avant tout, d’après lui, la force productive de la nation. Il montre aussi l’intérêt qu’il y a à posséder dans un même pays, des branches de production uoriées (industrie et agriculture), qui se stimulent réciproquement par leur rapprochement même. Ces idées ont été reprises aux Etats-Unis par Caheï, dans ses Principes de la science sociale, publiés en 1858-59.

LA FORMATION DE l’ÉCONOMIE NATIONALE

Le premier représentant officiel de l’école historique allemande fut W. lîoscher, professeur à l’université de Gottingen, qui indiqua sa conception tout d abord dans un modeste Précis, paru en 1843 ; puis il la développa dans des Principes d’ Economie politique, ^\o\nvaes, 1834. I/économie politique, avec Hoscher, se tient « en contact étroit avec les autres sciences de la vie nationale, en particulier avec l’histoire du droit, l’histoire politique et l’histoire de la civilisation » ; en somme, elle se relie de nouveau aux sciences camérales : elle devient descriptive, et tente d’expliquer la réalité vivante dans le détail, au lieu de se confiner dans des lois abstraites; mais Roscher juxtapose sa description aux théories classiques, plutôt qu’il ne cherche à reconstruire la théorie avec une autre

méthode.

Cette nouvelle prétention fut celle de Hildebrand (1) et de Knies (2), compatriotes et contemporains de Roscher. Cependant, au total, ceux ci n’abordèrent pas une reconstitution d’ensemble ; ils se bornèrent à rédiger des études monographiques, sur des sujets assez limités, d’ailleurs très précises, et de réelle valeur scientiirque.

L’école historique désormais allait prévaloir en Allemagne (3). Son titre ne doit pas faire croire qu’elle se soit livrée exclusivement ni même principalement à des recherches rétrospectives sur l’histoire économique; elle étudie surtout les faits contemporains, mais avec la méthode patiente de l’historien, en serrant de très près la réalité, et en s’efforçant, contrairement à l’école anglaise, d’expliquer d’abord les aspects concrets de la vie économique avant d’en rechercher les principes.

Cette méthode n’allait pas tanler à prévaloir aussi en France. Déjà Sismondi, comme nous l’avons vu plus haut, en avait été le représentant, isolé il est vrai, bien avant que les principes de l’historisme eussent été formulés en Allemagne. Un ingénieur, Frédéric Le /''/«y (18U6-1882), allait faire de la méthode historique une application très particulière en effectuant.

(1) Die Nationalæhonomie der Gegenmirt und 7Atkunft,\8ii8.

\,2) Die politische Œkonomie vom Standpunkie der geschichtlichen Méthode, 1853.

(3) Les économistes allemands paraissent d’ailleurs avoir ignoré Sismondi et aussi Aug. Comte.

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par des enquêtes directes, des monographies d’existences ouvrières, afin de bien apprécier la condition économique des masses populaires dans les divers pays (l). IMus tard, Emile Levasseur (1828-1911) a donné, à partir de 1854, d’excellentes monographies, rédigées dans un esprit aussi rigouieusement scientifique que les travaux les plus récents (2), puis d’importants ouvrages d’ensemble sur l histoire économique (3). N’ayant à aucun degré ce sectarisme qui fait souvent les chefs d’école, cet infatigable travailleur n’en a pas moins exercé, par ses œuvres et par son exemple, une influence durable. Enfin, M. Cauwès, Professeur à l’Université de Paris, a notablement contribué, par son enseignement oral et par ses écrits, à former une école française d économistes soucieux de n’élaborer la théorie que par l’observation

patiente des faits.

§ 11. — Le socialisme d’Etat et le collectivisme, en Allemagne ;

Rodbertus, Lassale, Karl Marx.

Le même esprit positif qui commence à pénétrer la littérature économique en Allemagne et en b rance, au milieu du xix° siècle, tend à se répandre et à se développer aussi dans la littérature socialiste. Tendancieuse par le but môme qu elle poursuit, puisqu’elle a pour objectif une rénovation sociale, la pensée socialiste va cependant mettre peu à peu au service de sa thèse les procédés de critique et de construction historiques. Désormais, elle va s’etTorcer de présenter son idéal social comme le résultat prochain de l’évolution économique.

(1) Le Play, Les ouvriers européens, 6 voL, Paris, 1855 et Les ouvriers des deux mondes, 8 vol., Paris, 1858. La réforme sociale, 1864-1893. La méthode « monographique » de Le Play continue à être appliquée par ses disciples. Voir Vignes, La science sociale d'après les principes de Le Play 2 vol Le Play a été aussi l'initiateur d’un mouvement chrétien de réforme sociale. Voir plus loin, § 13. Les idées théoriques et doctrinales des deux écoles qui se réclament de lui sont exprimées dans

deux revues : la Science sociale et la Réforme sociale.

(2) Recherches historiques sur le système de Law, 1854, La question de

^ ^(3)^Notâmment son Histoire des classes ouvrières et son Histoire du commerce de la France,

LE SOCIALISME d’ÉTAT ET LE COLLECTIVISME EN ALLEMAGNE 567

Et c’est, en elTet, en Allemagne, terre d’élection de l’hislorisme économique, que le socialisme nouveau, le socialisme « scientifique » comme diront ses adeptes, va se développer, avec le concours de trois personnalités originales, Rodbertus, Lassalle, et Karl Marx.

Rodbertus, un gros propriétaire prussien (180.5-1875), (1) s’inspire directement de Sismondi et des Saint-Simoniens ; il pense que l’organisme économique ne fonctionne pas bien de lui-même : l'échange libre aboutit à fournir aux capitalistes et aux propriétaires fonciers une part — toujours plus grande d’ailleurs (2) — d’un produit qu’ils n’ont pas créé ; et ils vivent dans le luxe, tandis que d’autres peuvent à peine pourvoir à leurs besoins essentiels. Rodbertus conclut donc que l’Etat doit prendre la direction de l’activité économique. Cependant, il ne va pas jusqu’à^ demander la suppression de le propriété et de l’entreprise privées. Ce gros propriétaire fou cier n’a rien d’un révolutionnaire. Il se contente de vouloir nous « faire passer par une évolution pacifique » du système de la propriété privée « à cet ordre social qui doit lui succéder historiquement, lequel reposera sur le mérite et sur la seule propriété du revenu ». Et il demande, dans ce but, que, tout en laissant substituer la propriété et l’entreprise privées, l’Etat intervienne dans les rapports entre le capital et le travail ; d’abord en obligeant les chefs d’entreprise à déposer les produits de leurs entreprises dans des magasins publics ; ensuite, en leur remettant en échange de leurs produits des bons de salaire évalués en travail (3).

Ferdinand Lassalle (1825-1864) partage avec Rodbertus et Marx la croyance en une évolution historique qui aboutira à

(1) Sur Robertus, consulter l’article de M. Ch. Rist, dans l’histoire des doctrines déjà citée et Ch. Andler, Les Origines du socialisme d'Etat en Allemagne, 2® éd.

(2) Sur cette proposition, voir plus haut, p. 553.

(3) Signalons, à côté de Robertus, un auteur qui est passé à peu près inaperçu en son temps, mais dont les écrits ont été remarqués dans la suite, lVmAe/6/ec/i (1810-1865), qui écrivit, sous le pseudonyme de Karlo Marlo, des Untersuchungen iiber die Organisation der Arbeit. (Voir Allix, L’œuvre économique de Karlo Mario, th., Paris, 1898). Mentionnons enfin un autre auteur qui combinait l’influence des socialistes français avec celle de List et de Carey : Eüg. Dühring {Capital und arbeit : Cursus der National und Socialcekonomie).

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