LIVRE IV. DÉVELOPPEMENT DE LA PENSEE ÉCONOMIQUE
la disparition de la propriété privée (1). Agitateur populaire et orateur élégant, Lassalle a une physionomie bien didérente de celle de liodbertus. Mais les nécessités mêmes de l’action l’obligent à restreindre plus encore son programme pratique, et il se borne à préconiser, comme Louis Blanc, la création, avec l’appui de l’Elat, de sociétés ouvrières de production.
Enfin, avec la puissante figure de Karl Marx (1818-1883 , nous voyons apjiaraître le théoricien le plus complet du socialisme moderne. De son célèbre ouvrage, le Capital (2), on peut dégager deux conceptions essentielles : d’abord, une théorie de la plus-value, appuyée sur la théorie classique de la valeur ; puis une conception de l’évolution économique, qui, basée sur l’observation des faits contemporains, tend à présenter l’avènement de la propriété collective comme une nécessité historique.
La conception" marxiste de la plus-value a pour but, non plus de critiquer l’exploitation du travailleur par le capitaliste, mais de V expliquer par la théorie de la valeur : Marx, adoptant la notion ricardienne de la valeur fondée sur le travail ou le coût de production, prétend expliquer le profit par les propositions suivantes: 1“ le patron vend le produit à un prix correspondant à la quantité — au temps — de travail qu’il contient : 2° par contre il paie à l’ouvrier, non pas tout le de travail fourni, mais seulement un salaire correspondant aux strictes nécessités, au cnùf, de l’existence ouvrière ; 3“ enfin, la valeur des subsistances nécessaires à l’entretien de l’ouvrier est inférieure à la valeur des produits de son travail : de telle sorte que, par le seul jeu des mômes lois de la valeur, appliquées à la fois aux marchandises et au travail salarié, le patron se trouve jouir gratuitement d’une partie du travail de l’ouvrier, et reçoit une partie du produit de son travail, une plus-value (3).
Cette théorie, aussi superflue qu’incorrecte, n'a pas tardé
(1) Voir son System der Erworbenen liechte, Iraà. fr. Paris, 1904.
(2) En trois volumes, dont le premier fut publié en 1867, et les deux autres après la mort de l’auteur, en 1885 et 1894. Il tant citer aussi,, parmi ses œuvres, le Manifesté du parti communiste rédigé en collaboration avec Engkls et publié en 1848 (trad. franc, de Bsnoit Malon, rééditée avec une introduction de M. Ca. Andler).
(3) Voir P. Mobide, Ls produit net des Physiocrates et la plus-value de Karl Marx, th., Paris, 1908.
le socialisme d’état et le collectivisme en ALLEMAGNE
à être rejetée même par les adeptes de la doctrine marxisle. Quant à la conception de l’évolution historique et nécessaire vers la propriété collective des instruments de production, qui est étayée non plus sur une dialectique surannée, mais sur l’observation historique, elle est restée digne d’un examen plus approfondi. Karl Marx montre par l’histoire la concentration crohsanie des capitaux avec le développement de la grande industrie, leur accumulation dans un trc.s petit nombre de mains, la « prolétarisation » croissante de la masse des travailleurs, qui d’artisans deviennent salariés, et, après avoir vendu leurs produits, en sont réduits à vendre leur travail ; il i montre la séparation toujours plus tranchée de la classe, riche et peu nombreuse, des capitali.stes, et de la classe, nombreuse et pauvre, des travailleurs manuels ; et il conclut à la nécessité de la lutte de classes.
Mais il va plus loin encore ; il prévoit que celte évolution du régime capitaliste vers la concentration, qui s’elîeclue par le seul jeu de la force interne qui est en lui, aboutira sa propre destruction : les capitaux finiront par se concentrer en un si petit nombre de mains qu’une révolution de la masse prolétarienne ou une grande crise économique suffira alors à faire passer entre les mains de V Ktat la productioti ainsi concentrée : c’est la <r thèse catastrophique )^ sur laquelle s’achève cette imposante conception d’une évolution, jusque-là spontanée et fatale (1).
Certains faits nouveaux, tels que d’une part, la formation des trusts, et, d’autre part, la constitution des syndicats ouvriers et de leurs puissantes fédérations, sont venus, dans une cer* taine mesure, apporter une confirmation posthume à celte vision d’avenir. Cependant l’évolution vers la concentration est devenue indécise (2) ; les crises auxquelles Marx et les autres socialistes attachaient une si grande importance sont devenues
(1) L’évolution sociale apparaît à Marx comme conditionnée beaucoup moins par le mouvement des idées que par les transformations de la technique. Cette conception a donné naissance au maièrialhme historique. Voir Touvrage de Fr, Engels intitulé Anti-Dtihr'ing (trad, franc, sous le titre PhilosophiCj Econo/nie politique. Socialisme, Paris» Giard et Brière 1911) ; Uodolfo Mondolfo, U materialismo slorico in Fr. Engels; et Labriola, La conception matérialiste de l histoire.
(2) Voir plus haut p. 35. — Voir aussi l’ouvrage désormais classique de M. Boürguin, Les systèmes socialistes et l^évolution économique.