‹ Traité élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 29 sur 192 · CONCURRENCE ET MONOPOLE · texte numérisé non relu

CONCURRENCE ET MONOPOLE

des entreprises englobées en une seule. Cette fusion leur assure, dans bien des cas, une supériorité technique très appréciable, car elle leur permet de réaliser à la fois la spécialisation, la concentration et l’intégration. D’abord la spécialisation: en effet, chacun des établissements ainsi réunis peut se consacrer exclusivement à la tâche qui convient le mieux à son outillage ou à sa situation géographique ; puis la concentration, car on peut même fermer les établissements placés dans des conditions inférieures, pour centraliser la production dans les établissements les plus puissants ; enfin, l’intégration, car le trust concilie tout naturellement la spécialisation des exploitations avec leur intégration dans une même entreprise. l>a réunion des phases successives du processus de la production est même l’un des traits caractéristiques de plusieurs grands trusts américains.

La spécialisation constitue manifestement un avantage dans lu production, puisqu’elle permet de tirer de chaque établissement son rendement maximum ; la concentration peut être onéreuse àl’origine, lorsque l’on abandonne des établissements qui n’ont été acquis que pour mettre fin à leur concurrence mais elle permet ensuite de réaliser des économies; enfin* l’intépation fait disparaître des intermédiaires, et assure un équilibre plus stable aux diverses branches de la production intéressée.

La fusion complète des entreprises antérieures dans le trust procure donc des avantages techniques que l’on ne trouve pas dans le cartel ; elle donne aussi à la combinaison des chances de durée beaucoup plus grandes, en ce sens que les chefs d’entreprise associés n’out plus qu’un seul et même intérêt

puisque les diverses exploitations fournissent un profit 'commun. ^

Toutes ces considérations ont suggéré l’idée que le trust, c’est-à-dire la très grande entreprise résultant de la fusion absolue de grandes entreprises préalablement constituées pouvait être le terme de l’évolution dans le sens de la roucentralion, et devenir un mode normal d’organisation dans certaines branches de la production.

Mais un tel phénomène n’irait pas sans modifier considérablement les conditions générales du fonctionnement des entreprises. En effet, à la puissance qui découle de ses avan’ao-es techniques, le trust joint celle que lui donne une concentm-

—.~Jé

tion financière énorme. Il peut donc vendre à perte assez longtemps pour ruiner des concurrents qui prétendraient échapper à la combinaison ; et il est difficile, au total, lorsqu’un trust réussit, qu’il n’arrive pas à conquérir un monopole absolu, ou tout au moins assez complet pour lui assurer la domination du marché. \

Cependant, il convient d’observer d’abord que les trusts se f sont surtout développés aux Etats-Unis, pays qui leur offre un terrain exceptionnellement favorable : premièrement une législation douanière protectrice à outrance fait de ce vaste pays un champ clos pour les luttes industrielles ; ensuite, le |

régime politique et administratif y procure aux puissances |

financières des moyens d’action anormaux. Les chemins de fer (

notamment donnent aux trusts des armes qu’ils ne leur four- ^

niraient pas ailleurs : ceux-ci sont, en effet, entre les mains J

d’un grand nombre de compagnies concurrentes, et insuflisam- *

ment contrôlées par les autorités fédérales, qui consentent à '

leurs plus gros clients — lesquels peuvent être de leurs plus 1

gros actionnaires — des avantages qui rendent toute concur- *

rence inégale (l). Enfin, il faut reconnaître que le trust n'a réussi jusqu’à présent que dans un nombre de cas limités : là principalement où sa création correspondait à un réel progrès

technique (2). j

Il convient cependant de signaler l’existence en Angleterre,

pays libre-échangiste, de groupements puissants, dénommés I combines, qui présentent avec les trusts de très grandes ana- j loties. Les combines ne constituent pas seulement, comme les ^ cartels, les syndicats ou les pools, des ententes entre producteurs, aboutissant parfois à la constitution d’organes perma- ! nents, mais réservant pleinement l’existence individuelle des ^ établissements intéressés : s’il arrive souvent qu’ils respectent l'autonomie technique des sociétés adhérentes ou qu’ils sau- [

(1) Voir plus loin, les tarifs |de chemins de fer, 2® partie, 6® section, J,,

ch. 11. r • 1 ‘ i

(2) La littérature américaine sur les trusts est énorme. Parmi les |

ouvrages les plus classiques on peut citer les livres de Jenrs, The trust j

problem; de R. T. Ely, Monopolies and trusts et le rapport du profes- f

seur Z. Ripley à l'industrial commission. En français, on peut citer, en ;

plus des ouvrages déjà mentionnés', le petit livre de M. Germain Martin, |

Problèmes transatlantiques, et le récent article de M. Villey : la Politique <.

contre les trusts aux Etàts-Vnis. (Rev. d'éc. polit. 1918, p. 411). •

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vegardent tout au moins leur individualité de manière à leur permettre de recouvrer ultérieurement une existence indépendante, ils impliquent généralement une imion financière et souvent une gestion administrative commune, qui leur donne une très étroite ressemblance avec les trusts du type primitif. Ces groupements, développés surtout dans les industries textiles et dans quelques autres industries (papier do tenture, ciment), aboutissent souvent, comme les trusts, à la fermeture d’une partie des établissements participants et tendent fréquemment aussi à l’absorption de toute une branche de production. Dans certaines industries, on peut admettre que la production est concentrée jusqu’à concurrence de 80 0/0 entre les mains d’un groupe dominant. Par contre, il existe de grandes industries, comme celle des constructions navales, où les établissements producteurs sont restés indépendants les uns des autres et se font une concurrence très vive (1).

§5. — Effets généraux des ententes entre producteurs et des combinaisons d’entreprises : la limitation de la concurrence et ses conséquences.

Bien que les ententes entre producteurs et les fusions ou combinaisons d’entreprises n’aient pas fait dans tous les pays l’objet d’enquêtes qui permettent de s’y procurer une documentation semblable à celle que nous possédons pour les Etats- Unis et l’xKngleterre, on peut admettre qu’une évolution analogue s’est produite un peu partout depuis une vingtaine d’années et qu’elle va s’accentuant. Si la « concentration » ne se poursuit pas toujours sous unejforme aussi générale et aussi simpliste qu’avaient cru l’entrevoir certains auteurs (2), il existe, semble-t-il, une tendance générale chez les producteurs à limiter la concurrence : tendance qui se manifeste tantôt par des ententes toute temporaires, ou même tacites, tantôt par des combinaisons d’un caractère durable. Ce phénomène est sans doute de nature à diminuer les inconvénients de la concurrence signalés par les adversaires du régime in-

(1) Voir sur ce sujet l’excellent Mémorandum on combines déjà cité de M. John Hilton, qui est fait d’après les documents du commi«ee on trusts.

(2) Voir plus haut, p. 43 et plus loin, dans le IV® livre (Le développement de la pensée économique) le § 11, relatif à la doctrine de Karl Marx.

di vidualiste, en évitant les déperditions d’énergie résultant d< s mouvements en tous sens que font accomplir aux matières piemières, aux produits Unis, et même à leurs employés, les p( tites et moyennes entreprises qui se disputent la clientèle : il comporte une meilleure distribution des débouchés, une économie de personnel, de réclame ; il permet, en outre, d’ ibaisser les prix d’achat des matières premières, de spécialiî er et en même temps de « standardiser » l’outillage, de répi.ndre les connaissances techniques et les données statisti jues relatives aux besoins et à la production. Au total, la li nitation de la concurrence peut, de ce fait, contribuer à l’iibaissement du prix de revient, c’est-à-dire à l’économie de l’nffort social; en outre, elle permet d' organiser la production^ non seulement par établissements, mais par branches d'indaslrie, et de l’adapter plus exactement à la consornmalton :\di pioduction peut ainsi être réglée, non plus par tâtonnements, ncais en se basant sur une connaissance exacte des besoins (1).

Par contre, la restriction de la production, telle qu’elle est P atiquée par les cartels, comptoirs ou pools, avec atlributi )n d’un contingent fixe pour chaque adhérent, ou pénalis< tion pour ceux qui le dépassent, ne paraît pas de nature à fEvoriser le progrès des établissements les mieux organisés o 1 les mieux gérés. Enfin, et surtout, le passage progressif, d ms beaucoup de branches de la production, du régime de la concurrence à un régime voisin du monopole change radicc.lemeni les conditions d’établissement des prix : nous avons O iservé plus haut que, dans l’échange, la situation do l’achet(ur, surtout de l’acheteur non professionnel, du consommat(ur, et celle du vendeur sont inégales : l’acheteur ignore le coût de production, et sa seule protection est dans la concurrence que les vendeurs se font entre eux ; or celte protection d sparait à mesure que le régime du monopole se substitue à colui de la concurrence. La tendance qui existe actuellement e 1 ce sens est sans doute une des causes principales de la h lusse des prix, déjà constatée avant la guerre, et qui s'est considérablement accentuée depuis lors : elle contribue donc à poser un des plus graves problèmes économiques et sociaux d î l’heure présente.

(1) Au total, cette organisation tend à atténuer les crises éconoiriques. Voir plus loin. 3® partie, ch. ii.

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