‹ Traité élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 73 sur 192 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

L’int6rprétation d6s phénomènes monétaires

contemporains.

§ 1. Les phénomènes monétaires de Pépoque contemporaine.

Nous avons defini plus haut les principaux systèmes monétaires contemporains ; nous venons d’étudier, daïis le chapitre précédent^ les relations qui s’établissent entre des systèmes monétaires ditrérents, par suite des règlements interna* tionaux. Grâce à ces notions, il va nous être possible désormais d interpréter les phénomènes monétaires, et de nous faire une idée plus précise du rôle et de la nature de la monnaie.

La complexité de chaque système monétaire, la coexistence à une même époque de systèmes monétaires ditrérents, et les changements résultant, dans les relations monétaires entre divers pays, des transformations survenues dans le régime monétaire de chacun d eux sont autant de circonstances qui ont donné lieu à des phénomènes que l’économiste doit expliquer, et qui ne s expliquent, d’ailleurs, qu’en envisageant le fonctionnement combiné des divers .systèmes et leur évolution.

C est donc ce fonctionnement et cette évolution que nous allons exposer brièvement tout d’abord, en nous limitant, d ailleurs, à la période contemporaine (1).

(1) Nous nous limitons ici au régime monétaire de la période contemporaine, parce qu il repose réellement sur un principe nouveau

la frappe libre — d'où vont résulter des phénomènes assez différents de ceux de rAncien Régime, et que, d’ailleurs, cette étude suffît à nous donner une idée exacte du rôle et de la nature de la monnaie. Sur les phénomènes de la fin de l’Ancien Régime et la crise des assignats, voir B. Nogaro et W. Oualid. Uévolution du commerce, du crédit et des transdepuis la fin du xviii® siècle. — Sur la période du Moyeu Age,

CUAP. H. — rHÉ.NOMEXES MONETAIHES 241

Le début du xix® siècle a été marqué par l’adoption générale du régime de la /rappe libre, appliqué à un ou à deux métaux. INous avons dit plus haut que la frappe libre consiste, de la part de'l’Etal, à recevoir tout lingot qui lui est présenté, en restituant au porleur un poids égal d’espèces monnayées.

rs’ous avon.^ noté aussi que l’adopliou de ce système excluait toute idée de tarification des monnaies : l’Etat désormais se borne à remettre en circulation les lingots qu’il a reçus, après les avoir divisés, et leur avoir donné une forme plus commode. Quant à la mention du nombre d’unités monétaires (une livre, vingt francs, etc.), qui est apposée sur les pièces, ce n est, après tout, qu’une affirmation du poids de la pièce, — puisque Lunilé de compte elle-même est définie une fois pour toutes par un certain poids de métal fin.

Dans ces conditions, il semblait que le cours des monnaies dût se fixer librement, comme celui d’une marchandise quelconque, et il paraissait illogique d’établir un rapport lé>^al d échange constant entre des monnaies faites de deux méta'ux différents, — dont les cours semblaient devoir être aussi indépendants l’un de l’autre que celui de deux marchandises,

répondant à un môme besoin, mais ditFéreiites, comme le café et le thé, {>ar exemple.

Ce fut à titre d’expédient pratique — et avec l'idée que le rapport légal devrait être fréquemment modifié — que le législateur français de 1 an XI décida d’adopter un système qui combinait l’existence d’un rapport légal (1 à Lj Ml) entre les monnaies d’or et d’argent avec la frappe libre des deux métaux. (Sjfstème du bimétallisme proprement dit).

La contradiction intime que semblait comporter le régime bimélalliste, non moins que la diversité des systèmes monétaires, paraissait de nature à donner naissance à certains phénomènes monétaires, — et notamment à deS fluctuations notables entre les cours respectifs des deux métaux, exigeant des

modifications fréquentes du rapport légal entre les monnaies d or et d argent.

Bien plus, tandis qu’un grand nombre de pays d'Europe et

lire l’ouvrage de M. Bridrey, Nidole Oresme, Es6-ai mr la théorie de la monnaie au xiv' siècle, ih., Caen, 1906 et celui de M. A. Landry. Essai écononwjue sur les mutations d s monnaies, de Philippe le Bel à Charles VH qui utilise les résultats des travaux antérieurs des historiens, et en tire, le premier, les conclusions théoriques qu’ils comportent.

Nogaro

PART. II

CIRCüLATIO.N

d'Amérique adoptaient le bimétallisme, il exislait des pays qui n'admellaient que l’or à la frappe libre — notamment l’Angleterre — et d’autres qui ne recevaient que l’argent.

Cependant, le bimétallisme a pu fonctionner pendant trois quarts de siècle sans que les pays qui l'avaient adopté fussent^ pour la plupart, contraints de modifier leur rapport d'échange légal eyilre les pièces d'or et d'argent. En outre, pendant cette période, les cours du métal or et du métal argent sont restés, même en dehors des pays bimétallistes, dans une relation correspondant, à très peu de chose près, au rapport légal établi dans les nations bimétallistes d'Europe. (La cote de l’argent à Londres n’a oscillé, dans cette période, qu’entre des limites correspondant à un rapport de 1 à 15 et de 1 à 16 entre les deux métaux). Les seuls phénomènes dignes d’attirer l’attention ont été, dans les pays bimétallistes, un drainage alternatif de l’or et de l’argent vers l’extérieur, et une prime alternative des deux métaux en vue des paiements à l'extérieur (1). Dans les échanges intérieurs, ils n’ont pas cessé de circuler avec una valeur conforme au rapport légal.

C’est seulement vers 1873 que le cours de l’argent a commencé à s'atTaiser en-deçà de la limite correspondant au rapport de 1 à 16 ; c’est la période dite delà dépréciation de V argent. K partir de cette môme époque, les pays qui pratiquaient le bitnétallisme ont cessé d'admettre l'argent à la frappe libre, tandis que d’autres nations adoptaient formellement le régime de l’étalon d’or.

Les changes sont alors devenus très instables entre les pays à monnaie d’or et ceux qui, par suite de leur régime monétaire légal (pays à étalon d’argent) ou de fait (pays bimétallistes ayant perdu leur or) ne disposaient que d argent. — Les pays à monnaie d’argent sont ainsi venus s’ajouter aux quelques pays à monnaie de papier pour grossir considérablement le groupe des Etats à monna'ie dépréciée (2).

Après des campagnes infructueuses pour rétablir le bimétallisme (d), en le généralisant, les nations affectées par la dé-

fi) Entre 1814 et 1875, il n’y a eu que (juatre grandes périodes d’oscillations alternatives.

(2) Voir Edmond Théry, La crise des changes, Paris, 1894.

(3) Principalement entre 1878 et 1892. Ces campagnes furent surtout ardentes aux Etats-Unis, où les producteurs d’argent y étaient directement intéressés, et où elles prirent l’allure de campagnes politiques.

CHAP. II. — PUE.NOME.XES MONETAIRES

prédation de l’argent se sont eiîorcées, une à une, à partir de de 169*2, — aussi bien que les pays à monnaie de papier — de retrouver la stabilité de leurs changes. Les unes (Russie, Japon, etc.), ont changé complètement leur système monétaire, introduit de l’or dans leur circulation intérieure, et adopté l'étalon d'or [K). Les autres se sont simplement procuré une réserve d'or en vue des règlements avec l'extérieur, de façon à pouvoir maintenir un change fixe entre la circulation intérieure d’argent ou de papier et l’or, monnaie extérieure (2). (Pays d’ExIrôme-Orient, de l’Amérique du Sud).

Il y avait donc, jusqu’à la grande guerre, trois grandes catégories de phénomènes monétaires à expliquer.

1° Les phénomènes résultant du fonctionnement du bimétallisme à l’intérieur et à l’extérieur.

2'’ La dépréciation du métal argent.

3' La dépréciation de divers systèmes monétaires, et les réformes qui en sont résultées.

Quant à la guerre de 1914-1918, elle a eu pour effet d’augmenter considérablement le nombre de pays à monnaie de papier, sans donner lieu, jusqu’ici, à des expériences de stabilisation bien importantes.

$ 2. — Les éléments classiques de l’interprétation des phénomènes monétaires : théorie quantitative et loi de Gresham.

On a longtemps admis que les phénomènes monétaires s’expliquaient par les notions les plus simples et les plus générales de l’économie politique.

Comme jles phénomènes monétaires sont, en somme, des phénomènes relatifs à la valeur des monnaies, on a pensé à les expliquer par la « loi de l’offre et de la demande », que l’on a appliquée à la monnaie, d’une façon abstraite sous le nom de théorie quantitative, hm effet, on constate générale-

Consulter notamment l’étude M. l\. Lafargk, La politique monétaire des pays producteurs d’argent et les campagnes bimétallistes en Europe, dans Questions monétaires contemporaines.

(1) Voir Christian P.aulthe. La question monétaire en Chine et au Japon dans Questions monétaires contemporaines.

(2) C’est le régime du gold exchange standard, ou de la réserve d’or

défini plus haut. '

ment, sur un marché, que le prix, c’est-à-dire la valeur d’une marchandise en monnaie, hausse quand les acheteurs

sont;)/ns nombreux, ou plus riches, en d’autres termes, quand il y a plus de monnaie sur le marché, et qu’elle baisse dans le cas contraire. On peut dire aussi bien, si l’on envisage désormais la monnaie et non la marchandise, que la valeur delà monnaie dimitnie quand la monnaie elle-même est plus abondante, et qu’elle augmente quand elle est plus rare. On arrive ainsi à une formule simple : la valeur de la monnaie varie en raison inverse de sa quantilé (d’où la dénomination de théoiie quanlilative), qui u’esl autre chose qu’une expression de la loi de l’offre et de la demande, vue du côté de la monnaie.

Cette conce()tion, tirée d une observation couranie, un peu hâtivement généralisée d’ailleurs, a paru longtemps suflire à l’interprélalion des variations qui se produisent dans la valeur

des monnaies. Ainsi, on expliquait tout naturell(‘ment et

sans procéder à une vériticatiun statistique — la prime d’un métal sur l’autre par sa raréfaction relative par rapport à l’autre. — par le ralentissement de sa production, par exemple. De môme, la dépréciation d'une monnaie ou' d’un s)stème monétaire était généralement attribuée à la seule surabondance des espèces, et le remède préconi.é était nécessairement de restreindre la circulation.

One autre formule rendait compte, d’une façon un peu elliptique, des mouvements des espèces et des variations dans la composition des stocks monétaires consécutifs aux lluctuations qui se produisent dans la valeur des monnaies ; cette formule, connue sous le nom de « loi de Gresham » est la suivante : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Celle proposition s’explique d’ailleurs aisément : lorsque deux monnaies se trouvent avoir une même valeur légale, mais que l’une dalles a une valeur commerciale supérieure, celte dernière disparait, soit parce que les particuliers préfèrent la conserver, soit parce qu’elle est' exportée. C’est ainsi que les pièces d’or et d’argent disparaissent souvent devant le papier-monnaie* c est ainsi que les pièces lourdes ou de poids droit sont ex-pédiées à l’étranger, où on ne les accepte (jue pour leur poidsde métal, tandis que les pièces frayées restent dans la circulation intérieure, où elles sont acceptées, malgré l’usure, pour la valeur mentionnée par l’empreinte, tant que celle-ci est recomaissable ; c’est ainsi encore que l’or et l’argent ont été-

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