II
Le salaire de cette classe de manouvriers dont le travail est purement matériel, ne s’élève et ne peut jamais s’élever que fort peu au dessus de ce qui est rigoureusement nécessaire au maintien de son existence et de celle d’une famille composée d’un nombre d enfants suffisant pour conserver sa race.
Le salaire de cette classe de travailleurs tombe même parfois au dessous de cette liffiitc et se maintient ainsi pendant un temps plus ou moins long, lorsque la charité publique ou privée vient fournir à cette classe un supplément de moyens d’existence, aux dépens des épargnes de la société.
On aurait tort cependant de croire, que la somme d’utilités nécessaire au maintien de l’existence de la classe des manouvriers soitrigoureusèment fixe et immuable ; l’expérience montre au contraire que cette quantité augmente avec les progrès de la civilisation et du bien-être général. Le sort du manouvrier d aujourd hui, qui parait si misérable quand on le compare à celui des classes plus élevees de la société, est de beaucoup préférable à celui d’un serf du xive siècle, qui ne gagnait, lui aussi que le strict necessaire pour le maintien de son existence et de celle de sa famille, comme on entendait ce nécessaire alors.
Cela prouve que quand la classe des manouvriers n’est pas découragée et abrutie par une atteinte profonde portée à sa liberté, ou par une spoliation systématicnif* des fruits de son travail, ou bien encore, quand elle n’est pa*s conduite à l’imprévoyance et au paupérisme par une charité exagérée et aveugle, cette classe trouve dans son salaire outre ses moyens d’existence un profit net, qui, quelque faible qu’il soit, lui permet d’améliorer progressivement sa position.
Ce fait, que le salaire des manouvriers ne peut jamais s’élever que peu au dessus du néeessaire pour le maintien de son existence et de celle de sa famille est partout attesté par l’expérience ; les économistes n’ont fait que le constater, ils ne l’ont pas inventé et encore moins créé. Le reproche que leur adressent les socialistes à cet égard est donc injuste et mal fondé, et
aucune organisation de la société différente de celle qui est fondée sur la liberté et le droit de propriété ne peut y porter remède, et ne peut établir Tégalité de satisfaction entre cette classe et les autres, qu’en rendant la même pauvreté commune à toutes.
Voici les causes qui motivent la loi des salaires des maiiouvriers, que nous venons de citer : L’homme, dépourvu de culture intellectuelle et des instruments matériels de la production, ne peut suffire par son travail isolé, à la satisfaction de ses besoins, et dans cette situation, il périra indubitablement de faim et de misère.
Placé dans le milieu social, sa condition sera un peu meilleure, car il pourra jouir de rutilité gratuite, fruit des travaux antérieurs de la société, mis par elle à la disposition de ses membres ; mais à quelle dose d’utilité onéreuse aura le droit de prétendre par l’échange, celui qiu n’en peut pas créer par lui-même, de quoi satisfaire ses besoins?
Si la société consent à lui donner des moyens d’existence en échange de son travail, il est évident qu’elle perd à ce marché, et qu’elle cherchera à se soustraire à cette perte en remplaçant, chaque fois que les circonstances le permettront, le travail onéreux de l’homme inculte et non pourvu d’instruments, par l’action d’un agent naturel plus économique, fût-ce même d’une bête de somme dont la force musculaire est plus grande , et l’entretien moins dispendieux. Le travail de cet homme n’est donc demandé que là où on ne peut pas lui substituer l’action d’une force plus économique; il doit donc toujours s’attendre à une rude concurrence de la part de tous les moteurs naturels. Là oïl cette concurrence est impossible, la société doit se résoudre à subir une 2ierte égale à la différence entre l’utilité produite par le travail de cet homme et Futilité consommée pour le maintien de son existence, perte qui diminue d’autant la somme du bien-être que les autres producteurs peuvent se créer par leur travail.
Cette différence est d’ailleurs constamment réduite au minimum par la concurrence que les manouvriers se font entr’eu'x, et qui n’est limitée que par la difficulté d’élever des enfants sans prendre aucun soin de leur développement intellectuel et moral; et l’on sait que la charité mal entendue aidant, cette difficulté n’est pas grande.
Ce qui précédé étant admis, on peut en conclure qu’un père de famille est coupable envers ses enfants quand il les élève sans développer leurs facultés morales et intellectuelles, ou an moins sans leur donner le moyen de développer ces facultés, par un minimum d’instruction ; car, en négligeant de le faire, le père place ses enfants dans la dure alternative, ou de ne pouvoir satisfaire leurs besoins par le travail, et de périr de misère, ou de ne pouvoir subsister qu’en tombant à charge à la société par la mendicité ou le vol. Rien ne serait donc plus légitime que la contrainte exercée par la société envers les parents assez imprévoyants ou assez dénaturés pour priver leurs enfants du degré d’instruction indispensable, afin de les y obliger. Aucune charité ne serait plus utile que celle qui viendrait en aide aux parents pour l’accomplissement de cet impérieux devoir.
L’expérience a démontré qu’on ne peut obtenir d’un esclave qu’un travail purement matériel c’est à dire un travail qui, dans les circonstances ordinaires, coûte plus qu’il ne rapporte, quand cet esclave iFest pas stimulé à déveloj)per son intelligence et à en faire un usage utile, par la certitude d’un accroissement de bien-être qni sera pour lui le résultat de cet usage, ou par l’espoir qu’un travail plus intelligent lui fera conquérir sa liberté.
Le travail de l’esclave ne peut donc être réellement productif pour le maître que dans le cas fort rare où ses frais d’acquisition, de renouvellement d’entretien et de surveillance sont extrêmement bas, ou bien dans celui où le travail de cet esclave servirait au maître à s’emparer de très grandes quantités d’utilité gratuite, quand il n’est jias possible de les obtenir par le travail
— '■lU —
intelligent d’hommes libres ou par le concours des agents naturels.
lléduirc des hommes, blancs ou noirs, en esclavage, n’est donc pas seulement une action moralement réprchensible, c’est encore, au point de vue économique un mauvais calcul.
La moindre dose d’intelligence, la possession de l’outil le plus simple, avec la connaissance de la manière de s’en servir, augmentent considérablement la puissance productive de l’homme, et par conséquent l’ufililé réelle des services qu’il peut rendre à la société et la valeur de ce qu’il peut obtenir en échange. Aussi, tandis que le travail du manouvrier dénué d’intelligence et d outils est plutôt onéreux qu’utile à la société, il peut arriver que 1 ouvrier intelligent et muni d’outils produise par son travail une somme d’utilités bien supérieure à celle qui suffit au simple maintien de son existence. C’est jiourquoi, bien que le salaire de l’homme de métier, de même que celui du manouvrier, ne s’élève que rarement et pour peu de temps au dessus de ses frais de production, ce salaire est toujours supérieur à celui du manouvrier, et il est affecté à un bien moindre deerré, par la concurrence des animaux domptés et des moteurs inanimés, car ni les uns ni les autres ne peuvent accomplir de
travail intellectuel, et il faut au contraire de rintelligence pour les guider.
Les frais de production du travail de l’ouvrier proprement dit se composent de deux éléments :
1® De ce qui est nécessaire pour le maintien de son existence et de celle de sa famille; ce nécessaire comprenant la satisfaction de besoins un peu plus étendus et d’une nature plus élevée que ceux du simple manouvrier (1). Ce nécessaire doit aussi
(l) Nous disons que les frais de production du travail de l'ouvrier doivent comprendre son entretien et celui de sa famille coiilormément à la manière de vivre habituelle de la classe à laquelle il appartient. Plusieurs auteurs sont d'avis qu’en général la femme de l'ouvrier peut subvenir à ses besoins par son propre travail, et qu’il arrive assez souvent que dans les manufactures des
comprendre des primes d’assurance contre les chances de maladies, d’accidents, de chômage, de mort prématurée ou de vieillesse et d’incapacités de travail auxquelles l’ouvrier est exposé.
Il faut comprendre encore dans les frais de production du travail de l’ouvrier un profit net, un certain surplus sur le nécessaire journalier, qui lui permette d’améliorer sa condition ou celle de ses enfants dans l’avenir, afin que la classe ouvrière puisse participer aux progrès de la société et élever graduelle-
cnfanls d’un âge peu avancé peuvent déjà gagner, au moins en partie, de quoi payer leur entretien. Il est vrai que ces faits existent; mais devraient-ils exister*? Si la femme travaille dans son atelier, u’est-cc pas au grand détriment du bien-être dans le ménage, dont elle doit seule être chargée? Elle a une occupation indispensable et sulUsante dans la préparation des repas, à la cünlVction et à reulretien, au moins d’une partie du linge et des vêtements de la famille, aux soins de propreté, à ceux surtout qui exigent réducation physique et morale de ses enfants. S’il lui reste quelque loisir, quand ses enfants soi»t en petit nombre, ou en âge assez avancé pour aller à l'école ou à l’atelier, elle peut Tuliliser à faire chez elle quelque travaux à l’aiguille qui peuvent rapporter un léger revenu au ménage; niais ressenliel est que celui-ci soit bien tenu. Combien d’ouvriers mèneraient une conduite plus régulière et fréquenteraient moins le cabaret, s’ils trouvaient leur intérieur plus propre, mieux tenu, plus confortable , s’ils y voyaient leurs enfants propres, bien élevés, bien portants, et par conséquent de belle humeur, enfin, si leurs femmes elles-mêmes, avaient cet air de contentement et d'aménité, résultat d’un bien-être qui serait en grande partie dû à leurs soins!
Quant aux enfants, nous partageons entièrement l’opinion, propagée principalement par M. G. de Moiinari, et qui rallie aujourd’hui de nombreux partisans, que ces enfants ne sont pas la propriété de leurs parents, mais que ceux-ci contractent au contraire envers eux l’obligation d’en faire des êtres utiles à la société, par une éducation convenable qui exclut un travail trop hâtif cl trop prolongé, et que la société doit sauvegarder les droits des enfants lorsque des parents ignorants, dénaturés ou poussés par la misère, exigent ce travail de leurs enfants; fixer une limite d’âge au dessous de laquelle le travail est interdit aux enfants; limiter la durée de leur travail ; exiger que les enfants, avant d’être admis dans les ateliers, possèdent certaines connaissances, et qu'il leur soit possible d’entretenir et de développer celles-ci, en dehors des heures consacrées au travail.
Les jeunes filles surtout ont besoin de faire, sous les yeux de leur mère, et par la i>ratiqiie, rimportant apprentissage de la bonne ménagère, de l’épouse et de la mère de famille, qui leur permet li’élrc dans la société, un élément de force morale et de bicn-clrc, dont riinportancc n’est pas assez appréciée.
(note de L’ACTEta.)
ment la part de bien-être, de lumières et d’influence dont elle peut jouir.
2o L’ouvrier dont l’intelligence et la moralité ont été développées par une certaine éducation et qui a fait l’apprentissage d’une profession , a en lui un capital dont le revenu doit se joindre à ce qu’il peut gagner par un simple travail manuel. Le capital formé en lui par l’éducation comprend les dépenses et les efforts personnels de ses parents pour son éducation, son instruction et son apprentissage, et son propre travail pour s’assimiler l’enseignement mis à sa portée. S’il est naturellement intelligent, actif et appliqué, et si ces qualités le font réussir à devenir un homme utile à la société, tandis que ceux qui n’ont pas ces qualités ou qui ne les possèdent pas au même degré que lui ne réussissent pas, il possède en lui un monopole naturel d’autant plus précieux que ses aptitudes sont plus rares et plus utiles.
En vertu de ce monopole , il pourra faire payer à la société ses services plus demandés qu’offerts, non en raison de ce que son éducation lui a coûté, mais bien en proportion de ce qu’elle coûterait à la généralité des hommes, doués seulement d’une intelligence moyenne. Supposons, par exemple, que la demande qui se fait des serviees que peut rendre une certaine profession détermine quatre jeunes gens à se donner l’éducation et l’apprentissage nécessaire pour pouvoir rendre le genre de serviees demandés, mais qu’un seul d’entr’eux réussisse à acquérir les connaissances nécessaires à cet effet, celui-ci sera fondé, en fait et en droit , à se considérer comme ayant acquis par son travail un capital quadruple de celui que lui ont coûté ses dépenses et ses peines. En fait, parce que la demande des services qu’il peut rendre étant restée la même, l’offre a diminue dans le rapport de quatre à un par la non-réussite de ses eoncurrents. En droit, parce que cet accroissement de son capital n’est que le juste dédommagement du risque qu’il a couru de ne pas réussir, le dédommagement étant exactement proportionnel au risque
couru. Cette compensation est d’ailleurs nécessaire pour que l’on puisse trouver des personnes qui consentent à couiûr ce risque, et si la valeur du capital sauvé ne croissait pas de toute la valeur des capitaux perdus, il y aurait déperdition des fonds productifs de la société .
Le revenu du capital ainsi formé ne doit pas être évalué d’après les mêmes données que celui des autres capitaux, car c’est un fonds qui périra avec celui qui se l’est incorporé et dont le revenu doit donc comprendre, non seulement l’intérêt ordinaire des capitaux dont la durée est indéfinie , mais encore une annuité pour son amortissement pendant' la durée de vie probable de son possesseur. Celui-ci en effet, doit reconstituer son capital sous une forme permanente, pour que la société ou la famille de qui il le tient , n’en soit pas privée par sa mort , ou plutôt, il doit le consacrer, à son tour, à l’éducation de ses propres enfants, en cherchant à l’augmenter de la valeur que peut y ajouter l’expérience qu’il acquiert en le faisant fonctionner.
C’est donc l’annuité produite par le capital d’éducation ou d’apprentissage qui élève le salaire de l’ouvrier proprement dit au dessus de celui du simple manouvrier, de l’homme intelligent et instruit au dessus de celui de l’imbécile ou de l’ignorant. C’est la diüiculté d’acquérir ce capital qui rend plus rares, et partant plus chers, les services de ceux qui le possèdent. Itien ne serait donc plus injuste et plus irrationnel que l’égalité des salaires pour tous, que demandent certaines sectes communistes.
Elle aboutii’ait à décourager tout effort intellectuel, et à courber le genre humain sous un même niveau d’ignorance et d’abrutissement.
Beaucoup d’ouvriers possèdent aussi un certain capital fixe en instruments de leur profession, et quelquefois un petit capital circulant leur sert à faire des avances en matériaux et en provisions ; dans ce cas il est évident que iciu salaire doit encore
comprendre l’intérêt et l’entretien du premier, et l’intérêt et le
remboursement du second de ces capitaux.
D’autres causes encore font varier le salaire des ouvriers selon les professions ou les circonstances , en agissant, dans divers sens, sur l’offre du travail; mais ces variations du salaire sont plus apparentes que réelles, et le plus ordinairement le taux le plus élevé correspond à la compensation d un risque ou d une perte éventuelle. Ces causes sont principalement les suivantes : Les incommodités, les dangers ou les autres inconvénients
de la profession.
Ainsi les ouvriers qui travaillent la nuit reçoivent un salaire plus élevé que ceux dont la tâcbe s accomplit pendant le jour ; les marins et les mineurs sont mieux payés à travail égal, que les ouvriers qui ne sont exposés à aucun danger par leur profession ; les ouvriers des mines de mercure d Almaden, qui ne peuvent travailler que pendant G mois de 1 année, et pendant 48 heures par mois, à cause de l’influence meurtrière des vapeurs de mercure auxquelles ils sont exposés, et qui, au bout de peu d’années deviennent incapables de tout travail, devraient demander un salaire extrêmement élevé; mais 1 imprévoyance chez les uns, la nécessite de trouver des moyens d’existence chez les autres font que leurs salaires, quoique tiès élevés en apparence, ne sont en réalité pas proportionnés aux désagréments et aux dangers de la profession. 11 en est assez souvent ainsi, malheureusement; parfois 1 ouvrier se laisse séduire par l’apparence d’un salaire élevé sans calculer les chances qu’il court; d’autres fois il ambitionne la gloire ou même la satisfaction intime qui s attache a braver des dangers continuels comme cela arrive au marin et au mineur ; souvent enfin l’habitude, le manque d’énergie pour choisir une autre profession que celle de ses ancêtres, font que 1 ouvrier n est pas assez exigeant pour la compensation qui lui est due. Il est aussi certaines professions insalubres ou dangereuses, ou de celles qui, à tort ou à raison sont méprisées par le public, ou
considérées comme déshonorantes et qui ne donnent cependant que d’assez faibles salaires aux personnes qui s’y livrent ; c’est alors que celles-ci y sont poussées en trop grand nombre par des antécédents fâcheux qui leur fennent 1 accès à des travaux
mieux rétribués et moins désagréables ;
2" La fréquence et la durée plus ou moins grande des chômages auxquels l’ouvrier est exposé. Dans certaines professions ces chômages sont périodiques et ont lieu à des époques fixes, comme chez les agriculteurs, les ouvriers en bâtiments, les batcüers, etc. ; alors il est facile de calculer leur salaire de manière à ce qu’ils puissent subsister pendant les moments de chômage. Ceci devient beaucoup plus difficile quand les chômages sont irréguliers et qu’ils sont dûs à des causes qui échappent à la perspicacité des ouvriers. Il arrive alors qu ils ne tiennent pas assez compte de ces chances de chômage dans le débat pour la fixation de leurs salaires, ou, s’ils en obtiennent un dédommagement équitable, il est assez rare que cette portion de salaire soit mise en réserve pour le jour où manquera le
travail;
3® Il est regrettable d’avoir aussi a mentionner parmi es causes qui influent sur le taux des salaires, la confiance que les ouvriers de certaines professions doivent inspirer à 1 égard de leur probité et de diverses autres qualités morales. Ainsi un caissier de capacités ordinaires, un commis ou un domestique de confiance, un ouvrier à qui l’on devra confier des matières précieuses, seront mieux payés que d’autres travailleurs, à capacités égales, parce que les qualités morales que l’on exige des premiers sont moins offertes que demandées, surtout lorsqu’un cautionnement doit leur servir de garantie.
Nous avons démontré plus haut que le salaire dun manou-
vrier inintelligent et non pourvu d’outils, quelque bas que fût ce salaire, est presque toujours d’une valeur supérieure à celle du travail qu’il exécute; la société subit donc une perte chaque fois qu’elle doit l’employer, à part quelques circonstances excep-
tiomielles; et cette perte retombe en partie sur les manouvriers eux-mêmes, qui, comme consommateurs paient plus cher les fruits d’un travail peu productif.
Il en est tout autrement quand il s’agit d’ouvriers intelligents et possédant quelques outils. A l’aide de leur intelligence et de leurs outils ils joignent à l’utilité onéreuse, produite par leur travail, une quantité considérable d’utilité gratuite empruntée soit • aux forces et aux dons de la nature, soit au fonds chaque jour plus riche de connaissances humaines antérieurement acquises et qui est grat uitement à la disposition de tout le monde, à la seule condition de prendre la peine d’y puiser ou de rémunérer celle prise par autrui. Et cependant, cette somme d’utilité gratuite, d’autant plus grande que l’ouvrier est plus intelligent, est cédée gratuitement à la société par suite de la concurrence que se font ces ouvriers et qui les force à se contenter des frais de production de leur travail matériel, frais fort peu élevés au dessus de ceux que coûte un manouvrier, et des intérêts de leur capital intellectuel.
11 résulte de là que le travail de l’ouvrier moral et intelligent vaut à la société plus que le salaire de cet ouvrier lui coûte ; elle a donc tout à gagner à ce que la moralité et l’intelligence de la \
classe ouvrière se développe le plus possible, et cette classe y a le même intérêt car, comme consommatrice elle profite de l’utilité gratuite qui se joint aux produits onéreux du travail.
Il résulte de là qu’un salaire élevé, qui permet à l’ouvrier de développer, de la manière la plus utile ses facultés morales, intellectuelles et physiques, peut correspondre à ce travail à bas prix ; tandis qu’un salaire bas, lorsqu’il n’est que suffisant pour empêcher l’ouvrier et sa famille de mourir de faim, correspond à du travail trop chèrement payé.
On doit encore conclure du principe que nous venons d’établir, qu’il y a solidarité et harmonie complète entre les intérêts de la classe ouvrière et ceux de la société elle-même, de telle sorte que la misère et l’ignorance de l’ouvrier se traduisent
pour la société en cherté des produits et partant en malaise ; tandis que le progrès intellectuel et moral de la classe ouvrière a pour conséquence l’abondance et le bas prix des produits et par conséquent le bien-être et le progrès de la société.
Ce princij)e, qu’à un salaire élevé correspond du travail à bas prix et qu’à un salaire insuffisant correspond le prix élevé du travail, est souvent contesté ou nié.
Rien n’est plus commun que d’entendre dire : « Il est bon que l’ouvrier ait un peu de gêne il n’en est que plus docile et plus assidu au travail; d’ailleurs, quand son salaire s’élève il travaille moins et il s’enivre davantage, il n’y a donc là profit réel ni pour lui ni pour le maître ni pour la société. » Ces objections naissent d’une observation imparfaite des faits, il est facile de les réfuter. La misère est mauvaise conseillère comme la faim, sa proche parente, et la soumission qu’elle impose aux ouvriers n’est qu’apparente et cache le germe de la révolte qui éclatera à la première occasion ; ce danger joint à l’improbité et à l’immoralité, ces autres fruits de la misère, forcent la société à se tenir constamment en garde et à dépenser improductivement une partie de ses forces en mesures préventives ou répressives contre une population affamée qui se persuade aisément que ses maux proviennent d’une injuste répartition des fruits de la production. La sécurité est plus facile à maintenir quand la classe ouvrière a la conscience de scs droits et de ses devoirs, car alors elle comprend que son bien-être est inséparable de celui de la société entière.
Il est vrai jusqu’à un certain point que l’ouvrier dont le salaire s’élève rapidement, est porté à faire un usage peu judicieux de cet accroissement de ressources, et qu’il en profite souvent pour fréquenter le cabaret au lieu de l’atelier. Ccci n’est vrai cependant que dans les cas de hausse rapide et momentanée des salaires; l’ouvrier fait alors un usage imprévoyant et peu sage de cette nouvelle aisance : mais est-ce là un fait spécial à la classe ouvrière seulement ? Ne voit-on pas tous les
jours de nouveaux enrichis sortis des classes plus élevées que la classe ouvrière, faire un mauvais usage d’une fortune rapidement acquise et la dépenser, sans mesure, en folles et ruineuses prodigalités ?
Cela arrive rarement quand l’aisance soit de l’ouvrier, soit de toute autre personne est le fruit lentement acquis d’un travail assidu, moral et intelligent.
Celui qui l’a ainsi acquise en connaît tout le prix et n’est nullement disposé à la gaspiller.
Les mots « salaire élevé » et « salaire bas « ne doivent jamais s’entendre dans un sens absolu, mais bien comme indiquant la relation qui existe entre la rémunération du travail de l’ouvrier et les prix de scs moyens d’existence.
On a affirme souvent que les prix des moyens d’existence, et eu particulier celui des denrées alimentaires qui en forme la partie principale, est indifférent à l’ouvrier, puisque son salaire se proportionne toujours à ce prix. C’est là en effet un préjugé fort répandu, fondé sur une apparence de vérité et qui a souvent servi de prétexte pour justifier des mesures destinées à faire enchérir artificiellement des denrées de première nécessité. Il est donc utile de connaître exactement quelle est l’influence exercée par le prix de ces denrées sur le salaire de l’ouvrier.
Cette influence est complexe ; de là vient qu’elle a été diversement appréciée. Quand les denrées alimentaires enchérissent, par suite d’un manque dans la récolte ou de quelque mesure législative, il eu résulte un appauvrissement général; chacun étant obligé de consacrer une plus forte partie de son revenu à sa nourriture, il lui en reste une moindre part pour la satisfaction de ses autres besoins; d’oii une diminution de la demande du travail nécessaire à cette satisfaction, et par conséquent baisse du salaire de ce travail. La cherté des denrées alimentaires est donc doublement désastreuse pour l’ouvrier : elle le frappe comme consommateur en le forçant à restreindre scs autres satisfactions, ou même à y renoncer entièrement, pour conceu-
trer toutes ses ressources sur l’alimentation, et en même temps elle l’atteint comme producteur en le privant d’une partie et meme parfois de la totalité de son salaire. Si cet état de choses dure longtemps, les forces physiques de l’ouvrier s’épuisent par les privations, son intelligence, sa moralité et le sentiment de sa dignité s affaiblissent en même temps ; l’éducation de ses enfants est négligée et souvent remplacée par les mauvaises suggestions de la misère et de la faim. Le travail qu’il peut offrir dans ces conditions, perd de sa valeur, et celle-ci peut meme tomber au dessous de ce que vaut son modique salaire, ce qui ajoute à 1 appauvrissement général de la même manière que le ferait une recrudescence de disette. Mais bientôt une réaction s opéré, la faim, la misère, les maladies et les vices qu elles engendrent font leur effet, la mortalité augmente rapidement surtout chez les enfants et les vieillards, les mariages, et par conséquent les naissances, diminuent ; la pppulation et les salaires se remettent au niveau des moyens d’existence diminues. L équilibré entre le salaire et le prix des choses nécessaires a la vie ne se rétablit donc qu’après de longues souffrances morales et physiques supportées par la classe ouvrière et dont le résultat final est la dépopulation. Cet équilibre ne peut donc être rompu impunément; il n’est d’aillem-s rétabli qu’en apparence; 1 ouvrier est bien parvenu de nouveau à gagner de quoi vivre, mais la longue période de misère dans laquelle il a vécu, peut-être depuis son enfance, l’a habitué à se contenter de peu pour vivre, et de quel droit serait-il exigeant à cet egard, lui dont les forces sont épuisées, dont l’intelligence est demeurée inculte, ou s est obliteree, dont le l'essort moral est détendu ou brisé ? Le salaire est remonté au niveau des moyens d’existence mais ce niveau est moins élevé qu’avant la disette, et si le prix du salaire s’est relevé, la valeur du travail a baissé, et ainsi c’est la société entière qui supporte, en vertu de la solidarité qu’établit 1 échange; la ca amite qui semblait réserv'ée à la seule classe des ouvriers. Une longue série de récoltes heureuses et de
libre commerce des denrées alimentaires est donc nécessaire pour réparer les désastres causés par une disette naturelle ou artificielle.
Si le prix des moyens de subsistance s’abaisse graduellement, .et demeure ensuite bas pendant une période assez longue, les consommateurs ayant moins à dépenser pour leur alimentation, reporteront le surplus de leur revenu sur d’autres dépenses, et augmenteront ainsi la demande du tiavail, d’où résultera la hausse des salaires.
L’ouvrier gagne donc au bas prix des subsistances, à la fois comme consommateur et comme producteur, et la société y gagne également, car l’ouvrier, moins obsédé d’inquiétudes, mieux nourri et plus satisfait, gagne en forces morales, intellectuelles et physiques, et son travail devient plus fécond sans coûter plus cher, ce qui équivaut pour la société à un accroissement de richesse. A la vérité, l’ouvrier est bien loin d’employer tout l’accroissemeut de son salaire, à l’amélioration de sa condition, une partie de son , gain sera employée à la boisson, à la bonne chère et aux amusements ; les mariages seront plus nombreux et les naissances plus fréquentes; la mortalité sera moindre chez une population plus heureuse, mieux nourrie et mieux soignée, et il y aura tendance à la baisse des salaires par suite de cet accroissement de population ouvrière ; mais l’aisance aura développé l’intelligence et accru la prévoyance, la vie movenne de l’homme se sera prolongée, le capital de 1 éducation aura donc porté plus de fruits, il y aura en somme, avantage pour la classe ouvrière et pour la société entière, au bas prix des moyens de subsistance, qui équivaut réellement à un progrès social. La société est donc intére.ssée à lutter contre tous les obstacles, naturels ou artificiels qui s’opposent à la production, à bas prix, des moyens de subsistance.
De nombreuses chances de misère entourent l’ouvrier pendant toute son existence; ce sont les maladies, les accidents auxquels lui et les siens sont exposés, les chômages, les crises
qui enchérissent les choses de première nécessité, les préventions judiciaires, même non fondées, qui peuvent le retenir en prison pendant un temps plus ou moins long, et priver sa famille de toutes ressources pendant ce temps, etc. Ces risques l’étreignent de si près qu’il sc croit souvent prédestiné à y succomber, et qu’il juge superflu tout effort pour s’y soustraire, ou bien, il s’habitue aux dangers de la misère, comme le soldat s’habitue au danger du canon ou le mineur à celui du grisou, et alors il ne songe plus aux moyens de s’y soustraire.
Souvent aussi, considérant la charité publique ou privée comme une ressource permanente et assurée contre la misère, il s’en inquiète peu, et ne prend aucune précaution pour l’écarter. 11 est vrai que l’expérience apprend aux plus prudents que souvent toute leur prévoyance est mise en défaut, au moins lorsqu’ils s’obstinent à lutter seuls contre les chances de misère. Mais il est au monde bien d’autres obstacles insurmontables aux efforts d’un seul homme, quelqu’intelligent, courageux et prévoyant qu’il soit, et que surmonfe aisément le concours de plusieurs hommes associés dans un même but. Nous avons donné la démonstration de ce fait dans le chapitre XVI consacré aux assurances. Nous avons la conviction que le principe si fécond de l’association et des assurances, convenablement appliqué aux risques de misère que court l’ouvrier suffirait pour l’en préserver dans le plus grand nombre des cas, et que l’exercice habituel de la prévoyance, la surveillance mutuelle des ouvriers associés les mrs sur les autres, auraient une heureuse influence sur leur moralité et leurs seirtiments de dignité, et leur inspireraient l’énergie nécessaire pour vaincre la misère ou pour ne pas s’en laisser abattre, lorsqu’elle est irrévitablc. La charité dont le rôle serait par là restreint, pourrait alors agir d’autant plus activement là où elle serait encore nécessaire, que sa sphère d’activité embrasserait une moindre étendue. La charité, presque toujours jioussée à l’excès, en offrant à l’ouvrier un remède trop facile aux maux causés par son'imprévoyance et ses vices, l’encourage à
pei-sév.'rer dans ces funestes defauts. S’il comptait moins sur la cUarité et si la misère lui inspirait une ^vanité plus salutmrc veillerait avec plus de soins à ce que sou salaire fut plus suflis. , tant par sa valeur que par l’usage qu’il eu ferait, pour eouvnr les dépenses suivantes qu’il doit considérer comme indispensables :
10 ce qu’il lui faut pour vivre avec sa famille comimsee de sa femme et d’au moins trois enfants en moyenne, saineiiient et conformément aux habitudes de sa classe ; 2» ramortissemeiit du capital dépensé pour son éducation et son apprentissage, et grossi des chanees de non-réussite qu’il a courues ; ce capital devant être consacré à l’éducation de ses propres enfants; 3» l’intérêt et l’entretien des outils de sa profession ; 4» une prime d’assurance contre les chances de chômage, de maladies, de blessures ou d’accidents auxquels il est exposé, et d'une mort prématurée qui laisserait sa famille sans ressources ; 5“ le paiement d’une annuité à une caisse de retraite, aûn d’avoir dans sa vieillesse des ressources qui ne le laissent à la charge ni de sa famille ni de la charité ; (i® un profit net de son travail qui lui permette d améliorer sa condition et celle de ses enfants afin de la tenii au niveau des progrès de la société.
Il s’en faut souvent de beaucoup pour que le salaire réel que reçoit l’ouvrier suffise à ces diverses dépenses, ou s il y suffit, pour qu’il y soit réellement consacré par celui qui le reçoit. Cela provient des habitudes d’imprévoyance de l’ouvrier qui n’a pas assez égard aux diverses causes de misère qu’il doit prévenir, et qui se fie trop souvent à la charité pour remédier aux suites fâcheuses de son imprévoyance. De là résulte d’ordinaire un accroissement trop rapide du nombre des ouvriers, ce qui fait baisser le taux des salaires; d’un autre côté l’ouvrier ne se montre pas assez soigneux de discuter les conditions auxquelles
11 consent à vendre son travail, et à tenir compte dans ce débat de tous les risques auxquels il est exposé. Enfin quand il a reçu son salaire, il est trop disposé à le considérer tout entier comme un profit net sur lequel il n’a rien à déduire pour l’entretien ou l’amor-
tisse, ne, .1 de son capital, ou co,u,nc pr no
riscues auxquels il est exposé. 11 faudra ^
avL que la réfonne dune eWllé
les nrocrès de l’éducation économique de la cia
perlent remède 1. nusufflsauce.des salaires et an maava.s emp
Le font les ouvriers de la rémunéraüon de leur travad.
DWerses écoles socialistes ont attaché aux mots ; sa a,. e . et“ salariat . une signlBealion blessante pour
classe ouvrière, ^ honorable,
rénrunéré ne Le ferait dans
il est la canse prineipaleî Cela serait juste, en vé, étable associé de l’entreprise producüve, prt.cq a pertes comme à scs bénéCees. Mais pour cela il devrmt fiend e Lrt à la gestion de l’entreprise et non seulement .1 ne possédé L les eoiimdssances et l’expérience nécessaires pour cela, mais r,e peuT tout à la fois délibérer, gérer et IravaïUer ; en vertu
du priueipe delà division du I ava
mi- la même personne seraient mal taite .
L reprise exfge d’ailleurs une volonté unique, elle ne pourrait
rt eoLenabLieut exercée par plusieurs o-"- ^ assemblée dclibéran.e. Aucune des tentatives Paris en 18-18 et 1819 pour organiser des entrepiises in ^ ri les dirigées par les ouvriers eux-incmes n’a réussi, maigre ’LLreute écoiiomie qui s’y faisait des trais de gesüoin lia manière la plus équitable etla plus avantageuse a 1 o.u i ler, de rlLLer sol travail, est donc le salaire évalue ,»nr un
bue à accroître les profits de 1 entreprise.