ACRIDIENS. — MIGRATIONS
sinistres. Comme garantie (riuiflienti('ité,nous ne prendrons (le\em[tles que dans les époques les plus récentes. Si les Hannetons ont l'ait rebrousser chemin à une (iiliiienee (vol. I, p. /|/|2), les Criquets ont entravé la marche d'une armée. Après la défaite de l'ultawa et en retraite dans la Bessarabie, les troupes de Ciuvrles Xll furent contraintes de s'arrêter dans un délité. Les hommes et les chevaux étaient aveuglés par une grêle vivante, sortie d'un nuage épais interceptant le soleil. L'approche des Criquets fut annoncée par un sifflement. Le voyageur anglais Rarrow rapporte que, dans l'Afrique australe, en 1797, ces insectes couvrirent le sol sur une étendue de deux milles carrés, et que, poussés vers la mer par un vent violent, ils formèrent près de la côte un banc de plus d'un mètre de hauteur, sur une longueur de 50 milles; puis, lorsque le vent vint k changer, l'odeur de putréfaction se fit sentir à 150 milles de distance. I^es invasions de Cri(|uets sont de vraies calamités nationales. Il s'ensuit aussitôt la dévastation complète de toutes les moissons et plantations de la contrée, et quand il n'y a plus ni herbes, ni feuilles, ces insectes rongent l'écorce des arbres et dévorent les toits de chaume des habitations. En 1835 {Ann. Soc. entom. Fr., V, 1836, bull., séance du 1*^' juin), la Chine fut désolée parles Acridiens. Les champs mis à nu, les récoltes renfermées dans les granges furent consommées en grande partie. Les habitants, terrifiés, fuyaient de toutes parts sur les montagnes. Dans les pays inondés, où la voracité de ces insectes ne trouvait pas à s'assouvir au détriment des récoltes sur pied, ils entraient dans les maisons et mangeaient les habits, les bonnets, etc. Les nuages d'Acridiens cachaient le soleil et la lune, et leurs ravages, commencés en avril, continuèrent sans interruption jusqu'aux gelées et aux neiges. En 18/i5, le général Levaillant vit à Philippeville (.Algérie) un nuage ailé, de 3 à U myriamèti'es de longueur, former sur le sol, en s'abattant, une couche de plusieurs centimètres de hauteur. A la fin de 186Zi, au Sénégal, les plantations de cotoiuiiers furent détruites, et l'on vit un image vivant qui passa du matin au soir. Sa vitesse lui donnait quinze lieues de longueur, et ce n'était qu'une avant-garde, car, au coucher du soleil, la portion terminale paraissait sous l'aspect d'un nuage encore plus épais.
Zinnani, qui vivait à Venise, assure que les Acridiens d'Afrique ne peuvent pas traverser la Méditerranée, et l'on ne trouve pas, en effet, la grande Sauterelle d'Afrique {Acridiuin peregrinum) en Italie ; mais les récits des navigateurs nous prouvent que les vents poussent souvent les nuées d'Acridiens en pleine mer, fort loin des côtes. M. Kirby rapporte qu'en 1811, un navire retenu par le calme à 200 railles des îles Canaries, fut tout à coup, après qu'un léger vent de nord-est, c'est-à-dire venant du nord de l'Afrique, eut commencé à souffler, enveloppé par un nuage d'Acridiens, qui, s'abattant sur le navire^ couvrirent le pont et les hunes. M. Fischer, de Fribourg, cite le fait suivant : Au mois de septembre, dans l'Atlantique, par 18° latit. N., au milieu do la tcmpêtej
208 OUTHOPTÈRES.
do grandes troupes d'Aeridicns ont été observées, pendant deux jours, à /|50 milles du continent; dans l'après-midi dn second jour, le ciel fut obscurci par leurs bataillons (!l comme rempli de nuées, et toutes les parties du navire furent couvertes de Criquets. Pendant deux jours une masse considérable de ces insectes morts nagea sur l'Océan.
L'Europe occidentale, la France en particulier, ont beaucoup moins à soullrir du fléau des Acridiens, que l'orient et le midi de l'Europe. Cependant les récits confus de Moufelt nous montrent que la France n'a pas toujours été épargnée par ces calamités. En 181 après J. C, en lllyrie, (iaule et Italie, pendant la guerre et encore après son apaisement, comme un châtiment supplémentaire aux nations coupables, des Sauterelles, en nombre indétini et plus grandes que les autres, dévastèrent toute la végétation. La France, dit Moufett, fut misérablement dépeuplée, dans les années de l'ère chrétienne ^455, 87Zi, 1337, 1353, 137Û. Portés par les vents dans la mer, et rejetés par le flux sur les rivages, les cadavres des Acridiens infectaient l'air, et achevaient par la peste les populations de ces sombres époques , déjà épuisées par la famine. En effet , les épidémies pestilentielles dues aux exhalaisons putrides viennent parfois joindre leurs désastres à ceux qui résultent de la privation de toute nourriture végétale pour l'homme et les animaux domestiques. Dans des temps plus rapprochés, les Criquets dévastateurs sont signalés dans diverses parties de l'Europe, en 1552 en Silésie, en 1556 à Milan, en 1618 à. Marseille, en 1693 de la Thrace sur \me partie de l'Allemagne, en 1713 en Silésie, en 17/i7 et 17Zi8 de la Turquie dans la Valachie, la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, et, delà, en 1769, en Autriche et en Bavière, et en 1750 dans la Marche de Brandebourg. Ces grandes invasions atteignirent partiellement la France, et en I7/48 une nuée d'Acridiens arriva jusqu'en Angleterre. On les retrouve en 1780 en Transylvanie : en septembre et octobre, chaque jour, les Acridiens s'élevaient des champs à neuf heures du matin, et commençaient leurs excursions, et le soir revenaient à leurs refuges nocturnes accoutumés ; ils volaient plus bas par les tempêtes de veut, et plus haut par un ciel serein, et se tenaient surtout plus près de terre quand le vent était contraire au retour dans leurs retraites. L'entomologiste Duponchel l'apporte [Ann. Soc. entom. Fr., 183/i, bull., p. xi) qu'en août 183/i, des Acridiens couvrirent pendant plusieurs jours les murs des maisons des quartiers les plus habités du centre de Paris.
La iVrovence est principalement la région française où ces insectes sont le plus fréquemment redoutables, et Solier a enregistré quelques détails précisàcet égard (.!««. .Soc. entom. Fr., 1833, II, p. Ù86). En 1613, Marseille dépensa 20 000 francs et Arles 25 000 en primes payées pour la destruction des Acridiens, à raison de 25 centimes par kilogramme d'insectes et de 50 centimes par kilogramme d'œufs : dans cette année furent recueillis 122 000 kilogrammes d'Orthoptères et 12 200 kilogrammes
d'œufs. 1.0 mal se fit seiilir plusieurs fois dans notre siècle. En 1805, une chasse dans la petite commune de Chàtean-dombert produisit 2000 kilo- ^l'ammes d'œufs. Le Caloptenus italiens est l'espèce qui, cette année, causa le plus de dommages dans les cantons de Saint-Martin , Saint- Servan, (Ihàteau- Gombert, le plan des Caques et des Olives du territoire de Marseille. C'est la même espèce qui, un peu plus tard, en 1809 et dans les années suivantes, envahit en grandes troupes, obscurcissant le soleil, les provinces méridionales du royaume de Naples, surtout la terre d'Otrante et la terre de Bari. En 1820 et 1822, les Criquets ravagèrent les territoires d'Arles et des Saintes-Mariés ; en 182/i, ils reparurent plus nombreux dans les mêmes localités : la dépense fut de r)5.'i2 francs pour 65 861 kilogrammes aux Saintes-Mariés, aux prix indiqués, et 6600 kilogr. à Arles. On en remplit, dans ces deux localités, 1863 sacs à blé. L'année 1825 fut encore plus désastreuse, car il fut payé pour les mêmes communes 6200 francs, ce qui comporte 82 000 kilogr. d'insectes. En 1832, soixante et une personnes recueillirent aux Saintes- Mariés 1979 kilogr. d'œufs, et 3808 en 1833, y compris, il est vrai, le poids de la terre des coques ovigères, ce qui amène une forte réduction dans ces nombres.
llya un certainintérètpour notrepaysà rechercher dans quelle proportion le fléau des Acridiens atteint notre colonie de l'Algérie. Au dire des Arabes, le pays est ravagé à fond en moyenne tous les vingt-cinq ans, sans compter les dégâts partiels intermédiaires par VAcridium peregrinum, espèce devant laquelle on néglige, comme insignifiants, les dommages dus aux Pachytijlus migratorius et Caloptenus italicus , que l'Afrique boréale possède comme l'Europe. Dans notre siècle, une première grande invasion eut lieu en Algérie en 1816, et la famine et la peste en furent la conséquence. En 18Zi5, l'Algérie tout entière fut de nouveau la proie des Acridiens, et le mal se prolongea pendant quatre ans ; cette calamité eut peu de retentissement au milieu des faits de guerre de cette époque où s'achevait la conquête, et surtout parce que les cultures des Européens étant encore peu développées en nombre et en superficie, les plaintes furent minimes. Autre chose se passa en 1866 : la pacification était depuis longtemps complète, et les etl'orts des colons avaient voulu répondre par une démonstration palpable aux détracteurs de la culture algérienne. La terre était revêtue de la plus splendide parure quand les essaims faméliques, sortis du Sahara, vinrent de nouveau envahir toute la colonie. Les désastres méritèrent le nom de calamité publique qui leur est donné dans le rapport au comité central de souscription, présidé par le maréchal Canrobert {Moniteur du 6 juillet 1866). L'invasion connnença au mois d'avril ; les Criquets, sortis des gorges et des vallées du sud, s'abattirent d'abord sur la Mitidja et le Sahel d'Alger ; la lumière du soleil était interceptée par leurs nuées. Les colzas, les blés, les orges, les avoines, furent dévorés, et les insectes dévastateurs pénétrèrent même dans les maisons, déchiquelanl les babils et le linge. A la tin de
GÎKAUD. 11. — iU
juin, lc8 larves sorlics dos (inifs, mourant do faim, en raison de la déprédation préccdent(;, comljluicut les sources, les canaux, les ruisseaux. Les provinces d'Oran et de Constantine reçurent presque en même temps la funeste visite. Le sol était jonché de (Iriquiîts à ilenicen, où de mémoire d'homnu^ ils n'avaient paru. Ils atla(]uèrent à Sidi-nel-Abbôs, à Sidi-Brahim, à Mostaganem, les tabacs, les vignes, les figuiers, les oliviers même , malgré leur amer feuillage ; à Helizane et à l'Habra, les cotonniers. Les mandibules de ces Orthoptères entament même les feuilles épaisses de l'aloôs, elles tiges foliiformes et épineuses des cactus. La route de 80 kilomètres, de Mascara à Mostaganem, éfait couverte de cadavres d'Acridiens sur tout son parcours. On les rencontra dans la province de Constantine, du Sahara à la mer, et de Bougie à la Galle, dévastant les environs de Batna, Sétif, Constantine, Guelma, Bone , Pliilippeville. De même qu'à l'invasion de 1865, les essaims de destruction continuèrent leur œuvre les années suivantes, et le territoire arabe fut en proie à une hideuse famine, amenant de nombreuses morts. Le mal était augmenté par un mauvais système de propriété et de culture, et le fatalisme musulman. La lamentable lettre de l'évoque d'Alger, si dignement évangélique, produisit en France une véritable stupeur-, au récit de malheurs qu'on croyait exclusifs au moyei\ âge. En 1873, on a signalé une appaiition partielle des Criquets près de Magenta, dans la province d'Oran, et dans la vallée de Sidi-Ali-Ben-Youl ; deux cents hectares étaient couverts d'insectes en un seul jour. En avril 187Zi, les Sauterelles ont fait leur apparition dans le midi de la subdivision de Mascara, suivant la direction du sud-est au nord-est^ et les dispositions ordinaires ont dû être prises par l'autorité militaire pour combattre le fléau. En mai, les ravages continuèrent et s'étendirent, et des journaux rapportent qu'un train du chemin de 1er d'Oran fut retardé par les Criquets amoncelés sur la voie.
On comprend du reste, après de pareils récits, que la prcoccnpatioii publique a toujours été en quèle des moyens d'empêcher ou au moins de diminuer de tels désastres. La superstition et la peur ont imaginé, dans l'antiquité, une foule de recettes puériles ou ridicules, dontMoufett a rassemblé les énoncés bizarres. On recommandait les arrosages des moissons avec des décoctions de plantes amères, de brûler du soufre, du styrax, du bois de cerf, de la bouse de vache, de la corne, en choisissant la gauclie. On espérait chasser les Sauterelles en attachant des chauves-souris au haut des arbres, etc. Si nous passons aux moyens efficaces, nous trouvons dans Moufett, d'après Pline, Valeriola et Peucer» qu'il y a |)lusieurs méthodes pour détruire les œufs. Au début du printemps on dérive des torrents sur les lieux où sont les œufs, afin d'inonder la surface du sol. Si la localité ne permet pas ce moyen, on fait fouler la li'rre par les pieds d'une multitude d'hommes; si cela ne suffit pas^ il i'aut employer la claie, le râteau, le rouleau, afin de broyer les glèbes d'œufs plus facilement et de mieux aplanir le sol. 11 est utile de se
servir d'un grand nombre de chnrs de guerre, car le passage répélé de leurs roues écrase aisément les œufs. On doit recommander l'usage de la charrue, qui retourne les terres fouillées par les femelles, et coupe les glèbes d'œufs. Pline rapporte qu'il était passé eu loi, dans le pays de Cyréne, de combattre les Criquets de trois manières : enfouir les œufs, détruire les larves, tuer les adultes, et que, si quelqu'un manquait à ce devoir, il était puni. I.es habitants de Magnésie et d'Éphèse marchaient contre les Sauterelles en ordre militaire. Dans l'île de Lemnos, chaque citoyen était tenu d'apporter chaque jour, au magistrat, une certaine mesure de Sauterelles. En Algérie, en 1866, on reconnut que le meilleur procédé de destruction était de s'attaquer aux glèbes d'œufs, en retournant à la charrue ou à la herse les terres meubles où s'opèrent les pontes, de sorte que la plupart des œufs mis à l'air périssent par la seule chaleur du soleil. Un peut se servir pour leur destruction de jeunes porcs, qui en sont très-friands, et enfin, ces œufs mis à l'air, compter sur le secours des animaux acridophages (voy. page Z|1).
On a cherché aussi à empêcher les ravages des Acridiens adultes. Moufett parle de l'usage où l'on est, à l'apparition des nuages de désastre, d'épouvanter les insectes par le bruit des cloches, des trompettes, des cymbales et les détonations du canon, afin de détourner leurs cohortes. On tente également de les empêcher de descendre par les clameurs d'une grande multitude humaine, et, en 1866, les Arabes algériens y joignaient de grands feux et d'épaisses famées. L'armée, par corvées de plusieurs milliers d'hommes, avait réuni ses efforts à ceux des indigènes et des colons pour enfouir les cadavres amoncelés. On ramassait, avec de grands filets traînants, les insectes vivants, surtout le matin où ils sont eiu'orc engourdis, et le soir où ils commencent à tlormir -, on les mettait en sacs, et on les enfouissait, ou on les jetait dans la chaux vive. Le feu est aussi un puissant auxiliaire. En 1866, dans la commune d'Hussein- Dey, pour garantir les beaux jardins de cette localité, on dirigeait, à l'aide de soldats, les bandes de jeunes Criquets encore aptères vers des massifs préparés de chaumes et de broussailles auxquels ont mettait le feu quaiul ils étaient remplis d'ins(!ctes. En 1873, dans la province d'Oran, avec le secours d'escadrons de cavalerie et de détachements d'infanterie, des quantités énormes de Criquets furent écrasées sous les pieds des chevaux et des fantassins, brûlées sur les broussailles, au moyen d'arrosages de pétrole, enfin, ramassées par sacs et jetées au feu. En 1866, à l'Aima, où convergaitMit de nombreuses et grandes bandes de larves, qui longeaient la rivière, on avait découpé le terrain en fossés, plus larges au fond qu'à l'entrée, et des hommes, munis de balais, y amenaient des bandes d'insectes, qu'on ensevelissait sous les déblais. Dans l'île de Chypre, on force les Criquets, au moyen de grandes toiles tendues en couloir, à se jeter dans des fosses où ils s'engoulfrcnt. Il faut loTi jours avoir soin de ramasser, de mettre en tas, et de brûler ou d'enterrer les cadavres des Criquets, de peur d'infection. En Provence,
2 1 2 ORIHOPTÈRES.
OÙ nous a\(iiis cili' les vaVcij^M's do certaiiios espoccs, pour romcilicr au mal, ou comrnoucc la cluisse des insectes eu mai, et elle a lieu surfou-t eu mai et juiu. La plupart des femmes et des enfants des Saintes-Mariés, d'Arles, de Saint-Jérôme, etc., y sont occupes dans les années de désastre. On se sert d'un drap de toile grossière dont quatre personnes tiennent chacune un bout. Les deux qui marchent en avant font raser le sol par le bord du drap, et les deux qui suivent tiennent élevé le bord postérieur, de manière que le plan de la toile fasse avec l'horizon un angle d'environ 65°. Les insectes, forcés de s'élever pour fuir, sont ainsi recueillis par la toile qui s'avance au-dessus d'eux, et on les jette dans des sacs quand on en a ramassé une certaine quantité. On peut se faire une idée du nombre prodigieux des Criquets, quand on saura qu'un paysan en a pris en un seul jour jusqu'à 50 kilogrammes, en ne se servant pour cela que d'un filet de toile analogue à celui des entomologistes. On peut évaluer à 1600 coques à œufs celles contenues dans un kilogramme, chaque tube offrant de 50 à 60 œufs, ce qui fait environ 80 000 œufs au kilogramme. Un enfant exercé peut en recueillir 6à7 kilogrammes par jour, et se les procure en piochant près des rocs et dans les parties où la terre a le moins d'épaisseur. On récolte les œufs en août, septembre et surtout octobre.
Le terrible fléau des Sauterelles explique les nombreuses fables qui ont régné à leur égard, avec l'amplification de la peur. Pline rapporte (lib. X, cap. 20) que certaines Sauterelles des Indes n'ont pas moins de quatre coudées de long, et que leurs grandes pattes armées de dents servent dans le pays à scier le bois. On a voulu utiliser les Acridiens. On les recommandait pour la nourriture des poules, des oies, des canards et sarcelles, et même des porcs et des moutons, d'après Plutarque (livre iVJsis et Osiris). Columelle indique les Sauterelles, privées de leurs pattes et de leurs ailes, comme aliment à donner aux poussins des paons. A l'époque où tous les êtres de la création étaient regardés comme devant servir à quelque usage pour l'homme, on doit comprendre que les Acridiens ont figuré dans l'ancienne pharmacopée. On les recommandait confits contre la rétention d'iu'ine, surtout pour les femmes. Dioscoride conseille aux calculeux de manger d'un pain fait avec (le la chair de Sauterelles ; selon Pline, leurs cuisses, broyées avec du sang de bouc, guérissent de la lèpre. Elles servent aussi, d'après Dioscoride et Pline, séchc^s, puis délayées dans le vin, contre les piqûres des Scorpions, des Abeilles, des Guêpes, des Frelons, et les morsures (les Sangsues. On jetait dans les yeux chassieux du vin blanc auquel était incorporé un mélange de poudres, obtenues après dessiccation, de Sauterelles et de racines du Fenouil et de la J'rimevère du printemps. Trop salées, disait-on, elles excitent la soif et font uriner du sang, tandis que, peu salées, elles sont aphrodisiaques, qualité assez probable, d'après ce que nous savons par analogie pour les Palémons et surtout les Grangons {Crevettes grise et rouye, Crustacés décapodes
macroures), ot qui explique le goût des Orientaux pour ces insectes. On comprend en ell'et que l'homme, à la vue des etlroyables désastres dont il était victime et pressé par la lamine, ait cherché, par une sorte de légitime vengeance, à tirer un aliment de ces hordes dévastatrices. Les Sauterelles sont rangées par Moïse au nombre des animaux dont la chair était permise aux Hébreux. Saint Mathieu {Evanç/., chap. m) rapporte que saint Jean-Baptiste au désert soutenait son existence au moyen de Sauterelles mêlées au miel sauvage des bois, et saint Jean l'évangéliste est également indiqué comme s'étant nourri d'Acridiens dans l'île de Pathmos. Un grand nombre d'auteurs anciens font mention des peuples acridophages : en Asie, les Parthes, les Arabes, les Perses; en Afrique, les Ethiopiens, les Libyens, les Maures, etc. Ces peuples creusaient de vastes fosses aux lieux où passaient les nuées de Sauterelles, et les y faisaient tomber par la fumée de grands feux ; puis ils les desséchaient par le soleil ou la fumée, ou bien les salaient, et ces •insectes, mis en tas, servaient pour l'aliment de l'année, comme les poissons secs. Diodore de Sicile, Agatharsis et Strabon, disent que ceux qui n'ont que cette nourriture ne parviennent que rarement à leur quarantième année, et périssent dans de vives souffrances, une multitude de vers sortant de leur corps. Ce récits doivent tenir à l'aversion (}ue les Grecs avaient pour les Sauterelles, qu'ils regardaient comme le plus vil aliment; ce n'est qu'après les conquêtes d'Alexandre en Asie que leurs historiens font mention de cette nourriture. La plupart des Européens qui ont goûté aux Sauterelles paraissent de l'avis des Gi*ecs; cependant les Acridiens sont un objet de commerce usuel sur les marchés de l'Orient, soit rôtis sur les charbons et saupoudrés de sel, soit bouillis, ou cuits au beurre, ou conservés dans la saumure, après qu'on a ôté les ailes et les pattes. En revanche, les Arabes d'Orient s'étonnent de notre goût pour les Articulés à carapace (Crabes, Écrevisses, Crevettes, etc.), et refusent d'en manger. M. H. Lucas (Jn/i. Soc. entotn. France. 18/i5, t.lll,^«//. . p. 32,39, 115) rapporte d'intéressants détails sur l'ylcn- Jinm perpjfrimtm, la seule espèce qui soit comestible en Algérie. C'est surtout par les Bédouins ou habitants des plaines, et par les Kabyles ou habitants des montagnes, que cette espèce est employée comme aliment; les Maures la mangent bien moins fréquemment. On la nomme : el Djerad (la Sauterelle), ou Djorad el (irbi(\a Sauterelle arabei. Les Arabes lui coupent la tête en prononçant les mots suivants : Bism Allah (au nom de Dieu), Allah akbar (Dieu le plus grand), enlèvent les ailes et les grandes pattes, puis salent le corps, et s'en nourrissent après qu'il a séjourné quelque temps dans le sel. D'après Lalreille (Dictiunn. Déterville, 1817, art. Criouet), dans les parties méridionales de la France, il y a des enfants qui rongent avec plaisir les cuisses charnues des gros Acridiens. D'après Sparrmann, les llottentots de l'Afrique australe font une grande consommation d'Acridiens, et voient arriver avec plaisir l'épociue de leur apparition, cet aliment les engraissant. Les
Criquets et aussi les Locustes entrent dans la nourriture des Australiens de divers rameaux, entomopluiges par nécessité.
L'établishemeiil des genres des Acridiens est très-dillicile, et, si l'ou se sert des principes indiqués pour les Locustiens, on arrive à un si grand nombre de genres, qu'on doit ne mettre la plupart qu'au rang des sousgenres. Les meilleurs caractères se lirenl du prothorax : le prosternum peut être dilaté en avant et embrassant la bouche, ou transverse, cornu ou tubercule ou mutique ; le pronotum a plus d'importance par son angle postérieur plus ou moins prolongé, sa surface lisse ou rugueuse, ses carènes latérales développées ou oblitérées, ses lobes latéraux, les incisions de la caréné médiane plus ou moins profondes. La carène médiane, dans les diverses espèces d'un même genre, peut se présenter ou peu distincte (l'achyfylus migratorius), ou plus développée (P. cinerascens), ou élevée en crête foliacée (/'. armaitis) ; les carènes latérales peuvent aussi prendre une direction variable chez diverses espèces d'un genre {Stenobolhrus), et cette direction, ailleurs si constante, peut changer dans les divers sujets d'une même espèce, en l'aison de l'évolution variable des élytres et des ailes, et par suite du volume des muscles renfermés dans le thorax. Le vertex doit aussi être pris en considération, suivant qu'il est pyramidal (Tryxalis) ou seulement subacuminé (Paracinema), ou un peu obtus {Stenobothrus), ou fortement obtus [QEdipoda, Cuculligera) ; ses cavités latérales sont développées ou oblitérées. On emploiera encore, dans les diagnoses des genres, la forme allongée ou courte des cuisses postérieures, leur base plus ou moins épaisse ou seulement dilatée; les champs et aires des élytres, qui peuvent être pareilles ou différentes dans les deux sexes. La couleur et le dessin ne doivent jamais servir seuls à établir des espèces, comme le montrent les variétés reconnues dans les OEdipoda fasciata et variabilis, Tryxalis variabilis, etc., pas plus que le développement des élytres et des ailes, qui atteint tous les degrés de variation chez les Stenobolhrus et Pezotettix. On doit aussi tenir compte de la pubescence du corps et des pattes, des carènes des cuisses, des pelotes des tarses, de la carène supérieure de l'abdomen, de la plaque subgénilalc et des cerques des mâles, des valvules de ponte des femelles, etc. 11 n'y a pas au contraire d'importance à attacher à l'extrémité iiliforme, ou épaissie, ou même en massue des antennes ; c'est tout au plus si ce caractère, qui peut varier avec le sexe, peut servir à fonder des espèces ; les antennes peuvent être en massue, ou non en massue, dans des espèces d'ailleurs très-voisines, ainsi chez les Stenobothrus rufus ùlbiguttulus ou variabilis.
Les sexes se distinguent par l'extrémité de l'abdomen, c'est-à-dire la plaque subgénitale du mâle plus ou moins naviculaire, tantôt obtuse, tantôt allong(''e, et par les quatre crochets de l'oviscapte de la femelle. La femelle est le plus souvent plus grande que le mâle. On mesure la longueur du corps dans la tribu des Acridiens depuis le sommet
du vertex jusqu'à l'exlrémité do l'abdomen, c'est-à-diro, le bout de la plaque subgdnitale du mâle ou des valvules de la femelle.
Les Acridiens sont les plus nombreux des Orlhopti-res en espc-ces, et certaines partagent avec les Diptères (Moustiques, Cousins, etc.) le funeste privilège d'une incroyable multitude d'individus. Le nombre des espèces d'Acridiens d'Kurope décrites par M. Fischer, de Fribourg, s'élève à 80, et M. C. Thomas en compte 227 pour le continent de l'Amérique du Nord, bien plus étendu, il est vrai. D'après Yersin, les Acridiens musiciens habitent de préférence les contrées tempérées et froides de l'Europe et les montagnes, et les esprces à stridulation insensible préfèrent les contrées plus chaudes du raidi.
L'Europe possède, comme on voit, une grande variété d'Acridiens, ainsi que les portions arides de l'Afrique. Les auteurs américains ont commencé à nous faire connaître les espèces du nouveau monde ; mais nous n'avons encore que peu de notions sur la faune des Acridiens d'Australie. Nous devons citer, au compte des travaux les plus récents sur ces insectes, l'ouvrage de M. Cyrus Thomas sur les Acrididœ of iVor^/tim^^r/ca (Washington, Government printing Office, 1873, in-Zt°), et les Orlhoptera des Illustrations of N^ortli American Entoinoloiiy, par Townend Glover (in-/i", Washington, 1872).
De toutes les tribus d'Orthoptères, les Acridiens sont probablement celle où il reste encore le plus à découvrir.
Les auteurs s'accordent, depuis Audinet-Scrville, à subdiviser les Acridiens en deux sections très-inégales, quant au nombre de genres. La première, qu'on peut appeler les Aeridides, ou Spongiphores. (Aud.- Serv.), offre le bord antérieur du prosternum tronqué, laissant la bouche à découvert, le pronotum non prolongé sur l'abdomen, et une pelote plus ou moins distincte entre les crochets des tarses. M. C. Thomas propose d'y établir trois subdivisions : les Conophores ou Conocéphales, à tète prolongée en cône ou pyramide (genres types: Proscopia, Tryxatis, Trigonupteryx); les Orthocères, à antennes droites, comprenant les Acridites vrais, les uns à prosternum mutique {OEdipoda, Chrysochraon, etc.), les autres à prosternum muni d'une pointe [Acridium, Caloptenus, Pezotettix, etc.) ; enfin les Xiphocères, à antennes ensiformes (X/p/jocera ou Pamphagus, Phyinatea). Ce dernier groupe a, comme le premier, la tête prolongée, et Audinet-Serville le joint à ses Conophores, autres que ceux de M. C. Thomas. En outre les antennes ne donnent pas de bons caractères, comme nous l'avons dit. La seconde division, les Tetiicides (genre Tettix, et quelques annexes), n'offre point de pelote entre les crochets des tarses ; le bord antérieur du prosternum mutique est avancé en forme de mentonnière recouvrant la bouche en partie ; les élytres sont d'ordinaire rudimentaires et rejetées sur les côtés en forme d'écailles ovales, et le pronotum se prolonge fortement en arrière au-dessus de l'abdomen.