INSTINCT ET INTELLIGENCE
branche sur les feuilles où ils trouveront la meilleure nourriture. Certains Hyménoptères récoltent exclusivement pour leurs larves des chenilles ou des adultes d'une seule espèce déterminée, et savent les trouver avec une sagacité admirable. Ainsi le Cerceris Imprestirida, du midi de la France, s'empare de Coléoptères du genre Bupreste souvent trèsrares, très-difticiles à rencontrer. De même les Sphex chassent aux Insectes, les Pompiles aux Araignées, et, en piquant leur proie et lui inoculant certaine dose de venin, produisent en elle une anesthésie qui la prive de toute force pour résister aux jeunes larves, sans armes aucunes pour l'attaque, de sorte que celles-ci ne cessent de trouver des victimes toujours vivantes, une pâture toujours fraîche. Il est des Insectes qui dressent les pièges les plus industrieux. Qui ne connaît, dans les terrains sablonneux exposés au soleil, ces entonnoirs à parois abruptes, Ibrmés de grains de sable mouvant, au fond desquels est tapie la larve du Fourmilion (Névroptères), à mandibules acérées, ou la larve du Verlion (Diptère), aux mouvements de serpent.
Malheur à l'Insecte étourdi qui s'avoisine sur les bords du trou meurtrier; il chancelle sur les grains qui se détachent sous lui, et une pluie de sable lancée par la larve perfide l'aveugle, le meurtrit, le précipite au fond. Les larves des Cicindèles creusent de longs trous verticaux où elles demeurent tapies, s'arc-boutant en sorte d'S contre les parois. Leur large tête en ferme l'ouverture, pareille à un pont-levis sur lequel marche l'Insecte sans défiance. Alors, par une brusque bascule, la Cicindèle fait tomber la victime au fond du trou et la dévore, il paraît que les larves des grandes espèces de Staphylins se tiennent à demi enterrées dans des trous, se jetant avec impétuosité sur les Insectes qui passent à leur portée. Les femelles des Driles (Coléoptères), aptères et pareilles à des larves, se jettent sur les mollusques du genre Ilelix au moment où ces animaux sortent de leur coquille, et les dévorent afin de se loger dans la coquille. Une de leurs espèces, étudiée par M. Lucas, en Algérie, s'attaque aux mollusques terrestres du genre Cyclostome, dont la coquille est bouchée par un opercule qui met l'animal à l'abri de sa voracité. Elle sait guetter et attendre patiemment le moment où le mollusque, sortant d'abord la portion de son large pied charnu qui soutient l'opercule, ait volontairement ouvert la porte de sa coquille à son ennemi. Elle s'élance alors sur lui et s'y cramponne avec ses mandibules, de façon à l'empêcher de refermer la clôture protectrice.
D'autres Insectes purement défensifs assurent la conservation de l'individu. Beaucoup de chenilles dites arpentcuses, dressées sur leurs fausses pattes anales, imitent des brins de bois sec et trompent l'onl de leurs ennemis. De même les Phasmes sans ailes, à corps cylindrique, les Phyllies, les Ptérochroses (Orthoptères), dans leur longue immobilité, se confondent avec des branches, avec des feuilles vertes ou sèches : les Lasiocampa (Lépidoptères) simulent des paquets de feuilles mortes, etc. Des chenilles, ainsi celle du papillon appelé le Vulrain,
cachent sous des feuilles assemblées par quelques fils soyeux pour échapper auxichneumcns qui cherchent à déposer leurs œufs sous leur peau; d'autres l'ont sortir des tentacules menaçants ou agitent leur tête entourée d'épines, ou les appendices fourchus de leur extrémité abdominale, pour effrayer leurs ennemis. Il en est de même des Malachies, ou Cocardiers (Coléoptères), qui, lorsqu'on les touche, se bordent de caroncules rouges protractiles. Beaucoup d'Insectes, ainsi les Coccinelles, les Méloés (Coléoptères), les larves de Chrysomèles, etc., laissent suinter de leur corps des liquides acres ou infects. Les Carabes lancent par l'anus de l'acide butyrique; les Fourmis, troublées dans leur fourmilière, émettent une vapeur corrosive d'acide formique ; les Brachines, ou Bombardiers (Coléoptères), éjaculent avec de petites explosions d'acres vapeurs, etc. De nombreux Insectes déjouent l'ennemi en se laissant tomber à terre, rentrant leurs pattes sous le corps et faisant le mort: tels sont les Anohhim, les Hister, les Byrrhus (Coléoptères), certaines Noctuelles (Lépidoptères), etc.
L'instinct préside aux merveilles de l'architecture de certains Insectes. Les Fourmis et les Termites sculptent le bois et y creusent des galeries. D'autres Termites savent construire d'énormes monticules en terre gâchée, assez solides, dit-on, pour que les taureaux sauvages montent dessus sans les enfoncer. Les femelles des Guêpes, les grosses femelles des Bourdons, les seules de l'espèce qui aient passé l'hiver, comrnencent au printemps, soit en terre ou sous la mousse, soit contre une branche, un nid qu'elles divisent en cellules approvisionnées de miel. Elles y pondent d'abord des œufs d"où naîtront bientôt des neutres, et dès lors la mère se reposera, abandonnant à l'instinct de ses premiers enfants la continuation et l'agrandissement du nid, où elle déposera ensuite des œufs de mâles et de femelles fécondes. La Xylocope, ou Abeille charpentier de Réaumur, creuse dans le vieux bois une longue galerie où elle déposera ses œufs, chacun entouré d'une bouillie mielleuse et séparé des autres par deux compartiments ou planchers de sciure gâchée. L'approvisionnement de chaque cellule est calculé avec une véritable précision mathématique pour nourrir la larve sans aucun excédant inutile, depuis sa sortie de l'œuf jusqu'à sa transformation en nymphe. Les mômes précautions sont prises dans le nid de la Mégachile, tube fait de feuilles de Rosier coupées, enroulées et emboîtées en cornets ; dans le tuyau terreux de l'Anthocope, tapissé des pétales écarlates du Coquelicot des moissons, etc. Rien ne peut égaler l'admirable instinct architectural des Abeilles. Elles savent modifier la forme et la grandeur de leurs cellules de cire, et y introduire des pâtées spéciales, suivant que les auifs qu'y déposera la reine doivent donner naissance à des larves de neutres, de mâles, de femelles. Lorsqu'une ruche manque de larves de reines, les abeilles ouvrières ont l'instinct de changer leurs travaux ordinaires. Elles démolissent les cloisons de plusieurs cellules voisines et construisent une grande cellule royale (cellule royale
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artificielle), y laissent une larve de neutre, qui, nourrie avec une pâture spéciale, deviendra une reine par le développement des organes femelles rudimentaires chez les neutres.
Il est, comme on le voit par cet exemple, assez difficile de dislinguer dans tous les cas où cessent les actes instinctifs, où commencent les actes intellectuels. Quand nous répétons fréquemment le même acie par la volonté, il finit par se répéter malgré nous par la seule habitude.
Il faut apporter une grande réserve dans l'examen des mœurs des Insectes et une critique sévère des observations, si l'on ne veut pas changer à tort en faits d'intelligence des opérations d'instinct. Ainsi, rapporte Huber fils, des Bourdons qui butinaient dans un champ de haricots ne pouvaient pénétrer dans les fleurs, à base trop resserrée par suite d'un contournement des pétales trop développés; après des essais infructueux, certains, dit-il, firent un trou extérieur au bas de la fleur, et bientôt tous suivirent cet exemple et purent se repaître de miel. Comme les Bourdons sont des insectes sociaux, il y avait là pour Huber une communication d'idées, ou au moins l'intelligence d'imiter un acte de ses pareils; mais j'ai vu des Xylocopes, insectes solitaires, percer de même la base de la fleur des Pétunias, ce qui prouve dans ce fait uniquement un acte individuel et instinctif.
On ne saurait refuser l'intelligence aux Insectes quand, placés dans des circonstances exceptionnelles, ils savent modifier les inspirations d'un instinct aveugle et les adapter à des conditions nouvelles et imprévues.
Il arrive souvent que les Insectes semblent manifester une sorte de paresse dans l'accomplissement de leurs actes instinctifs en changeant leurs opérations habituelles, de manière à abréger la durée et la rigueur de leur travail. Beaucouj) de ces Hyménoptères solitaires, qui creusent des trous en terre, ou bâtissent avec une sorte de-mortier pierreux agglutiné par leur salive, recherchent avec prédilection les nids de l'année précédente, construits par des animaux de même espèce, ou même s'emparent de vieux nids d'autres espèces, et y font des changements pour les appropier à leurs larves d'habitudes différentes. Un des plus curieux exemples de cette modification de l'instinct au profit de la fatigue de l'Insecte fut donné au Muséum par une femelle de Xylocope (Hyménoptère mellifique), qui, trouvant dans un appareil abandonné un tube vertical de cuivre du diamètre habituel de la galerie creusée dans le bois par son espèce, y déposa ses œufs de bas en haut avec la pâtée mielleuse et en les séparant par les compartiments habituels de sciure de bois gâchée. On la voyait entrer et sortir plusieurs fois par jour,
11 faut même remarquer, dans cet exemple si curieux, que la paresse de l'Insecte était en opposition avec le but de la nature; caries adultes n'auraient pu percer la paroi de cuivre et étaient destinés à périr ou à causer la mort des plus jeunes, si, changeant aussi qiudque chose à leur
instinct, ils avaient tenté de sortir à travers les cellules supérieures. La Xylocope, en ell'et, clans son nid creusé dans les vieux troncs, courbe la preniière cellule, celle du bas, contre la paroi ligneuse, afin que l'Insecte qui éclôl le premier puisse sortir par un faible elTort et laisser ensuite un passage libre à ses frères plus jeunes des cellules superposées.
Il y a encore d'autres cas où il paraît bien diflicile de dénier auv Insectes une véritable intelligence, et où encore ils manifestent un raisonnement quand ils sont placés dans des circonstances accidentelles, inusitées. Nous pouvons citer en ce genre plusieurs faits intéressants observés par Huber sur les Abeilles. Parfois les Abeilles se trompent dans la formation de leurs gâteaux, et des rayons, d'abord dirigés dans des plans obliques, se rencontreraient et se gêneraient. Elles s'en aperçoivent et les détruisent à temps. Huber vit en 1806, à Genève, une grande multiplication de YAcherontia Atropos, énorme Lépidoptère trèsavide de miel, perturbateur des ruches où il s'introduit. Au bout de quelque temps de résignation, les Abeilles imaginèrent de fermer à la cire les orifices d'entrée de leurs ruches, en ne laissant passage qu'à une seule Abeille à la fois, sans que le gros papillon pût entrer. L'année suivante il y eut peu de ces Sphingides, et les Abeilles refirent de grandes entrées, bien plus commodes pour elles.
Au bout de deux à trois ans, les Acherontia Atropos redevinrent communs, et. cette fois, immédiatement l'entrée des ruches fut de nouveau rétrécie. Les Abeilles conservent la mémoire des localités où ont été leurs ruches, celle des endroits où les plantes leur fournissaient le meilleur butin, et y reviennent alors que la culture est changée. Elles reconnaissent leur ruche au milieu des autres. Un essaim ayant été délogé de dessous les tuiles d'un toit où il trouvait le lieu propice à ses constructions, pendant huit années consécutives il ne sortit pas un essaim de la ruche où avait été placé l'essaim vagabond sans que quelques individus vinssent en éclaireurs reconnaître l'endroit regretté. Ce n'était pas l'eflet du hasard, car les essaims des autres ruches ne faisaient rien de pareil. Res Bourdons ne pouvaient travailler dans leur nid branlant que Huber fils avait déposé sur une table. Bien des tentatives furent faites; enfin, quelques-uns sortirent du nid et le calèrent en arc-boutant leurs corps, pendant que d'autres construisaient des piliers de cire. Ces piliers faits, les souteneurs se retirèrent et se réunirent aux autres. Darwin rapporte avoir vu dans son jardin un Sphex s'envolant avec le thorax d'une grosse mouche qu'il venait de dépecer. Le vent qui frappait dans les ailes étendues de ce tronçon inerte le faisait tournoyer et empêchait le Sphex d'avancer avec son fardeau. Il le déposa sur le sol, coupa les deux ailes, cause de son embarras, et reprit commodément son vol, chargé de sa proie. D'après Cledilscli, un crapaud avait été placé en l'air au bout d'un bâton fixé dans le sol, afin d'être hors do l'atleinle des Nécrophores, coléoptères qui en-