‹ Traité élémentaire d'hygiène, privée et publique (volume 2)Chapitre 46 sur 134 · MIASMES PROPREMENT DITS · texte numérisé non relu

MIASMES PROPREMENT DITS

Indépendamment des modifications que l'acte respiratoire a pu faire subir à l'oxygène, à l'azote et à l'acide carbonique, il y a deux autres exhalations, qui sont unies au phénomène de la respiration et aux fonctions de la peau.

La première est la perspiration pulmonaire, qui consiste dans l'exhalation à la surface de la muqueuse des voies aériennes d'un certaine quantité de vapeur d'eau, tenant en dissolution, ainsi que je l'ai dit, une matière animale. La deuxième, très-analogue à la précédente, est la transpiration ou l'exhalation cutanée, également constituée par de la vapeur d'eau, tenant en dissolution une matière animale. La sueur est l'expression exagérée de cette dernière.

Ces deux exhalations, si analogues entre elles, ont pu être accumulées en certaine proportion par des moyens que nous ne pouvons exposer ici, et on a pu ainsi en colliger une quantité assez considérable, non pas pour les analyser, mais pour en étudier les principales propriétés. Ces deux exhalations contiennent une matière animale, de nature indéterminée, soluble dans l'eau, ayant une odeur particulière, et jouissant de la propriété de se décomposer avec une facilité singulière, et d'altérer ainsi la composition de l'air. C'est à cette matière animale qu'est due l'odeur que Ton rencontre dans tous les endroits où un grand nombre d'individus sont agglomérés, comme dans les dortoirs des pensionnats, des casernes, et des prisons. Cette matière odorante, qui varie selon l'âge, le sexe, le tempérament, la constitution, peut être reconnue avec facilité par certains odorats. Son existence est donc réelle, incontestable , et c'est à elle que l'on doit rapporter en partie les fâcheux résultats de l'encombrement ou de l'accumulation d'un certain nombre d'individus, même en état de santé, dans les cas où l'oxygène est en quantité suffisante pour la respiration et où l'acide carbonique exhalé peut s'échapper au dehors.

Ces effets de l'encombrement sont dus aussi bien à l'augmentation de proportion de cette matière animale dans un espace déterminé qu'à son altération et à sa décomposition par défaut de renouvellement de l'air. C'est là ce que l'on pourrait, en quelque sorte, appeler les miasmes physiologiques.

L'augmentation de proportion, et l'altération de cette matière, constituant ainsi une espèce de miasme dont on reconnaît l'existence par l'odeur p'articuliére qu'elle présente, déterminent quelquefois certains accidents, tels que des vomissements, de la céphalalgie, de la fièvre. Dans d'autres cas, où le séjour dans un lieu habituellement encombré, et dans lequeljair n'est pas suf-

fisamment renouvelé, se prolonge un peu plus longtemps, des accidents plus graves peuvent se développer, et il semble qu'il survienne alors une intoxication du sang, analogue à celle que produisent souvent les émanations putrides ; ces intoxications se traduisent par des maladies à forme typhoïde, ou même par des fièvres typhoïdes véritables.

Voici maintenant des faits d'un autre ordre, non moins concluants, et dans lesquels le nom de miasmes peut à plus juste titre être donné à cette exhalation de matière animale par les surfaces pulmonaire et cutanée.

Dans une salle de malades, dans laquelle nous supposerons pour un instant qu'il n'y a ni maladies aiguës contagieuses, ni plaies en suppuration, l'odorat le moins délicat est frappé d'une odeur spéciale ; cette odeur est celle de la matière animale, produit des exhalations pulmonaire et cutanée. Elle est sécrétée en plus grande quantité et en même temps s'altère plus facilement ; c'est là le résultat de la maladie sur la production et les propriétés de cette matière. Mais, d'un autre côté, les individus atteints d'affections diverses sont, en raison même de l'existence de leur maladie, plus faibles, plus accessibles aux diverses causes morbifiques ; ils doivent donc ressentir avec une grande facilité les effets de cette matière altérée, qu'ils ne tardent pas à absorber.

C'est en vertu de cette influence, qui s'exerce surtout lorsqu'il y a encombrement des malades dans des salles d'hôpital, que Ton voit se développer des érysipèlesde mauvaise nature, la pourriture d'hôpital, la gangrène, la fièvre nosocomiale.

L'encombrement joue ici un si grand rôle, qu'il suffît souvent de le faire disparaître pour faire cesser ces accidents divers et ces complications si lâcheuses.

Chez les femmes nouvellement accouchées, l'encombrement a des résultats non moias funestes. C'est sous cette influence que l'on voit se développer, la plupart du temps, la fièvre puerpérale dont les conséquences sont si terribles. Ce n'est qu'en faisant cesser l'encombrement, ou quelquefois même en évacuant la plus grande partie de l'hôpital dans lequel cette maladie s'est manifestée, qu'on peut espérer arrêter l'épidémie dans son essor.

Le produit des exhalations cutanée et pulmonaire accumulées et viciées a donc de plus fâcheux effets lorsqu'il provient d'individus malades que lorsqu'il se dégage d'individus sains ; ou.

si on le préfère, l'encombrement de sujets malades est plus grave, plus dangereux, que l'accumulation de sujets sains ; d'où il suit que la matière animale qui produit de tels résultats mérite déjà beaucoup mieux, dans ce cas, le nom de miasmes.

Mais il est une troisième catégorie, à laquelle cette dénomination est plus justement applicable encore, et qui comprend les miasmes proprement dits.

Si un individu sain ou malade exhale par les surfaces cutanée et pulmonaire une matière animale volatile, capable, par sa concentration et son altération, de déterminer une influence fâcheuse sur l'organisme, on peut tout aussi bien admettre qu'il est un certain nombre de maladies qui, venant à se développer chez des individus, modifient la nature de cette matière animale, lui impriment des caractères particuliers et lui donnent la propriété, lorsqu'elle est absorbée par un sujet convenablement disposé, de communiquer une maladie semblable. Ce qu'on peut supposer àpriori est réel, incontestable, et c'est à cette matière animale, modifiée par la maladie, dans le cours de laquelle elle s'est développée, de manière à pouvoir la communiquer à un autre individu, qu'on a donné le nom de miasme proprement dit.

A défaut d'analyses chimiques, qui, en pareil cas, ne sauraient avoir de résultats, il y a des faits d'observation et d'induction, qui prouvent qu'il en est ainsi.

1° D'abord, le fait de l'exhalation de cette matière animale étant incontestable chez des individus sains, et sa production chez les sujets malades étant plus considérable, et capable d'exercer une influence plus fâcheuse, il ne peut en être autrement chez les sujets atteints des affections dont je veux parler : l'analogie l'indique.

2° Quant à ce dernier fait, il y a au moins, pour quelques-unes de ces maladies spéciales, une odeur particulière, qui, à défaut d'analyse chimique, ne peut manquer d'avoir de la valeur. Ainsi, dans la variole, les exhalations pulmonaire et cutanée ont bien souvent une odeur caractéristique, indépendante et distincte de celle de la suppuration. Dans la fièvre typhoïde, il en est également bien souvent ainsi. Cette odeur caractéristique, plus appréciable pour certains odorats que pour d'autres, a été signalée par beaucoup d'auteurs dans leur description. Il en a été de même pour la peste, pour le typhus des camps, pour certaines dyssenteries

épidémiques. Il est probable que si, au lieu d'observer ces maladies pestilentielles ou contagieuses dans une salle d'hôpital où toutes les odeurs se confondent, on les étudiait à part et isolément, ou dans une réunion de malades de même nature, on parviendrait à quelque chose de plus précis, et on arriverait peutêtre à distinguer l'odeur des exhalations pulmonaire et cutanée propres à chacune de ces maladies.

3° Il y a encore le mode de communication qui, pour quelquesunes de ces maladies, est une preuve bien convaincante :

Placez dans la même chambre, mais sans communication directe et immédiate, deux individus, l'un parfaitement sain, n'ayant pas été vacciné et n'ayant jamais eu la variole ; l'autre précisément atteint de cette dernière maladie: nul doute, à moins qu'il n'y ait une immunité spéciale pour cette maladie, ce qui peut arriver, nul doute, dis--je, que le premier des deux individus ne soit bientôt atteint de cette même affection. Mais, comment aura-t-il fait pour la contracter? Ce ne peut être évidemment que par suite de l'absorption des exhalations pulmonaire et cutanée de l'individu malade (varioleux) par l'individu sain. Il faut pour cela que les exhalations aient quelque chose de spécial. C'est en effet ce qui a lieu, et c'est pour cela qu'on leur donne plus particulièrement le nom de miasmes. Il faut donc assigner aux miasmes, comme propriété principale, cette faculté de transmettre à un individu sain la maladie, l'affection dont est atteint l'individu qui les a produits.

Il y a encore d'autres faits probants : ainsi, n'est-il pas arrivé bien souvent que l'entrée d'une personne malade, dans un hôpital, dans une prison, dans une famille, dont les membres étaient jusque-là en bonne santé, a été promptementsuivie del'apparition d'une maladie en tout semblable à celle de l'arrivant; que bientôt d'autres individus, communiquant avec le premier malade, contractaient à leur tour une maladie de même nature, et qu'ainsi tout à coup une localité, jusqu'alors saine, se trouvait remplie de malheureux en proie à une affection qui évidemment y avait été importée ?

Caractères des miasmes. — 1° Il résulte de ce qui précède, que le corps humain peut, dans certaines circonstances, et par une disposition virtuelle, produire des miasmes, c'est-à-dire un corps de nature telle, qu'il est capable de transmettre à un individu sain

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la même affection que celle qui existait chez le premier. C'est là le premier caractère : développement d'une maladie semblable, par suite de l'absorption du miasme par les surfaces pulmonaire et cutanée.

Ce caractère n'est pas le seul, et il est très-important d'établir et de bien fixer les autres.

2° Le miasme, une fois produit chez un individu malade, peut se transmettre, et développer une maladie semblable chez un certain nombre d'autres, et souvent ce nombre est considérable. Une fois né, le miasme semble se reproduire et se propager en vertu d'une action inconnue dans sa nature, mais qui présente quelque analogie avec l'acte de la fermentation.

3° La transmission du miasme se fait de plusieurs manières, et cela sans que les effets qu'il produit éprouvent de modifications spéciales. Tantôt, la transmission est immédiate, et elle a lieu chez un individu qui habite la même chambre, la même maison, la même ville, la même localité, ou en d'autres termes, le miasme agit dans le lieu où il s'est développé.

Dans d'autres cas, la transmission a lieu à une certaine distance, et cette distance est parfois considérable. Ce sont alors les courants d'air, les vents, qui se chargent de transporter ainsi les miasmes. L'étude des épidémies présente de nombreux faits de ce genre, et montre des maladies transmises dans des localités placées sur la direction des vents. Si l'étude de la météorologie, appliquée à la propagation des épidémies, était faite avec plus de soin, nul doute que des faits semblables ne se multipliassent.

Il est un mode particulier de transmission des miasmes, qui s'opère par le moyen d'un individu qui cependant n'en subit pas l'inlluence. Ainsi, les vêtements, la peau elle-même d'un homme qui a été en contact avec un sujet atteint de maladie miasmatique, peuvent se charger des miasmes exhalés par ce dernier, et, sans qu'il en soit affecté lui-même, il peut les transporter ainsi à un autre individu , soit dans la même localité , soit dans une localité plus ou moins éloignée.

4° Les miasmes, pour agir sur un individu, ont besoin de le trouver dans un état spécial, état qui constitue précisément la prédisposition particulière pour la maladie. Cette prédisposition, qu'on ne saurait rattacher à rien -d'organique, et qui est complètement inconnue dans sa nature, est également indépendante de

l'âge, du sexe, de la constitution, du tempérament et des idiosynerasies, influences qui peuvent, il est vrai, la modifier. La prédisposition ne manifeste son existence que par la production de la maladie elle-même ; elle varie pour chaque affection miasmatique. Le jeune âge, le sexe féminin, la constitution faible et le tempérament lymphatique, favorisent, en général, la prédisposition spéciale, et facilitent l'absorption des miasmes.

5° La propagation des miasmes, l'intensité avec laquelle ils agissent sur des individus sains, sont fréquemment en rapport avec les conditions de température, d'humidité, d'exposition, et par conséquent avec la salubrité plus ou moins grande des localités, des pays, ou des climats. Ainsi, la chaleur, et surtout la chaleur humide, favorise le développement et la propagation des miasmes, et rend leur actiou plus certaine et plus intense. Il est cependant des miasmes, tels que ceux du choléra, par exemple, sur lesquels ces conditions climatériques n'ont que bien peu d'influence ;

6° Si certaines influences atmosphériques ont quelque action sur les miasmes, et peuvent favoriser leur développement, il n'est pas moins certain que bien peu de ces influences sont capables de les détruire et de les anéantir. Ainsi, la chaleur porte leur action au maximum; le froid la réduit au minimum; mais ni l'un ni l'autre, avec quelque intensité qu'ils agissent, ne peuvent les anéantir complètement.

7° Les miasmes, une fois produits, ont la propriété de se conserver un temps très-long, de survivre à l'individu, enfin, de résister même à la putréfaction. Voici quelques exemples qui le prouvent.

« Le fossoyeur deChehvood, dans le comté de Sommerset, ouvrit, « le 50 septembre 1752, le tombeau d'un homme mort de la va- « riole, et inhumé depuis trente ans; la bière qui le renfermait « était de chêne et bien conservée ; l'ouvrier en perça la cou- « verture avec sa bêche; aussitôt il s'éleva dans l'air une puan- « teur telle que le fossoyeur n'en avait jamais ressenti de pareille. « Parmi les nombreux assistants, quatorze furent atteints de la « variole au bout de quelques jours, et la maladie s'étendit dans « toute la contrée.

« Une dame, qui avait succombé à la variole, fut inhumée ({ dans une église; le monument qu'on lui érigea ne put être

(( terminé qu'à la fin de l'année du deuil ; pour le poser, il fallut « déplacer la pierre qui couvrait le cercueil ; celui-ci était de « plomb, et seulement à un pied de profondeur de la surface du a sol ; il fut entamé dans cette manœuvre, et il en sortit aussitôt « une vapeur fétide, qui fit périr sur le coup un des ouvriers « maçons; diverses personnes s'évanouirent, et l'architecte « Lory, qui était présent, et auquel on doit les détails de cet a événement, fut atteint de la variole. »

(Guérard, thèse de concours.)

M. Ozanam cite, d'après un auteur anglais qu'il ne nomme pas, l'exemple de deux fossoyeurs, qui, ayant déterré le cadavre d'un varioleux, inhumé depuis dix ans, furent pris de la même maladie, qui se compliqua de malignité .

8° Il existe un miasme spécial pour chaque maladie dite miasmatique , et les miasmes divers ne peuvent se transformer les uns dans les autres. Le miasme varioleux, par exemple, ne produira jamais d'autres maladies que la variole.

Pour quelques-unes de ces affections, la cause de la maladie et sa transmission résident tout entières dans les miasmes. Pour d'autres, ce n'estqu'un de ses modes de production etdetransmission, et il eD existe simultanément d'autres : telles sont certaines maladies virulentes, telles que la variole.

Voici les principaux miasmes ou les principales maladies pestilentielles :

première classe. — Maladies pestilentielles (miasmes pestilentiels).

Le caractère général de ces affections est de ne pas avoir de détermination anatomique spéciale bien caractérisée. Cette classe comprend le choléra, la peste d'Orient, le typhus des camps et la fièvre jaune.

Choléra. — Le choléra reconnaît-il pour point de départ, pour origine, des effluves marécageux, modifiés d'une manière particulière par la chaleur du climat, et cette origine peut-elle être placée aux bords du Gange, dans la presqu'île de l'Inde? C'est une opinion fort controversée, et que nous ne pouvons discuter ici. Mais quelle que soit cette origine, il n'en est pas moins probable que le choléra est une maladie qui se propage par miasmes, et que ces miasmes paraissent se soustraire à quelques-unes des

conditions précédemment établies. Les lois de sa propagation échappent à l'observation ; il résulte toutefois de la considération de l'ensemble de l'épidémie, que la chaleur semble favoriser son développement, tandis qu'une basse température paraît, sinon l'arrêter complètement, du moins l'atténuer beaucoup. La misère, les excès, les mauvaises conditions hygiéniques, paraissent également favoriser l'action des miasmes inconnus du choléra. Le choléra n'est pas une maladie inoculable ; la cause miasmatique est seule admissible.

Peste d'Orient. —D'après la discussion récente de l'Académie de médecine, les conditions qui déterminent et favorisent le développement de la peste sont, autant que l'observation permet de le constater, l'habitation sur des terrains d'alluvion ou sur des terrains marécageux , un air chaud et humide, des demeures basses, mal aérées, encombrées, l'accumulation d'une grande quantité de matières animales et végétales en putréfaction , une alimentation insuffisante ou malsaine; une grande misère physique, un état habituel de souffrance morale, la négligence des lois de l'hygiène publique et privée.

Quelle que soit cette origine, la peste à l'état épidémique est transmissibîe, soit dans les lieux où sévit l'épidémie, soit hors de ces lieux, et elle se transmet à l'aide de miasmes, qui s'échappent du corps des malades. Ces miasmes se répandent avec une grande facilité, et les individus qui s'exposent au contact immédiat des pestiférés ont de grandes chances pour les absorber et être atteints par la maladie. Ces miasmes se conservent très-longtemps, et peuvent, dans certaines circonstances, s'attacher aux vêtements, aux tissus, aux objets d'usage habituel, être transportés avec eux et communiquer la maladie. Ces faits toutefois, pour la peste d'Orient, sont exceptionnels. Les miasmes delà peste ne paraissent pas jouir de la propriété d'être transportés à de grandes distances par les courants d'air atmosphérique, il faut presque toujours des agents de transport plus matériels. C'est ainsi que non-seulement les vêtements, les tissus, les objets divers, ont servi d'agent de transport aux miasmes, mais encore les individus eux-mêmes. Ce transport ne suffit pas; il faut encore que les miasmes trouvent, pour se développer, des conditions climatériques favorables, et des individus présentant une prédisposition spéciale pour contracter la maladie.

Typhus des camps, typhus épidémique. — Le typhus est une maladie miasmatique. Il est probable que cette affection n'est autre chose que la fièvre typhoïde de nos contrées, avec une marche extrêmement aiguë, et se développant d'une manière épidémique, en raison de l'encombrement, des mauvaises conditions hygiéniques, du découragement des armées, de la disette, etc. Il est vraisemblable que sous l'influence de ces conditions diverses une quantité considérable de miasmes se produisent simultanément. Quoi qu'il en soil, le typhus n'en est pas moins une maladie essentiellement miasmatique, qui offre, sous le rapport de son mode de transport, de sa communication et de ses propriétés, la plus grande analogie avec les miasmes de la peste d'Orient. La chaleur, l'humidité, l'accumulation d'un grand nombre d'individus et d'autres causes encore, favorisent leur manifestation et le caractère épidémique de la maladie. Ce n'est qu'exceptionnellement que leur transport peut avoir lieu au loin par des courants d'air atmosphérique ; la plupart du temps, il faut un agent de transport matériel, tels que les vêtements, les tissus, etc., ou les individus eux-mêmes. La fréquentation des sujets qui en sont atteints, les soins qu'on leur prodigue, l'habitation dans la même salle, constituent pour les individus, qui sont placés dans ces conditions, une chance de plus pour absorber les miasmes et contracter la maladie.

Fièvre jaune. — L'origine de cette maladie, les causes sous î'intluence desquelles elle se développe, sont encore entourées d'obscurité; on convient cependant généralement d'en placer l'origine dans les effluves marécageux de certaines contrées tropicales. Une fois développée sous cette influence ou sous une autre, il n'en est pas moins certain que la fièvre jaune se propage presque toujours avec une grande facilité, et que cette propagation se fait par des miasmes, qui, toutefois, ne sont pas doués de la propriété de se transporter au loin; ils sévissent dans des zones parfaitement circonscrites ; la maladie reste quelquefois longtemps dans la localité où les miasmes se sont produits. La chaleur, l'humidité, les mauvaises conditions hygiéniques, favorisent le développement de ces miasmes et augmentent leur activité.

Les quatre maladies pestilentielles que nous venons de passer en revue ne sont pas inoculables, c'est-à-dire ne sont pas ca-

pables d'être développées chez un individu sain par l'introduction, sous l' épidémie, du sang, du pus, ou d'un liquide quelconque fourni par l'organisme de l'individu atteint de l'affection.

deuxième classe. — Maladies miasmatiques, avec détermination anatomique spéciale et constante.

Elle contient deux sous-divisions :

1° Avec détermination spéciale vers l'abdomen ;

2° Avec détermination spéciale vers la peau.

4° Maladies miasmatiques, avec détermination spéciale vers V abdomen.

Il n'y en a qu'une, la fièvre typhoïde.

Fièvre typhoïde. — La fièvre typhoïde n'est pas inoculable; c'est une maladie miasmatique, et on ignore complètement les lois qui président au transport, à la communication et à l'absorption de ces miasmes. Ces lois, auxquelles il est difficile de remonter dans les grandes villes, ont été étudiées dans les campagnes. Là, l'étude du mode de propagation de la fièvre typhoïde dans les épidémies des petites localités a déjà conduit un grand nombre de praticiens à admettre les propriétés contagieuses de cette affection. Je crains qu'on n'ait été un peu trop loin, et qu'on n'ait donné le nom de contagion à ce qui n'était que le résultat d'actions miasmatiques locales, et du transport des miasmes s'effectuant par l'intermédiaire d'un individu atteint de la maladie, qui les communiquait ainsi dans une localité jusque-là saine. La chaleur paraît favoriser son développement. Cette maladie sévit de préférence, ainsi qu'on le sait, sur les individus jeunes, récemment arrivés dans les grandes villes.

2° Maladies miasmatiques, avec détermination spéciale vers la peau.

Quatre maladies peuvent être rangées dans cette classe. Une d'elles est très-certainement inoculable ; les trois autres le sont très-probablement. La première est la variole; les trois autres sont la scarlatine, la rougeole et la suette miliaire. Pour la pre-

mière, le sang d'une part, et de l'autre le pus des pustules, paraissent être le siège du virus variolique. Pour les trois autres maladies, le sang est probablement l'agent du virus. Des expériences déjà nombreuses, et que nous ne pouvons rapporter ici, tendent à démontrer qu'il en est ainsi, et que le sang d'individus atteints de scarlatine, de rougeole , ou de suette miliaire , inoculé sous Tépiderme, peut transmettre à un individu sain une maladie analogue. La science toutefois n'est pas encore définitivement fixée à cet égard: la difficulté des expériences d'inoculation de cette espèce, et on pourrait presque dire l'immoralité qu'il y a à les tenter chez des individus sains, retarderont longtemps la solution de cette question.

Ces quatre maladies sont essentiellement miasmatiques dans le sens du mot: les miasmes qu'elles produisent agissent presque aussi énergiquement par le contact direct d'un individu malade avec un sujet qui ne l'est pas, que par le séjour dans le même lit, dans la même chambre, dans la même maison, et, enfin, dans la même localité. Ils jouissent également de la faculté d'être transmis aussi bien par les vêtements, les tissus, les objets usuels, la surface cutanée des individus, que par les courants d'air. La chaleur paraît aussi favoriser leur absorption par l'homme bien portant.

troisième classe. — Maladies accidentellement épidémiques et par conséquent accidentellement miasmatiques.

Cette classe ne correspond à aucune maladie inoculable, et les causes qui transforment une affection habituellement sporadique en maladie accidentellement miasmatique et épidémique sont complètement inconnues dans leur nature. Les variations de température, la chaleur, les mauvaises conditions hygiéniques, exercent bien une influence sur leur facilité de transmission et sur leur intensité, une fois que la transformation de maladie sporadique en maladie miasmatique a eu lieu, mais elles ne rendent pas compte de la transformation elle-même. On ignore complètement pourquoi telle affection, habituellement isolée, individuelle, acquiert, à une époque donnée, la faculté de produire des miasmes capables, par leur absorption, de développer chez des individus sains une maladie semblable.

Cette classe comprend surtout des phlegmasies et quelques maladies spéciales. On peut y faire rentrer : 4° la bronchite épidémique (grippe) ; 2° la méningite cérébro-spinale épidémique ; 5° les érysipèles ; 4° la dyssenterie ; 5° les affections pseudo-membraneuses (angine et croup) ; 6° certaines affections gangreneuses; 7° la coqueluche.

Ce sont là les maladies les plus communes ; car, d'autres affections que celles-là peuvent également et accidentellement développer des miasmes capables de produire chez des individus sains des maladies analogues.

Règles hijgiéniques. — Les règles hygiéniques relatives aux maladies miasmatiques sont de deux ordres. Les unes concernent les individus isolés pris à part, les autres regardent les populations, les individus pris collectivement.

4° Chez les individus considérés isolément et habitant une ville où règne une maladie miasmatique, les règles varient suivant l'espèce de maladie. Si elle est de la nature de celles dans lesquelles le contact, le voisinage immédiat de l'individu malade favorise Faction et l'absorption des miasmes par l'individu sain, comme la variole , la rougeole, la scarlatine, la suette miliaire, la peste, le typhus et la fièvre jaune, la première règle à suivre pour les individus qui n'ont aucun soin à donner aux malades, et qu'aucun lien d'amitié ou de famille n' y attache, est d'éviter le plus complètement possible leur contact, afin d'éloigner les chances d'absorption miasmatique.

Pour les affections qui ne sont pas dans cette classe, comme le choléra, la fièvre typhoïde, les maladies accidentellement miasmatiques, cette précaution est sinon inutile, au moins secondaire.

2° Les individus placés dans le centre d'action des miasmes doivent observer scrupuleusement les régies d'une hygiène sévère, tout en se rapprochant le plus possible, cependant, du genre de vie qui leur est habituel. Ainsi , on évitera les variations de température et le froid. On aura recours à une alimentation saine, médiocrement abondante, mais suffisante, légèrement tonique ; on évitera avec le plus grand soin les excès de table, les excès génitaux, et tout exercice, toute occupation trop violente. On tâchera d'éloigner, enfin, les préoccupations morales trop pénibles, la crainte trop vive de l'épidémie. Pour résumer,

on sera modéré en tout, et on mènera une vie douce, calme et tranquille.

3° L'hygiène publique des villes doit être dirigée et surveillée avec soin. Aux époques d'épidémies, il faudra veiller à la ventilation, à l'éloignement de tous les foyers d'infection et à la police sanitaire des marchés, sous le rapport de la bonne qualité et du bon état des denrées. On procédera à l'arrosement des voies de communication dans les grandes chaleurs, et à l'enlèvement des boues dans l'hiver et les saisons pluvieuses. Les soins qui seront donnés à l'observation de toutes ces règles pourront diminuer au moins l'action des miasmes et l'intensité de la maladie qu'ils produisent. Enfin l'administration essayera de rassurer le moral des populations par des publications appropriées.

Arrivons maintenant à des questions d'hygiène publique plus précises et en même temps plus difficiles :

4° Existe-t-il des moyens d'annihiler ou de détruire complètement les miasmes?

C'est une opinion que partagent encore beaucoup de personnes, et en faveur de laquelle existent quelques arguments qu'on ne manque jamais de produire. Nous ne nous occuperons pas ici des feux qu'on a conseillé d'allumer sur les places des villes dans lesquelles existe une épidémie, non plus que du camphre qui a joui d'une célébrité assez grande pendant l'épidémie de 4832,- et nous arrivons immédiatement au chlore.

A l'époque de la-première invasion du choléra, on partit de ce principe : que le chlore, en raison de sa grande affinité pour l'hydrogène, détruisait immédiatement les matières organiques «avec lesquelles il se trouvait en contact ; et, s'appuyant sur cette hypothèse très-probable que le choléra était produit par des miasmes, inconnus, il est vrai, dans leur essence, mais de nature organique, on crut pouvoir détruire ces derniers en dégageant du chlore, soit directement, soit par la décomposition lente des chlorures alcalins à l'air libre.

L'expérience ne répondit pas aux prévisions de beaucoup de médecins, et, soit que les miasmes qui sont doués d'une force de résistance si considérable à toutes les vicissitudes atmosphériques, et même- à la putréfaction et à la décomposition, soient inattaquables par le chlore, soit que ce gaz ne puisse être produit en quantité assez considérable pour détruire les- miasmes ré-

pandus dans toute l'atmosphère et qui se reproduisent par une sorte de fermentation, l'action du chlore fut complètement nulle et son emploi n'eut d'autre résultat que d'être extrêmement désagréable pour les personnes qui l'employèrent.

2° Pour empêcher la propagation d'une maladie miasmatique d'un pays dans un autre, on a eu recours soit aux cordons sanitaires, soit aux quarantaines. Essayons d'apprécier quelle peut être leur influence. D'abord, pour certaines maladies miasmatiques se produisant sous forme de grandes épidémies, ces grands moyens d'hygiène publique sont parfaitement inutiles ; c'est, par exemple, ce qui a lieu pour le choléra, pour la fièvre typhoïde, pour les maladies accidentellement miasmatiques; mais pour les autres, il y a une distinction à faire :

Pour les maladies dont les miasmes peuvent se transmettre nonseulement par des courants d'air, mais encore et même beaucoup mieux par l'intermédiaire des individus, de leurs vêtements, etc., il n'y a pas le moindre doute que l'on n'ait un grand intérêt à empêcher la communication d'un individu malade avec les individus sains, parce qu'il est probable que les miasmes développé» par le premier pourront être absorbés par les seconds et porter ainsi la maladie de proche en proche. Ce cas pouvant se présenter, il n'y a pas lieu, sous ce rapport, de supprimer complètement nos quarantaines. Mais ce n'est pas ainsi que la question est posée à l'égard des quarantaines pour les navires arrivant d'Orient et des localités où règne ordinairement la peste.

Il est de longues périodes pendant lesquelles il ne règne pas de peste en Orient, et dans la crainte chimérique de la communication d'une maladie qui n'existe pas alors, on apporte de grandes entraves à la liberté du commerce et aux communications des nations entre elles : c'est là, du moins, ce qu'on reproche à l'organisation actuelle des quarantaines. La réforme toutefois est commencée, et la création des médecins sanitaires français dans les principales villes du Levant , qui sont ordinairement le berceau de la peste, est déjà un progrés très-grand. Je ne puis entrer ici dans l'histoire complète des quarantaines; je vais seulement parler brièvement de la manière dont on pourrait comprendre l'organisation des quarantaines, afin qu'elles fussent en rapport avec les progrès de la médecine et de l'hygiène publique.

Partant de ce fait que la période d'incubation de la peste ne

dépasse pas sept jours, en en admettant neuf pour plus de certitude encore, on pourrait organiser les quarantaines de la manière suivante :

Lorsque la peste ne régnerait pas dans une ville, par exemple comme Alexandrie, Constantinople, etc., et, de plus, qu'il n'y aurait aucun pestiféré sur le navire qui quitterait cette localité, une patente émanée du médecin sanitaire et constatant ce double fait serait remise au bâtiment en partance. Comme ce bâtiment met un certain temps pour arriver à Marseille , si ce temps atteint ou dépasse neuf jours, et qu'à l'arrivée un nouvel examen fasse reconnaître qu'il n'y a eu aucun cas de peste pendant la traversée et qu'il n'y en a aucun à l'arrivée, ce bâtiment, ses marchandises et ses passagers seraient mis en libre pratique.

t>ï au contraire la durée du voyage n'atteignait pas neuf jours, c'est-à-dire la durée maximum de la période d'incubation de la peste, on compléterait ce temps par la station et l'isolement au lazaret, et si pendant ce temps aucun cas de peste ne s'y manifestait le bâtiment serait également mis en libre pratique.

Dans le cas où la peste existerait dans la localité quittée parle navire, si au départ il n'y avait aucun malade sur le bâtiment (fait constaté par le médecin sanitaire), et si aucun cas ne s'était manifesté pendant la traversée et durant la même période de neuf jours effectués en mer, ou complétés au lazaret, il y aurait encore lieu au bout de ce temps de mettre le bâtiment en libre pratique.

Dans le cas enfin où la peste existerait dans la localité d'où part le navire, et où un cas de cette maladie se manifesterait durant la traversée et dans cette période de neuf jours, ce serait alors le cas de maintenir la séquestration et l'isolement du nayire jusqu'à ce qu'il se fût écoulé une nouvelle période de neuf jours depuis la mort ou la guérison du dernier pestiféré, et qu'on n'eût plus alors rien à redouter. On organiserait par des règlements particuliers ce qu'il y aurait à faire dans tous ces cas.

2° DES ÉMANATIONS PUTRIDES PROVENANT DE MATIÈRES EN PUTRÉFACTION OU EN DÉCOMPOSITION.

Lorsque la vie vient à abandonner le corps humain ou celui des animaux, les éléments divers qui les constituent, n'étant plus animés par le principe qui leur permettait de résister aux agents

physiques , subissent alors non-seulement l'influence de ces agents, mais encore réagissent les uns sur les autres, et les phénomènes de la putréfaction et de la décomposition putride ne tardent pas à se manifester. Les principes constituants des corps forment d'abord des composés intermédiaires et passagers qui, plus tard, se décomposent à leur tour avant de se convertir complètement dans les éléments inorganiques primitifs.

Les produits de la décomposition putride résultent donc de l'absorption de l'oxygène atmosphérique et de la réaction des divers éléments constitutifs des corps.

Les gaz qui se produisent sont constitués par de l'ammoniaque libre ou combinée avec les acides carbonique, hydrosulfurique, acétique, etc. A ces gaz sont joints presque toujours de l'oxyde de carbone, de l'hydrogène carboné et de l'hydrogène phosphore, et bien souvent en même temps des efiluves fétides constitués par une matière animale infecte qui varie du reste aux diverses époques de la putréfaction. A mesure que ces produits se forment et se dégagent , les corps qui se décomposent perdent de leur cohésion, se ramollissent peu à peu, et finissent par se fluidifier en partie.

Parmi les composés intermédiaires qui se forment souvent aux dépens des matières animales placées dans la terre ou plongées clans l'eau, on doit citer la production du gras de cadavre ; cette substance n'est autre chose qu'un savon à base d'ammoniaque qui se forme par la combinaison des acides gras contenus dans les matières grasses des cadavres, avec l'ammoniaque produite par la putréfaction. C'est une décomposition putride, entravée et arrêtée soifpar le milieu dans lequel elle s'effectue, soit par un obstacle quelconque à l'action de l'oxygène, soit enfin parce que la terre est imprégnée de matières animales et ne peut plus en absorber de nouvelles. C'est, par exemple, ce qui arriva lors des exhumations du cimetière des Innocents. La terre, imprégnée de matières animales, résidus de la décomposition des milliers de cadavres entassés depuis trois siècles, ne favorisait plus la décomposition putride, dans l'impossibilité où elle était d'absorber les gaz qui en étaient le produit. Elle arrêtait ainsi la putréfaction et facilitait la combinaison de l'ammoniaque avec les acides gras.

Trois conditions sont indispensables pour que la décomposition putride ait lieu :

1° La présence de l'oxygène de l'air et la facilité plus ou moins grande de son renouvellement;

2° Une température suffisamment élevée;

5° Un certain degré d'humidité.

On décrit ordinairement dans la putréfaction quatre périodes :

La première est marquée par la tendance à la décomposition ; il n'y a encore qu'une odeur particulière, l'odeur d'évent.

La deuxième est celle de la putréfaction commençante ; il y a déjà un peu de ramollissement des tissus, et l'odeur est infecte.

La troisième est la putréfaction avancée; les tissus sont convertis en putrilage brunâtre, et il se dégage des miasmes fétides, ammoniacaux.

La quatrième est la décomposition achevée; l'odeur est faible, toute forme organique a disparu, les tissus sont transformés en terreau animal brun-noirâtre.

Les circonstances suivantes favorisent la décomposition putride :

1° La température. C'est seulement clans les limites comprises entre 0 et 60° centigr. que la décomposition putride s'opère; audessous, le corps ne s'altère pas ; au-dessus, il se dessèche et se momifie.

2° L'état électrique. La décomposition est beaucoup plus rapide par les temps orageux.

5° La nature du milieu où la matière animale est déposée; ainsi la putréfaction peut avoir lieu à l'air libre, dans l'eau, ou dans le sein de la terre. C'est à l'air libre qu'elle est le plus rapide. L'eau vient ensuite ; ce liquide toutefois ne retarde pas beaucoup la décomposition. Enfin vient la terre; c'est dans ce milieu que les matières animales se conservent le plus longtemps.

4° L'humidité. Elle accélère en général beaucoup la décomposition putride.

5° Sexe. Il exerce une certaine influence : ainsi les individus du sexe féminin subissent plus parfaitement la décomposition.

6° Le tempérament et la constitution que présentaient les individus exercent une certaine influence sur la rapidité et la forme

de la putréfaction : les individus charnus et gras éprouvent la transformation graisseuse, la saponification ; les sujets secs et maigres se dessèchent et se momifient ; les. individus à fibres lâches et humides éprouvent surtout les effets de la décomposition putride.

7° La nature de l'affection qui a causé la mort influe également. On sait, par exemple, que les corps foudroyés par le fluide électrique, ou bien asphyxiés par la vapeur du charbon, etc> se décomposent plus rapidement.

Effets des émanations 'putrides.

Les auteurs sont fort partagés à cet égard ; les uns pensent que ces émanations n'exercent aucune influence sur la santé, ou du moins que cette influence est bien peu de chose. D'autres, au contraire, lui font une large part. M. Guérard , qui a traité ce sujet dans son excellente thèse de concours, a exposé avec impartialité les opinions des uns et des autres. Nous le suivrons dans son rapide résumé.

Beaucoup de médecins pensent que la décomposition des matières animales n'engendre pas de principes particuliers , qui soient la cause spéciale d'accidents plus ou moins graves. Warren et Parent-Duchâtelet sont les auteurs qui ont le plus cherché à accréditer cette opinion, et qui ont accumulé le plus de faits en sa faveur.

D'après eux, toutes les professions qui exposent les individus à séjourner habituellement au milieu des exhalations animales, ne les disposent à aucune maladie spéciale; loin de là, leur santé est florissante et leur constitution robuste; tels sont les bouchers , les savonniers , les chandeliers , les tanneurs , les corroyeurs , les boyaudiers , les fossoyeurs, les vidangeurs, et bien d'autres; ils citent encore les étudiants en médecine, qui passent une partie de l'année dans les salles de dissection et au milieu de corps en putréfaction, et qui ne sont pointâtteints pour cela d'accidents particuliers. S'il en est parmi eux quelques-uns qui sont pris de fièvre typhoïde, c'est dans un tout autre ordre de causes qu'il faut en chercher l'origine : l'arrivée récente à Paris, le changement.de genre de vie, les conditions hygiéniques moins satisfaisantes, doivent jouer ici un grand rôle.

Puis, viennent des exemples particuliers rapportés par ces deux

auteurs, et clans lesquels aucun accident n'a suivi ^exposition habituelle ou passagère aux émanations putrides.

En regard de ces faits, on en rapporte d'autres non moins nombreux, et dans lesquels des accidents plus ou moins graves ont pris naissance.

D'abord, quant à ce qui concerne les professions où les individus qui les exercent séjournent au milieu des exhalaisons animales, il n'y a aucune comparaison à faire avec les émanations putrides. Dans les premières, ces exhalaisons ne sont pas putréfiées, altérées ; ou si elles présentent quelquefois ces conditions, ce n'est que passagèrement et exceptionnellement.

Pour les étudiants en médecine, la question n'est pas aussi évidente ni aussi claire que paraissent le penser les auteurs en question. Le séjour, trop prolongé au milieu des corps en décomposition, dans les salles de dissection, n'a très-souvent, il est vrai, aucun inconvénient. Mais quelquefois aussi on observe certains accidents, et en particulier de la céphalalgie, des vomissements, des coliques, une diarrhée, en général, fétide, quelquefois, enfin, un peu de dyssenterie. La fréquentation des salles de dissection prédispose-t-elle les étudiants en médecine à la fièvre typhoïde? M. Guérard a discuté cette question avec soin, et il n'ose se prononcer à cet égard d'une manière définitive. Sa conclusion est que les « émanations des matières animales qui se « putréfient ne sont peut-être pas étrangères à la production « de certaines formes de fièvre typhoïde. »

On connaît les accidents graves qui surviennent à la suite des piqûres anatomiques ou après l'absorption des matières en décomposition. C'est surtout chez les étudiants en médecine que ces accidents arrivent et qu'ils déterminent des phlébites, des résorptions purulentes et toutes leurs conséquences. Le séjour habituel des étudiants dans les hôpitaux et les salles de dissection favorise probablement l'absorption des matières putrides par les blessures qu'ils peuvent se faire.

M. Guérard rapporte de nombreux exemples d'accidents arrivés à la suite de l'inspiration des émanations putrides ; ces exemples peuvent se résumer de la manière suivante :

Souvent à la suite de l'ouverture de cercueils contenant des corps en décomposition complète, le dégagement immédiat d'une grande quantité d'émanations putrides a déterminé des morts

subites. C'est surtout chez les fossoyeurs, chargés de telles exhumations, que de pareils accidents ont été observés. Dans d'autres cas, et lorsque les miasmes n'étaient pas accumulés en quantité aussi considérable, ni dégagés en un court espace de temps, on a observé d'autres accidents moins formidables, il est vrai, mais assez graves encore pour occasionner consécutivement la mort. Ces accidents sont en particulier des nausées, des coliques, des vomissements, des diarrhées, des dyssenteries, présentant quelquefois des caractères de malignité ou de putridité.

Parmi les faits rapportés, le suivant me semble bien curieux. (Navier.) « En 1773, le 20 avril, on creusa dans la nef de l'église « Saint-Saturnin, à Saulieu, une fosse, pour y déposer une « femme morte de fièvre putride. Les fossoyeurs découvrirent le « cercueil d'un individu enterré le 3 mai précédent ; au moment « où ils descendirent le corps delà femme, la bière s'ouvrit, ainsi « que le cercueil dont il vient d'être question ; une odeur infecte « se répandit aussitôt, et obligea les assistants de sortir; de « cent vingt jeunes gens des deux sexes qu'on préparait dans (( l'église à la première communion, cent quatorze tombèrent « dangereusement malades, ainsi que le curé, le vicaire, les « fossoyeurs, et plus de soixante-dix autres personnes, dont dix- « huit succombèrent; dans ce nombre, on compta les deux ecclé- « siastiques qui périrent les premiers. »

Comment concilier les opinions si contradictoires que nous avons passées en revue? Innocuité complète des émanations putrides pour les uns; accidents graves et même mortels pour les autres ! Nous pensons, avec M. Guérard, que la différence des résultats observés s'explique par la différence de nature des émanations dans le plus grand nombre des cas (professions où sont maniées les substances animales), et pour les autres, par la différence de quantité. Ainsi, le dégagement spontané d'une quantité excessive d'émanations putrides exerçant une action immédiate sur un ou plusieurs individus, peut déterminer la mort subite. Un dégagement moins considérable, mais encore assez fort, amènera une dyssenterie, la diarrhée, etc. Enfin, un dégagement de matière putride, que des courants d'air, une ventilation convenable et énergique, dissémineront dans l'atmosphère , pourra n'être suivi d'aucun accident.

D'après M. Pariset, la cause de la peste d'Orient réside exclu-

CHAP. V. — DE l'air atmosphérique. 175

sivement dans la production d'une grande quantité de matières putrides dans les villes, qui en sont le point de départ; ce serait, pour me servir de l'expression ancienne, une maladie infectieuse. Cette opinion est peut-être vraie, mais elle est encore à démontrer.

Les hommes ont de tout temps cherché à se soustraire aux inconvénients qui pouvaient résulter pour eux de la présence des produits de la putréfaction animale. C'est pour atteindre ce but qu'ils ont toujours eu recours à l'inhumation des corps privés de la vie. On trouve , en effet, chez tous les peuples qui ont laissé des monuments, les sépultures régulièrement établies et l'inhumation entourée de soins minutieux.

Les inhumations ont eu d'abord pour but de rendre les dépouilles mortelles à la terre. Les Egyptiens seuls paraissent avoir fait exception, et* dans la crainte où ils étaient que les débordements du Nil ne missent à découvert les cadavres inhumés et n'en opérassent la putréfaction, ils eurent recours aux embaumements, que la facilité de se procurer du bitume et des aromates encouragea.

Cet usage devint universel chez ce peuple, et la perfection avec laquelle ils parvinrent à pratiquer cet art fut telle, que leurs momies " sont parvenues jusqu'à nous dans un état d'intégrité parfaite.

Chez les Grecs et les Romains, l'usage de brûler les morts ne fut ni le plus ancien ni le plus répandu ,• il était réservé aux riches familles et aux patriciens. Le bas peuple, à Rome, était entassé dans des fosses communes d'où s'exhalait une odeur infecte qui leur avait fait donner le nom àeputiculi.

L'inhumation était un fait général chez ces peuples, et elle était pratiquée ordinairement clans des lieux expressément consacrés à cet usage et placés hors des villes.

Dans les premiers siècles qui suivirent l'établissement du christianisme, les chrétiens se conformèrent d'abord, pour le mode et le lieu de sépulture, aux usages des peuples dont ils faisaient partie.

Aune époque ultérieure, les restes des personnes mortes en odeur de sainteté furent déposés sous les autels des basiliques, et peu à peu cette pratique finit par s'étendre à toutes les classes de la société.

Cet usage avait de sérieux inconvénients , dont le principal était le dégagement continuel d'émanations putrides dans les églises et les lieux consacrés. Il y eut de longues luttes pour arriver à la réforme d'abus aussi graves, mais enfin elle put être obtenue, et aujourd'hui la prohibition des sépultures particulières est générale, depuis le décret du 42 juin 1804.

Les divers modes d'inhumation maintenant en usage se réduisent à trois :

1 » Dans des caveaux ; 2° dans des fosses ; 3° dans des monuments d'une construction spéciale.

L'inhumation en fosses est généralement adoptée en France. Beaucoup de familles aisées font construire cependant des monuments destinés à leur servir de sépulture, et on appelle caveau la partie de ces monuments qui doit recueillir les cercueils. Chaque bière y occupe un emplacement particulier. Des monuments funéraires existent dans plusieurs villes importantes. A Bologne, par exemple (Campo-santo ), c'est une rangée d'arcades et d'édifices en briques. Dans chaque chambre on a pratiqué, dans l'épaisseur des murs, des cavités en forme de four, régulièrement disposées les unes par rapport aux autres. Les bières sont reçues dans ces fours, que Ton scelle par-dessus. Les pauvres sont enterrés dans les fosses communes placées au milieu des carrés qui séparent les édifices.

Quel que soit le mode employé, les inhumations actuellement en usage conduisent à l'un des résultats suivants : tantôt c'est la destruction complète et rapide des matières organiques qui constituent le corps, comme , par exemple, cela a lieu au sein des fosses creusées à même dans le sol, celui-ci étant supposé perméable et la terre vierge de substances animales ; d'autres fois elles retardent leur décomposition parla formation d'une atmosphère factice de gaz qui s'opposent à la rapidité de la putréfaction (caveaux scellés). Dans d'autres cas enfin, c'est la momification et la dessiccation qui ont lieu (inhumations dans des terres ou cavités à parois capables d'absorber les gaz putrides et les liquides).

Cimetières. — Les cimetières ne peuvent plus maintenant être placés dans l'intérieur des villes; aussi cette question a-t-elle perdu une partie de son importance hygiénique.

Le décret de 1804, dont nous avons déjà parlé, prescrit de les établir dans des points culminants, exposés au nord. Chaque

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fosse doit être de \ m. 5 à 2 m. de profondeur sur 0 m. 80 de largeur. La distance qui les sépare peut varier entre Om. 50 et 0 m. 40 sur les côtés et 0 m. 30 à 0 m. 50 à la tête et aux pieds.

La fosse commune consiste dans une large tranchée creusée à la profondeur ordinaire et au fond de laquelle les bières sont placées les unes à côté des autres.

Il est aussi enjoint de donner à ces emplacements des dimensions assez vastes pour ne pas être obligé de revenir au même endroit avant la fin de la cinquième année, temps maximum jugé nécessaire pour la destruction complète des matières organiques.

Les enveloppes de toile, de bois, dont on entoure les corps, retardent leur décomposition.

Après un laps de temps plus ou moins considérable, le sol des cimetières finit parêtre tellement saturé de substances animales, que la fermentation putride ne peut plus s'y développer. Quand le sol d'un cimetière a atteint cette limite, l'autorité doit en interdire l'usage ; car alors ce ne serait plus une décomposition putride qui arriverait, mais la formation du gras de cadavres (saponification). L'usage n'est pas d'inhumer les animaux; la plupart du temps ils sont livrés à l'équarrissage (chevaux, chats, chiens), et leurs parties constituantes livrées à diverses industries. Il existe cependant une ordonnance qui prescrit d'enfouir les animaux morts de maladies contagieuses, telles que gangrène, pustules malignes, morve, etc.

Nous pensons avec M. Guérard , et malgré l'avis contraire de Parent-Duchâtelet, qu'il n'y a pas lieu de laisser tomber une pareille coutume en désuétude.

Les exhumations ont souvent été la cause d'accidents graves, sur lesquels nous avons déjà insisté ; il est utile de prévenir ces dangers qui sont réels et que beaucoup défaits démontrent. C'est ce qui a conduit à employer des moyens particuliers pour désinfecter les matières animales ou pour préserver des accidents dus à leur décomposition .

Ces moyens sont ou préservatifs, ce sont les embaumements; ou bien ils sont actifs et désinfectants.

Embaumements. — Les embaumements par la méthode ancienne, qui se composent des incisions, des poudres absorbantes et odoriférantes placées dans ces incisions et dans les cavités naturelles, enfin des bandelettes extérieures, sont à peu prés aban-

donnés pour les méthodes par injection dans les artères. Ces dernières varient ; voici les plus généralement employées.

1° L'injection, dans les artères, d'alcool chargé de bichlorure de mercure à l'aide du chlorhydrate d'ammoniaque ; excellent moyen qui peut conserver les corps indéfiniment.

2° L'injection d'une solution d'acide arsénieux dans l'eau ou l'alcool, moyen aussi bon que le précédent, mais que les médecins légistes repoussent comme pouvant être employé à la suite des crimes et empêcher ainsi de les découvrir. 3° L'injection de chlorure de zinc en solution étendue. Cette méthode paraît être celle qui prévaut actuellement. Elle est excellente, simple et peu dispendieuse.

4° L'injection d'une solution aqueuse d'acétate d'alumine. Les cadavres embaumés, pour être conservés avec plus de certitude, doivent être placés dans un cercueil de plomb, doublé en dedans et en dehors de cercueils de bois.

Moyens destructifs des émanations putrides. Ces moyens peuvent être employés dans les inhumations comme dans les exhumations ; c'est plutôt dans ces dernières qu'ils sont utiles. On peut également en faire usage pour détruire les émanations putrides produites par les animaux, quelle que soit leur origine.

Les moyens à employer sont de plusieurs sortes : Les premiers agissent par absorption physique : ce sont, en particulier, le charbon et la chaux vive qui paraissent opérer la désinfection presque instantanément (Parent-Duchâtelet, Barruel). On a dû renoncer àfla chaux, parce que, dans plusieurs circonstances, elle a favorisé le dégagement de gaz ammoniac.

Les seconds agissent par voie de décomposition ou de neutralisation chimique. Le chlore et les chlorures sont généralement et à peu près exclusivement employés. On doit préférer des aspersions d'une solution de chlorure alcaline faite dans la proportion de 50 grammes de ce sel pour 2,000 grammes d'eau. Le chlorure de chaux en poudre est encore un moyen excellent.

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