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I. — Régime quantitatif

Pour apprécier l’influence du régime quantitatif, il est utile d’établir plusieurs propositions qui ne doivent point être perdues de vue, et qui sont les suivantes :

1 0 La quantité de nourriture que l’homme est obligé de prendre chaque jour, est en raison directe de l’exercice qu’il fait, et des efforts musculaires qu’il est obligé de déployer.

Plus l’exercice est considérable, plus il faut d’aliments; car l’exercice suppose une combustion considérable de carbone, provenant, soit de la décomposition interstitielle des tissus, soit de l’assimilation des aliments respirateurs, tels que fécules, gommes, sucre, etc., etc.

2° La quantité d’aliments consommés par l’homme est en raison inverse de l’élévation de température de l’atmosphère. Plus la chaleur est forte, moins il a besoin de nourriture; car il lui faut moins de calorique, et, partant, il brûle une moindre quantité de carbone.

En combinant ces deux influences, on est conduit à conclure que c’est en ne faisant aucun exercice et en résidant dans une contrée tropicale, que l’homme peut être réduit, sans inconvénients, au minimum de nourriture, et que c’est en séjournant dans les climats froids et en faisant des efforts musculaires considérables, qu’il est obligé de faire usage delà quantité la plus considérable d’aliments.

3° L’homme n’a besoin, pour vivre, que d’une quantité de nourriture très-inférieure à celle qu’il consomme habituellement. C’est l’habitude, l’usage et l’imitation qui règlent la quantité d’aliments qu’il consomme chaque jour. On peut donc regarder comme une circonstance hygiénique favorable, et qui constitue la sobriété, l’habitude de manger très-peu. Les annales de la science sont remplies d’exemples d’individus qui ont soutenu leur vie pendant très-longtemps avec des quantités trèspeu considérables d’aliments. J’ai rapporté plus haut un fait qui prouve de quelle faible proportion de nourriture les hommes peuvent se contenter dans les pays chauds.

Ces préliminaires bien établis, la question du régime peut être maintenant examinée.

1° Diète. — La diète est la privation absolue d’aliments. Ses effets sont différents, suivant qu’on la considère chez un individu sain ou chez un individu malade. Chez un individu sain, la diète prolongée et absolue finit par amener la mort au bout d’un temps variable, et dont la durée dépend de l’âge de l’individu, de sa santé antérieure, de la force de sa constitution, et,

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enfin, de son degré de résistance vitale. La mort n’arrive, en général, qu’à la suite d’une série de phénomènes, que plusieurs exemples consignés dans la science ont permis d’étudier. Ces phénomènes aboutissent presque toujours au développement d’une gastro-entérite aiguë bien caractérisée, accompagnée d’un délire intense, au milieu duquel arrive la mort.

Dans les maladies aiguës, la diète est parfaitement supportée, et ne détermine aucun phénomène appréciable. C’est à elle, toutefois, qu’il faut attribuer la diminution de proportion des globules qui survient dans toute maladie aiguë, et qui, persistant pendant la convalescence, contribue à la faiblesse des malades, et détermine un état d’anémie plus ou moins caractérisé.

Dans les maladies chroniques, la diète, lorsqu’elle est observée trop rigoureusement, contribue beaucoup à affaiblir les malades, à diminuer la proportion des globules de leur sang et à éloigner l’instant où la convalescence s’établira : une diète trop sévère éternise quelquefois des maladies chroniques.

Dans la convalescence, une diète trop complète produit des effets analogues ; elle laisse le malade dans un état de faiblesse et de débilité qui le rend accessible à de nouvelles causes de maladies; elle donne à l’estomac une susceptibilité qui, plus tard, empêche cet organe de recevoir avec autant d’avantages les premiers aliments; enfin elle prolonge indéfiniment la convalescence.

Règles hygiéniques. — 1° Dans les maladies aiguës, et surtout dans les maladies aiguës avec état fébrile, une diète rigoureuse et absolue est de toute nécessité. Cette nécessité se fait encore plus particulièrement sentir dans les maladies du tube digestif.

2° Dans les maladies chroniques autres que celles du tube digestif, il n’est pas nécessaire de garder une diète sévère. L’alimentation doit être légère, peu excitante, et répétée souvent. Pour déterminer la quantité et la qualité des aliments dont on doit faire usage, on se guidera sur la manière dont les organes digestifs les supportent, et sur l’absence d’un léger mouvement fébrile pendant le travail de la digestion. Dans les affections chroniques du tube digestif, la diète, sans être absolue, devra être plus rigoureuse, et les aliments légers et en très-petite quantité. C’est souvent en pareil cas qu’on se trouve bien du régime lacté.

Dans la convalescence, on fera cesser progressivement la diète. On commencera par des bouillons légers, par du lait, avant d’arriver aux aliments solides. Pour augmenter la quantité des

aliments et leurs qualités nutritives, on se guidera sur les données suivantes : 1 0 la facilité de leur digestion; 2° l’absence de pesanteur épigastrique et de développement de gaz; 3° la chaleur naturelle de la peau pendant l’acte digestif.

2° Régime insuffisant. — Alimentation insuffisante. — On entend par ces expressions l’état qui résulte pour l’homme d’une nourriture insuffisante, parla quantité trop faible des aliments, ou par leur composition, qui est telle qu’ils renferment une proportion trop peu considérable de principes nutritifs.

On doit à Chossat des recherches curieuses sur les pertes de poids que la diète ou une alimentation insuffisante font éprouver à l’homme considéré dans son ensemble ou dans ses principaux appareils.

Pour que l’homme arrive à succomber à la suite de là diète ou d’une nourriture insuffisante, il faut, d’après Chossat, que le poids de l’homme soit réduit de 1 à 0,4. Tous les organes ne subissent pas au meme degré cette déperdition de poids. La graisse est réduite de 0,933 ; le foie, de 0,520 ; le cœur, de 0,469 ; les muscles, de 0,435 ; le tube digestif, de 0,424 ; les reins, de 0,379 ; les os, de 0,167. Le système nerveux ne subit presque aucune perte.

Il est curieux d’étudier l’influence de l’alimentation insuffisante sur les principales fonctions de l’organisme.

Digestion. — Quelquefois la faim est vive, mais souvent aussi, comme le fait remarquer M. Bouchardat, dans sa thèse sur l’alimentation insuffisante, il y a absence du sentiment irrésistible de la faim. — Le suc gastrique ne se produit que quand il y a introduction d’aliments dans l’estomac, sa quantité est donc en rapport avec celle des aliments ; il y a, en général, inaction des fonctions digestives. Vers la fin de la vie des individus qui succombent à la diète où à une alimentation insuffisante, il se manifeste souvent une diarrhée colliquative.

Absorption. — L’absorption redouble d’activité, et souvent on voit des produits morbides disparaître, des éruptions cesser d’être visibles, des tumeurs se fondre rapidement ; mais quelquefois aussi de nouveaux accidents en sont la conséquence. Ainsi les plaies ne se cicatrisent pas ; les fractures se consolident difficilement ; enfin, des foyers purulents ont pu être résorbés.

Circulation. — L’alimentation insuffisante exerce une puissante influence sur la composition du sang, d’après les travaux que nous avons faits avec M. Rodier. Voici les conséquences auxquelles nous sommes arrivés :

1° La quantité d’eau contenue dans le sang augmente souvent dans une proportion considérable, tandis que la somme

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des matières solides qu’elle tient en dissolution est notablement diminuée ;

2° La quantité des globules est notablement diminuée, et on les voit descendre à 120, 110, 100, etc., et au-dessous;

3° L’albumine est également notablement diminuée, et on l’a vue descendre de 80 à 60 et môme à 50 ;

4° La fibrine diminue rarement : cependant cette diminution a lieu dans quelques cas ;

5° Les sels inorganiques diminuent.

Ces modifications survenues dans le sang expliquent bien des phénomènes morbides, qu’on voit apparaître comme conséquence de l’alimentation insuffisante.

La diminution des globules explique l’anémie qui s’observe si souvent.

La diminution de l’albumine rend compte des hydropisies, qui sont si souvent la conséquence de l’alimentation insuffisante dans les disettes. Tel est, par exemple, ce qui eut lieu dans l’épidémie décrite par Gaspard {Journal de physiologie ), dans celle plus récente, décrite par M. Meersmann sous le nom de fièvre de famine.

La diminution de la fibrine, qui n’arrive que dans quelques cas, rend compte des hémorrhagies qui se produisent alors par différentes voies.

Respiration. — D’après les recherches de MM. Régnault et Reiset, la diminution de l’alimentation amène un ralentissement de la respiration et une absorption plus grande d’azote.

Calorification. — La température tend à s’abaisser sous cette influence. D’après Chossat, la diminution moyenne de la température, quelque temps avant la mort, serait de 16° centigr. — Cela m’étonne, car cette diminution est énorme. D’après Chossat, du reste, la mort qui est la conséquence de la diète et de l’alimentation insuffisante, serait due au refroidissement, dans le plus grand nombre de cas.

Sec/ étions. — Elles sont, en général, diminuées : les urines sont rares, 1a. salive est moins abondante. Chez les nourrices, il y a quelquefois agalaxie.

Un certain nombre de circonstances peuvent modifier ces divers effets.

L’âge. — Ce sont les enfants d’abord, puis les vieillards, puis les adultes, qui offrent le moins de résistance à la suppression de l’alimentation.

Le sexe. — La femme a besoin de moins d’aliments que l'homme : aussi ce qui lui suffit ne suffit pas toujours à ce dernier.

L'exercice. — Plus un individu est obligé de travailler, de faire de l’exercice, plus il a besoin d’alimenls.

Le climat. — Sous l’influence d’un climat chaud, il faut beaucoup moins d’aliments que dans un climat froid.

Le poids du corps. — Un homme petit, faible, délicat, a besoin de beaucoup moins d’aliments qu’un homme grand, fort et robuste.

L’habitude. — Il est évident qu’elle doit exercer une influence ; ainsi un homme habitué à beaucoup manger, supportera plus difficilement la diminution ou la privation d’aliments.

Pour bien apprécier le degré qui sépare l’alimentation suffisante de l’alimentation insuffisante, il faudrait que la première fût fixée d’une manière définitive; or, cela n’est pas et ne saurait être. Il y a un si grand nombre de circonstances qui modifient un poids moyen qu’on essayerait d’établir, qu’on a dû y renoncer ; il faudrait, en effet, tenir compte de l’âge, du sexe, du climat, de l’exercice, des habitudes, de la force de la constitution, etc. Nous rappellerons seulement, pour nous en servir en temps et lieu, que la quantité d’azote qui doit se trouver dans la somme quotidienne des aliments d’un adulte, bien développé et se nourrissant bien, a été fixée par Liebig, Dumas, etc., à 25 ou 27 gr.

Alimentation insuffisante par ses qualités. — U y a des aliments complets, c’est-à-dire qui contiennent à la fois des aliments plastiques et respirateurs : tel est le lait, par exemple, qui peut, à la rigueur, servir complètement à sustenter un homme, mais les aliments de ce genre sont rares, et, la plupart du temps, les aliments sont plutôt incomplets. Examinons, sous ce rapport, les aliments de nature animale et ceux de nature végétale .

1° Parmi les premiers se trouve la gélatine. Le rapport de M. Magendie a surabondamment démontré que, seule, elle ne nourrit pas, et que les chiens qui étaient soumis à l’usage exclusif de cette substance, succombaient. La fibrine seule, l’albumine seule, la caséine seule, la graisse seule, détermineraient absolument les mêmes effets.

Si les deux éléments nutritifs étaient réunis, il y aurait un aliment moins insuffisant. Ainsi, l’union de la fibrine et de la graisse, de l’albumine et de la graisse, etc., soutiendrait mieux et plus longtemps, quoique cependant ils ne soient pas complètement suffisants.

2° Parmi les aliments végétaux, il y a encore des aliments complets. — Le pain, qui contient de la fécule, du gluten (fibrine, albumine végétale, et de la graisse), mais ces principes ne sont peut-être pas en quantité tout à fait suffisante. Cepen-

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liant, le pain est généralement considéré comme aliment suffisant. Ne voit-on pas, dans nos campagnes, cet aliment fait, soit avec du froment, soit avec du seigle, forfner la base à peu près exclusive de l’alimentation ?

En dehors de ces cas, l’alimentation exclusivement végétale constitue évidemment un régime insuffisant. Voici quelles peuvent en être les conséquences :

1° La diminution de proportion des globules (anémie portée souvent à un degré assez considérable) ;

2° La diminution de proportion de l’albumine du sérum : de là des liydropisies consécutives, comme cela eut lieu dans l’épidémie décrite par Gaspard, dans celle de M. Meersmann;

3° L’affaiblissement de la constitution, l’amaigrissement, la grande excitabilité du système nerveux ;

4° Les vers intestinaux, qui sont, en général, un des accidents qui se produisent le plus rapidement.

Il y a encore une alimentation insuffisante par suite de privation de végétaux frais. Telle est celle qui résulte de l’usage habituel des viandes salées dans les voyages maritimes, et qui peut amener le scorbut.

Certains aliments végétaux pris, sinon d’une manière exclusive, du moins d’une manière prédominante, sont considérés comme pouvant amener certaines maladies ; telle serait la pellagre. Nous avons, du reste, discuté plus haut cette question.

D’après M. Debreyne, le régime végétal, loin d’abréger la vie et d’avoir même de sérieux inconvénients, est le moyen le plus certain de conserver la santé et d’assurer la longévité. Ces observations portent sur les trappistes. Si ses résultats sont exacts, c’est que les aliments végétaux dont font usage les trappistes contiennent des éléments azotés (fibrine, albumine, caséine végétales).

M. Bouchardat, dans son intéressante thèse, admet que le régime peut devenir insuffisant par suite de l’adultération des aliments, et de modifications plus ou moins profondes, survenues dans leurs qualités. Voici les principaux faits qu’il rapporte : les viandes altérées, le pain contenant de l’ergot de seigle, le pain fait avec de la farine altérée, avec de la poudre de talc, le lait altéré, additionné d’une quantité plus ou moins considérable d’eau; l’eau contenant une proportion de sels calcaires plus considérable que 1/1000, l’eau privée d’oxygène, d’acide carbonique ou d’iode, constituent, d’après le savant professeur, autant d’aliments insuffisants. Le défaut de coction des aliments ; l’absence de condiments ; la quantité trop peu considérable de sel marin ; la proportion trop faible des phosphates,

et, on particulier, du phosphate de chaux, sont dans le même cas.

D’après le môme auteur, il y a encore une autre source d’insuffisance des aliments. Ce sont les condilions dans lesquelles se trouvent les individus que l’on considère, conditions que l’on peut facilement établir, en rappelant que ce n'est pas ce qu'on mange qui nourrit , mais ce qu'on digère.

Voici quelques exemples :

Les vieillards, les individus qu’une paralysie retient constamment au lit, les convalescents, se trouvent mal d’une trop grande quantité ou d’une trop grande variété d’aliments. Chez le diabétique, une alimentation, suffisante pour tout autre, est insuffisante pour lui.

Il y a encore d’autres circonstances à prendre en considération.

A. L'âge. — Pendant la première année de la vie, un aliment maljéglé, l’insuffisance du lait, et son remplacement par du bouillon ou de la viande, peuvent amener le rachitisme. Chez les vieillards, il faut des aliments qui n’exigent pas un dissolvant gastrique énergique, ou bien il faut y ajouter des stimulants qui favorisent cette dissolution : tel est le vin.

B. Le climat. — La différence des climats peut rendre la même alimentation insuffisante, tandis qu’elle est suffisante dans une autre localité. Ainsi, un régime suffisant et Ionique dans un climat chaud, est insuffisant dans un climat froid.

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