CHAI’. XV. — TRAVAIL DANS LES MANUFACTURES
3° La nourriture. Partout elle est insuffisante et malsaine. Les détails nombreux consignés dans les mémoires de MM. Villermé et Thouvenin ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. La nourriture se compose communément de pommes de terre qui en font la base, de soupes maigres, d’un peu de mauvais laitage, de mauvaise pâte et de pain ; ce dernier est heureusement d’assez bonne qualité. On ne mange de viande et Ton ne boit de vin que le jour ou le lendemain de la paye, c’est à-dire deux fois par mois. Les ouvriers dont la profession est plus lucrative, ou qui, n’ayant aucune charge, gagnent par jour 1 fr. à 1 fr. 75 cent., ajoutent des légumes à ce régime et parfois un peu de viande. Ceux dont le salaire journalier est au moins de 2 fr., et qui ne sont point obérés, mangent presque tous les jours de la viande avec des légumes; beaucoup d’entre eux, surtout les femmes, déjeunent de café au lait.
4° La malpropreté, si révoltante surtout chez les ouvriers des deux sexes parvenus à un certain âge.
5° Le travail imposé aux enfants trop jeunes, trop débiles, et dont le développement n’est pas encore achevé; or, chez ces jeunes sujets soumis à un Iravaif trop rude, en môme temps qu’ils sont mal nourris, mal vêtus, mal logés, on ne tarde pas à voir la constitution se détériorer et le germe de bien des maladies se développer.
6° La journée des ouvriers, souvent trop longue, et qui va quelquefois jusqu’à se composer d’un travail de 15 et 16 heures, séparé par deux repas d’une heure, est une des causes qui influent notablement sur la détérioration de la santé des ouvriers des manufactures.
7° Le salaire , dans un grand nombre d’établissements industriels, est insuffisant pour l’ouvrier, lorsqu’il est chargé de famille ; de là les privations sans nombre qui lui sont imposées. Voici quelques résultats indiqués par M. Villermé. Dans les ateliers de filature du Haut-Rhin, le salaire moyen a été, en 1832, de 1 fr. 2 c., et, en 1836, de 1 fr. 11 c. Dans le môme département, la moyenne du gain des tisserands est de 138 fr. par an, ou 46 c. par jour; mais ils ne tissent que pendant la saison où l’agriculture ne les occupe pas. Dans une grande manufacture du Haut-Rhin, le salaire moyen des ouvriers a été, en 1832, de 73 c., et, en 1835, de 94 c. Les journées de paye des ouvriers employas à l’impression des étoffes sont un peu plus fortes. Elles sont, en moyenne, de 1 fr. 50 c. à 2 fr. Pour les ouvriers employés à la construction et à la réparation des métiers, elles sont plus considérables. On peut les estimer de 2 à 3 fr., et quelquefois de 6 à 10 fr.
Indépendamment de toutes ces causes qui contribuent à la
misère des classes industrielles, il en est une autre non moins puissante, et qui ne frappe pas seulement sur l’ouvrier qui gagne le plus, mais encore sur ceux dont le salaire est le plus faible. Celte cause dépend de lui seul; elle est dans ses vices et ses défauts.
C’est d’abord Y ivrognerie. C’est à la satisfaction de cette passion brutale que l’ouvrier consacre la plus grande partie de son gain. Il en résulte que, non-seulement cet abus des alcooliques altère sa santé, mais encore qu’il lui ô(e les moyens de satisfaire à ses besoins les plus urgents, ainsi qu’à ceux de sa famille. Presque tout son argent étant dépensé le dimanche et le lundi, il ne lui reste plus rien pour se procurer un logement convenable, des vêlements suffisants, une nourriture saine et en rapport avec le travail qu’il exécute.
C’est également cette misère incessante, dans laquelle il reste plongé jusqu’à la fin de sa vie, qui entraîne l’ouvrier à faire travailler prématurément ses jeunes enfants, afin de profiter de leur gain pour se donner un peu plus d’aisance, quelquefois même pour assouvir plus facilement son goût pour les boissons alcooliques.
11 est, enfin, un autre ordre de circonstances fâcheuses, telles que le libertinage, la corruption prématurée des jeunes sujets des deux sexes ; les grossesses et les accouchements dans un âge encore peu avancé, et, par conséquent, la procréation d’enfants faibles, débiles et délicats. Ces tristes résultats se produisent surtout dans les établissements où les deux sexes sont mélangés, comme dans les filatures de coton, de laine, les manufactures d’indiennes. Le libertinage est, au contraire, beaucoup moins fréquent dans ceux où l’on n’emploie que l’un des deux sexes.
Dans les filatures de coton, les ouvrières, vêtues très-légèrement pendant l’été, en contact continuel avec les hommes, entendant fréquemment des discours licencieux, entraînées par les conseils, se laissent très-souvent séduire, et dès l’âge de treize à quatorze ans, ainsi qu’on le voit fréquemment à Lille, Rouen, Amiens et Reims, la plupart ont déjà perdu leur virginité.
En France, où il naît à peu près annuellement 920,000 enfants, il y en a environ 73,000 naturels. Paris en fournit 9 à 10,000. Les villes où l’on en compte le plus, proportionnellement au nombre des naissances, sont les villes manufacturières, telles que Lyon, Montbrison, Rouen, Lille, Avignon, Saint-Quentin, Reims, Mulhouse.
L’imprévoyance et le défaut d’amour-propre sont le caractère du plus grand nombre des ouvriers des manufactures. Tra-