CHAPITRE LXXXVI BLESSURES DU NERF OPTIQUE
De toutes les blessures du nerf optique, les plus fréquentes résultent des lésions du canal optique ; les connexions intimes du tronc nerveux avec sa gaine osseuse expliquent que les fractures à ce niveau retentissent par compression et contusion sur lui, soit par suite d'une infiltration sanguine, soit par déplacement d'une esquille, soit lors de la formation du cal. Les agents du traumatisme, dans d'autres cas, tantôt rompent le nerf par arrachement, tantôt le broient ou le sectionnent au point même où ils le frappent. V arrachement du nerf se traduit par la rupture de son insertion oculaire, lorsque la violence a été exercée (coup de parapluie ou de corne) avec un corps, qui à la fois fixe le globe de l'œil contre les parois de l'orbite et refoule le nerf optique en arrière, en le chargeant sur un plan d'une largeur suffisante pour qu'il ne puisse s'échapper ou en l'emboîtant dans une fourche. Plus facile encore est l'arrachement au niveau du trou optique par traction, ainsi qu'en témoigne le cas classique de l'ivrogne qui, en tombant contre une porte, laisse son œil accroché à l'anneau d'une clef ou du fou furieux qui s'arrache le globe avec ses doigts1 et quelques faits malheureux d'élongation du nerf (Pamard). Enfin le corps vulnérant est un stylet, un fleuret ou un projectile, grain de plomb ou balle, qui dans leur course à travers l'orbite rencontrent le nerf, le contusionnent ou le sectiannent. Un coup de feu d'enfiladopeut même intéresser les deux troncs optiques, soit dans leur continuité orbitaire, soit au niveau de leur portion crânienne et causer ainsi une cécité double*
Si on laisse de côté les cas, où la lésion du nerf s'accompagne de déplacement persistant du globe plus ou moins contus, la symptomatologie des blessures du tronc optique se réduit au point de vue subjectif à des amauroses ou des amblyopies, qui se montrent sous trois aspects différents : 1° elles suivent immédiatement l'accident et persistent ensuite sans changement; 2° elles suivent immédiatement ou non le trauma-
(1) Dbspagket. Société d'ophtalmologie de Paris, 1892.
tisme, mais diminuent ou disparaissent plus tard; 3° enfin elles n'apparaissent qu'un certain temps après la blessure.
Les premières résultent d'une lésion immédiate et définitive du tronc nerveux, souvent au niveau du canal optique. Alors survient après des semaines une atrophie de la papille, dont la teinte est d'un blanc mat uniforme et dont l'absence de réseau capillaire contraste avec l'intégrité des vaisseaux centraux. D'autres fois la papille présente tout d'abord une infiltration sanguine, et plus tard, après son atrophie, on constate autour d'elle un anneau pigmentaire ou des dépôts à sa surface, tous indices de l'épanchement sanguin dans les gaines optiques. Enfin lorsque la continuité du tronc nerveux est intéressée dans sa partie terminale près du globe, après pénétration des vaisseaux centraux, l'ischémie est complète et parfois, si la contusion a porté sur le globe lui-même, on constate des hémorragies rétiniennes et choroïdiennes. Au bout de quelques jours la circulation se rétablit, mais sur le fond opalescent de la papille et de son pourtour il est impossible de distinguer les veines des artères. Celte vascularisation, du reste, dure peu et finalement la papille se montre d'iin blanc intense sans vaisseaux, mais nettement limitée et tranchant sur le fond rétinien, dont la teinte est plus pâle.
Lorsqu'une cécité immédiate ou établie rapidement, qu'elle soit complète ou non, s'améliore, l'on est en droit de penser à l'intervention d'une compression sanguine ; tandis que la lenteur d'apparition du trouble visuel et de l'atrophie optique fera soupçonner une compression nerveuse par un cal de fracture ou quelque altération secondaire des méninges ou du cerveau.
L'on est en droit d'espérer quelque re'sultat thérapeutique après les blessures du nerf optique, lorsque la cécité n'est pas complète et qu'elle s'amende spontanément; alors les injections de strychnine et l'emploi des courants continus auront parfois quelque efficacité.