I. — Traitement de la goutte articulaire aiguë
Certains médecins hésitent à combattre l'attaque de goutte aiguë à l’aide de médicaments : ils considèrent cette attaque comme une crise salutaire, cl pensent qu’en la respectant ils rendent service aux malades ; aussi se bornenlils à atténuer l’intensité des phénomènes douloureux ; ils sont, en un mot, fidèles à l’aphorisme de Cullen pour qui « patience et llanelle » constituaient
GOUTTE
tout le traitement. D'autres, au contraire, repoussent l’expectation et emploient systématiquement les deux médicaments héroïques dans la goutte articulaire aiguë : le colchique et le salicylate de soude.
D’ailleurs, que l’on ait recours ou non aux agents médicamenteux, ce qu'il faut prescrire avant tout, c’est le repos, Y immobilité absolue du membre où se manifeste la fluxion articulaire. On recommande habituellement de pratiquer Y enveloppement de l'articulation atteinte avec une couche épaisse d’ouate, recouverte de taffetas gommé et de l’enduire au préalable d'un Uniment huileux additionné d’extrait, d’opium, de jusquiame ou de belladone, ou tout simplement de la recouvrir de laudanum de Sydenham : on peut encore appliquer une pommade salicyléc :
Salicylate de soude 5 grammes.
Lanoline àO —
Mais il faut éviter les liniments susceptibles de provoquer une irritation de la peau, c’est-à-dire le baume de Fioravanti, les liniments chloroformé, ammoniacal ou camphré qui augmentent la poussée fluxionnaire par la douleur, en irritant les terminaisons nerveuses cutanées. Rendu n’est pas partisan de l’enveloppement ouaté ni des embrocations huileuses; il préfère les applications froides ; il fait entretenir en permanence des compresses trempées dans de l’eau à 50-25 degrés et renouvelées de temps en temps.
Pendant l’accès, le malade doit être maintenu à la diète liquide : le lait est généralement conseillé, mais il est souvent mal toléré; le malade peut prendre en outre du bouillon léger, dégraissé, dans lequel on délayera des œufs. Pour provoquer la diurèse, les eaux d 'Êvian ou de Contrexéville, édulcorées au besoin avec un sirop quelconque, sont préférables à toute autre boisson. M. Bouchard conseille d’administrer dès ce moment le carbonate ou le benzoate de lithine dans une infusion aromatique chaude (1 à 2 grammes).
D’une façon générale, les alcalins (poudre, eaux minérales) sont indiqués dès le début, car ils favorisent la diurèse.
On a préconisé également le citron (jus ou limonade), ce (pii peut sembler contradictoire avec l’emploi des alcalins ; mais il ne faut pas perdre de vue que l’acide citrique se transforme dans l’organisme en citrate de soude et autres citrates alcalins et que prescrire le citron aux goutteux revient à leur prescrire, indirectement, une médication alcaline.
Quand la goutte articulaire commence à rétrocéder, on permet certains aliments comme les viandes blanches, les légumes verts, les fruits cuits et, si le malade est anémié, on lui permet de boire une certaine quantité de vin blanc coupé d’Evian.
Si l’accès de goutte est d’intensité modérée, il est inutile d’administrer des médicaments; l’emploi de ceux-ci est au contraire légitime si l’accès est très intense, s’accompagne de douleurs intolérables et a de la tendance à traîner en longueur. Mais on ne doit prescrire le salicylate ou même le colchique que si les urines ne présentent pas d’albumine, si le cœur n’est pas altéré.
MALADIES DE LA NUTRITION
Les deux spécifiques de l’accès sont le colchique et le salicylatc de soude. « Le meilleur mode d’emploi du salicylate de so^lde consiste, d’après G. Sée, dans l’administration de 6 grammes pendant les trois premiers jours, puis de 4 grammes pendant les trois jours suivants et ainsi de suite alternativement de trois en trois jours, 6 grammes et 4 grammes pendant trois semaines. » L’action du salicylate de soude est expliquée par les recherches de Haig ; d’après ces recherches l’acide salicylurique est beaucoup plus soluble que l’acide urique.
M. Rendu considère comme une obligation absolue de tâter la susceptibilité des malades et de ne prescrire l’acide salicylique qu’avec beaucoup de prudence et en ayant soin de le faire prendre par petites doses d’heure en heure, afin d’en assurer l’élimination graduelle.
Le colchique , plus encore que le salicylate de soude, possède la propriété de calmer les douleurs et d’enrayer l’accès de goutte; mais on ne doit l’employer qu’au bout de quelques jours, lorsque la violence de l’accès commence à s’atténuer. « A partir du douzième jour, si les manifestations de l’accès ne sont plus actives, si rien ne révèle un travail qui va aboutir à une manifestation lluxionnaire nouvelle, vous pouvez arrêter l’accès, au risque de le voir se renouveler dans trois semaines. Il vaut mieux avoir deux accès courts et rapprochés qu’un accès traînant. C’est à l’aide du colchique (pie vous pourrez abréger une attaque de goutte, et c’est, à mon sens, le seul emploi légitime qui puisse être fait de ce précieux médicament dans le traitement de la goutte. » M. Bouchard donne, à partir du douzième jour seulement, 10 à 12 grammes de vin de colchique dans une potion à prendre trois jours de suite; M. Lécorché administre au contraire le colchique dès le début de l’accès ; il fait prendre d’emblée 00 gouttes de teinture de semences en trois fois dans la journée, ou 5 demi-cuillerées à café de liqueur de Laville, le matin, dans l’après-midi et dans la soirée, et, suivant l’effet produit, renouvelle la même dose le lendemain ou la diminue d’un tiers. Le 5e et le 4e jour, il donne deux fois 20 gouttes de teinture ou 2 demi-cuillerées à café de liqueur. Le 5e et le 6'', 20 gouttes seulement de teinture ou une demi-cuillerée de liqueur. Il est bien rare avec cette médication que, dès le 5e ou le 4P jour, la crise douloureuse ne soit déjà presque complètement calmée.
Rendu employait des doses moindres : XXV gouttes de teinture de semences le premier jour et XV à XX gouttes le lendemain et les jours suivants, par doses fractionnées deux ou trois fois dans les vingt-quatre heures.
Dujardin-Beaumetz formulait ainsi :
Teinture de colchique . . . , Alcoolature de racines d’aconit Teinture de jalap composée .
— de quinine ....
10 grammes.
XXX gouttes de ce mélange à prendre, le matin, le midi, le soir, dans un verre de tisane de frêne.
On peut, au lieu de teinture, prescrire l’extrait de semences à la dose moyenne
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de 0 gr. 10. Quant à la colchicine, son emploi doit être repoussé, car c’est un médicament d’une extrême toxicité.
Certaines indications thérapeutiques peuvent, au cours de l’accès de goutte, nécessiter une intervention spéciale. Ainsi quand la température atteint ou dépasse 40 degrés, on peut employer le sulfate de quinine à la dose de I gramme en deux prises, données à une heure d’intervalle.
Trousseau associait d’ailleurs la quinine, le colchique et la digitale :
Sulfate de quinine 15 centigrammes.
Extrait de digitale 25 milligrammes.
— de semences de colchique 5 centigrammes.
pour 1 pilule; 2 ou 3 par vingt-quatre heures, pendant trois, quatre ou cinq jours de suite.
Lorsqu’il existe de l’embarras gastrique, il faut se délier des vomitifs et des purgatifs.
On combattra la constipation uniquement à l’aide de lavements.
Contre les nausées, on peut prescrire la potion de Hivière ; contre le hoquet, Veau chloroformée glacée, et contre les douleurs stomacales, les cataplasmes très chauds. Si les douleurs sont très vives, le sirop de chloral est indiqué, mais il faut se garder de la morphine. S’il existe une surexcitation nerveuse très accentuée, on est autorisé h donner le soir l 'antipyrine à la dose de 1 à 2 grammes, ou V extrait thébaïque (2 à 5 centigrammes).
Enfin, si des complications pulmonaires surgissent, on aura recours uniquement aux applications de ventouses ; si le malade accuse de la dysurie, on lui fera boire de l’eau de Contrexéville, d’Aulus ou de Capvern.
Pour hâter la résolution de la fluxion articulaire, on peut ordonner le massage, mais en se rappelant que le massage fait prématurément ou mal fait est capable de réveiller les douleurs.
L iodure de potassium, à petites doses (0 gr. 50 à 0 gr. 80) est également utile.
En résumé, lorsqu’on est appelé à traiter un accès de goutte, on doit toujours se rappeler que ce qu'il faut traiter dans la goutte c’est la maladie ellemême et non I accès goutteux et que l’emploi des médicaments n’est justifié que par l’intensité des douleurs et la marche traînante de l'accès.