‹ Traité élémentaire de dermatologie pratique comprendant les syphilides cutanées. Tome premiere. Généralités et entité morbides vraiesChapitre 214 sur 252 · I. — ACCIDENT PRIMITIF, CHANCRE INDURÉ · texte numérisé non relu

I. — ACCIDENT PRIMITIF, CHANCRE INDURÉ

Étiologie. — L’agent infectieux de la syphilis se transmet d’ordinaire par inoculation directe : provenant d’un accident contagieux érodé et ulcéré, c’est-à-dire suintant, il est porté sur une plaie quelconque, quelque minime qu’elle soit, parfois simple éraflure épidermique d’un sujet sain. Cette inoculation se fait le plus souvent pendant le coït ; mais elle peut aussi se produire d’une manière accidentelle en dehors de tout rapport sexuel, par le baiser d’un sujet qui a des accidents contagieux sur les lèvres, ou par contagion indirecte ou médiate, par l’intermédiaire d’objets contaminés.

Après l’inoculation survient, comme nous l’avons vu plus haut, une période d’incubation de durée variable, puisse montre au point infecté Y accident primitif , le chancre induré.

D’après la majorité des auteurs, au moment de son apparition, le chancre ne serait que la première manifestation de l’infection générale de l’économie, infection qui se traduirait par ce fait que le chancre syphilitique ne pourrait être réinoculé au porteur, caractère majeur qui permet de le différencier du chancre simple. Queyrat a trouvé dans ces derniers temps que cette loi présente des exceptions, et il a pu dans quelques cas obtenir des inoculations de chancres syphilitiques typiques chez des sujets déjà porteurs d’un accident primitif avéré, pendant les quelques jours qui ont suivi le début de cet accident primitif. La question de l’opportunité de l’excision du chancre dès son apparition se pose donc de nouveau.

Symptômes. — Le premier symptôme du chancre induré paraît être une « petite rougeur, devenant bientôt une rougeur papuleuse, légèrement saillante ; lenticulaire de forme, desquamative, exfoliante; puis formation à la surface de cette

Brocq. — Dermatologie. I.

DERMATOSES MICROBIENNES

papule d’un exsudât croûtelleux, lequel n’est qu’un masque recouvrant la lésion vraie ; et, sous ce masque, lésion vraie, constituée par une érosion des téguments, érosion superficielle, rougeâtre, fournissant un léger suintement. Tel est le début. » (À. Fournier, Traité de la Syphilis, t. I, p. 31.)

Dès le troisième ou le quatrième jour, le chancre induré a l’aspect d’une ulcération arrondie ou ovalaire à bords nettement arrêtés, à fond d’un rouge rosé, très finement granuleux, très légèrement suintant, et d’où l’on ne peut faire sourdre indéfiniment de la sérosité par la pression comme dans l’herpès. (Signe de l’expression du suc de Leloir qui permet dans beaucoup de cas de différencier le chancre au début de l’herpès.) Dès cette période la base de l’exulcération est un peu infiltrée, parcheminée : quand on la saisit délicatement entre deux doigts on éprouve une sensation d’induration superficielle.

Tous ces caractères se précisent à mesure que le chancre évolue. Il grandit et se développe d’ordinaire pendant un laps de temps qui varie de huit à vingt jours, rarement davantage, puis survient une période d'état également variable (de huit jours à un mois), enfin une période de régression graduelle qui aboutit à la disparition à peu près totale dans un laps de temps qui varie de vingt jours à quarantecinq jours en moyenne. On a vu des chancres nains ne durer qu’une dizaine de jours, et des chancres géants ou phagédéniques durer plusieurs mois : mais ce sont

là d’assez rares exceptions.

A la période d’état, le chancre induré typique est constitué par une ulcération superficielle qui semble avoir été faite avec un rasoir, en dédolant ( chancre plat), un peu plus profonde cependant dans beaucoup de cas au centre que sur les bords (chancre en godet), parfois au contraire faisant saillie ( chancre populeux), d’un rouge vif, ayant l’aspect du bifteck cru, parfois recouverte au centre d’un enduit gris jaunâtre adhérent, et ne présentant qu’à la périphérie une bordure annulaire d’un rouge vif t chancre en cocarde) ; parfois parsemée d’un piqueté brun tenant à des exsudats sanguins, à de petites apoplexies miliaires; sa forme est le plus souvent ovalaire, plus rarement arrondie; les bords en sont assez nettement arrêtés, et correspondent souvent à une saillie mousse, à une sorte de bourrelet périphérique tenant à l’induration sous-jacente.

La plaie repose en effet sur une base indurée, épaissie, pathognomonique : cette induration est tantôt cartilagineuse, profonde, nodulaire, non seulement perceptible au toucher, mais même visible en quelque sorte à l’œil nu tant les téguments sont infiltrés ; tantôt au contraire elle est superficielle, lamelleuse, papyracée ou foliacée, assez difficile à percevoir, et donne au palper pratiqué soigneusement avec la pulpe du pouce et de l’index une sensation de feuille de parchemin glissée dans le derme.

L’ulcération que nous venons de décrire est d’ordinaire indolente spontanément

Fig. 127.

Chancre induré typique de la grande lèvre

gauche.

SYPHILIS

ACCIDENT PRIMITIF, CHANCRE INDURE

'et au toucher. Cependant nous avons observé des chancres génitaux et extra-génitaux qui étaient le siège de douleurs névralgiques extrêmement violentes.

Elle peut être recouverte d’une croûte grisâtre ou noirâtre assez adhérente qui •se forme à sa surface lorsqu’elle est exposée à l’air ou aux contacts extérieurs. Sauf complications le chancre induré n’est le siège que de peu de suintement et de suppuration.

Il s’accompagne pour ainsi dire toujours, car il n’y a que de fort rares exceptions publiées, d’adénopathies multiples indolentes: elles se développent dès les premiers jours de son apparition et deviennent perceptibles du sixième au dixième jour. Les ganglions ainsi hypertrophiés donnent au doigt une sensation nette de -dureté : parmi eux, il y en a d’ordinaire un ou deux plus volumineux qui correspondent plus spécialement aux lymphatiques efférents du chancre ; ce sont les ganglions directs. Il n’y a presque jamais d’empâtement du tissu cellulaire autour de ces adénopathies; elles sont mobiles sur les tissus voisins, aphlegmasiques. Cependant elles peuvent parfois être conglomérées, et dans quelques cas rares s’enflammer et même suppurer, mais presque toujours sous l’influence d’une complication, d’une infection accidentelle par les microbes de la suppuration, par ceux du chancre simple, de la tuberculose, etc..., ou à la suite de fatigues exagérées.

Elles se développent dans le groupe des ganglions qui reçoi vent les vaisseaux lymphatiques de la région infectée : par suite, pour tous les chancres de la région .génitale, elles siègent au pli de l’aine, etc...

Elles évoluent fort lentement vers la résolution, et persistent souvent pendant plusieurs mois.

Quand le chancre va se réparer, le fond de l’ulcération s’exhausse, sa couleur devient moins vive; il s’établit à sa périphérie un liséré cicatriciel d'un blanc rosé qui gagne peu à peu vers le centre, et la plaie se cicatrise presque toujours sans laisser de trace, sauf parfois une macule pigmentaire brunâtre qui occupe toute la surface de l’érosion ou sa périphérie.

L’induration diminue d’ordinaire progressivement : elle peut totalement disparaître au moment de la cicatrisation, ce qui est très rare, elle peut augmenter après la cicatrisation, ce qui est plus fréquent qu’on ne le pense ; presque toujours elle ne s’efface que très graduellement, et elle ne disparaît totalement qu’au bout de quelques semaines ou de quelques mois.

Le chancre peut d’ailleurs se rouvrir après sa cicatrisation quand l’induration est très marquée ; c’est le chancre redux; cet accident qui se produit surtout pour les chancres de la rainure glando-préputiale est presque toujours consécutif à un traumatisme ou au manque de soins minutieux de propreté.

Dans quelques cas fort rares, l’induration subit à son centre une sorte de nécrose : elle se ramollit; il s’y collecte un liquide puriforme qui se déverse au dehors par un ou plusieurs orifices, laissant une sorte de cavité gommeuse : c’est le chancre pseudo-gommeux .

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