A. — LE PROCESSUS PORTE SUR L’ÉPIDERME SEUL
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Depuis les recherches de Rayer, de Bertrand de Saint-Germain, d’Eulenberg, mais surtout de Gubler, de M. Raynaud, de Féréol, de Lancereaux, de Laveau, de Dessois, de Pasquier, de Vernet, de Butlin, de Brosin, de Wallerand, etc., etc., on désigne sous le nom de langue noire une curieuse affection assez rare qui est caractérisée par deux éléments : 1° par une coloration plus ou moins foncée de l’épiderme de la face dorsale de la langue ; 2° par une hypertrophie considérable du revêtement épithélial des papilles filiformes de cet organe.
Synonymie. — Black longue (Angl.) ; — Schwarze Haarzunge (Allem.); — Coloration noire extrinsèque spontanée de la langue (Gubler) ; — Hypertrophie épithéliale pili forme (Féréol) ; Glossophytie (Dessois) ; — Nigritie de la langue (Bertrand de Saint-Germain) ; — Langue noire pileuse (Wallerand).
Symptômes. — L’affection débute presque toujours sans que le malade soit averti de son développement. Peu à peu la face dorsale de la langue prend une teinte noire de plus en plus foncée : la lésion commence en un point assez limité situé presque toujours vers la ligne médiane un peu en avant du Y lingual, de là elle s’étend peu à peu, quelquefois assez vite, plus souvent avec lenteur; de manière à occuper pendant quelques semaines la plus grande partie de la face dorsale de la langue, ou même cette face dorsale dans sa totalité jusqu’aux bords de l’organe. La coloration noire a son maximum vers le centre ; de là elle va en se dégradant vers la périphérie : cependant dans les cas très intenses, la teinte peut être presque uniforme sur toute cette face dorsale. Parfois la coloration noire n’est pas atteinte d’emblée et la muqueuse est d’abord jaune foncé, puis marron, puis brunâtre, enfin noirâtre. Parfois aussi la partie malade forme une plaque circonscrite à bords assez nets et saillants (Lancereaux).
Sur toutes les régions atteintes les gaines épithéliales des papilles de la langue ont pris un développement exagéré qui semble être d’autant plus accentué que la teinte est plus foncée. Les papilles filiformes peuvent avoir jusqu’à 1 centimètre de longueur et constituent ainsi des sortes de poils qui forment une véritable toison
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sur la face dorsale. Ces saillies papillaires sont couchées dans le sens postéroantérieur comme de l’herbe versée (Gubler), ou comme des épis de blé sur un champ ravagé par Forage (M. Raynaud) : elles sont séparées par des sillons postéro-antérieurs, et surtout par le sillon médian qui offre l’aspect d’une profonde rainure.
Quand on écarte les unes des autres les papilles filiformes hypertrophiées, on voit presque toujours qu’elles sont surtout colorées à leur partie libre terminale, leur teinte est beaucoup moins foncée vers leur base d’implantation : souvent même elles y sont à peine un peu jaunâtres.
Il existe des faits où la coloration noire fait totalement défaut : les gaines épithéliales hypertrophiées sont d'un blanc mat : cette langue pileuse blanche nous parait devoir être étudiée plus à fond qu’elle ne Fa été jusqu’ici. (Voir Bénard : Note sur un cas paradoxal de langue noire pileuse blanche : Annales d'hydrologie, 1903.)
Ap rès quelques jours ou quelques semaines de durée, la coloration noire tend à disparaître : la tache qu’elle forme se rétrécit graduellement de la périphérie vers le centre; puis elle fait place à l’état normal, presque toujours pour reparaître au bout de quelques jours et parcourir un nouveau cycle d’extension, de période d’état, et de disparition. En même temps qu’elle se décolore, la langue desquame.
Cette affection évolue sans le moindre phénomène subjectif : le malade ne s’en aperçoit d’ordinaire que par hasard. Néanmoins il peut éprouver une certaine sensation de gêne ou de corps étranger dans la bouche, ou bien encore une grande sécheresse de l'organe intéressé. Les sensibilités générale et spéciale restent presque toujours intactes; dans quelques cas cependant on a noté que les aliments n’avaient aucun goût ou bien au contraire on a vu se développer de Fhyperexcitabilité gustative. Les mouvements de la langue ne sont nullement gênés.
La durée de cette affection est éminemment variable suivant les cas (de dix jours [Laveau] à vingt ans Sel 1]) . Elle est en moyenne de quelques mois avec des alternatives diverses d’aggravation et d’amélioration (Wallerand). Parfois ses récidives offrent une certaine périodicité.
Anatomie pathologique. — Les très nombreux examens histologiques qui ont été pratiqués ont démontré que les saillies villeuses étaient formées d’éléments épithéliaux tassés, aplatis, souvent difficiles à reconnaître, dont les bords sont hérissés de lamelles épithéliales adhérentes par une extrémité, libres par l’autre, et assez régulièrement étagées à la manière de barbes de plumes (Lancereaux).
Il n’y a pas de noyaux dans les cellules épithéliales, et il y a de Féléidine dans les cellules les plus superficielles du corps muqueux (Wallerand). Il se fait donc un processus de kératinisation, ce qui explique pourquoi les cellules épithéliales sont si cohérentes, et pourquoi lorsque l’on gratte la langue, les poils ne se brisent pas, mais s’arrachent à l’union de la couche cornée et du corps muqueux.
A la surface de ces prolongements épithéliaux on trouve assez souvent (M. Raynaud, Uessois, Lancereaux, Laveau, Butlin, etc...), mais pas toujours (Féréol, Lancereaux, Brosin, Wallerand, etc...), des spores réfringentes, sphériques ou ovoïdes de A ou 5 g disposées en petits amas surtout aux hases des papilles où elles forment des sortes de manchons (Malassez et Dessois). Ces spores sont d’ailleurs totalement indépendantes de la coloration noire; cette coloration n’est pas non plus due à du pigment qui serait déposé dans les papilles, car on n’en a jamais trouvé trace.
Wallerand a cultivé ces spores et il a obtenu des cultures pures de cocci dont l’aspect et les dimensions correspondaient aux éléments vus au microscope. Il n’a jamais pu développer, dans ses expériences, de coloration noire ou brune, et n’a jamais réussi à inoculer l’affection, ni avec le produit des raclages directs, ni avec celui de ses cultures. D’ailleurs de nombreuses tentatives antérieures d’inoculation directe de l’affection avaient déjà échoué.
Dans ces dernières années on a continué à faire des recherches dans le même sens : Ciaglinski, Mewelke, Sendziak, etc..., ont cultivé le mucor niger dont les spores sont noires violacées.
Smiegelow a obtenu des cultures blanches qui noircissent au contact de l’air et paraissent dues à différentes variétés d’hyphomycètes.
Rostavtzer aurait observé la transmission de cette maladie de l’individu malade au sujet sain.
Lucot, puis H. Roger et E. Weill (Soc. de dermat., novembre 1903) ont isolé et cultivé un champignon, le Saccharomyces linguæ-pirosæ qu’ils considèrent comme l’agent pathogène de la langue noire.
Tout cela ne nous paraît pas suffisamment bien établi.
Étiologie. — L’étiologie de la langue noire reste donc fort obscure. Elle semble être plus fréquente chez l’homme que chez la femme ; on l’a observée à tous les âges, mais surtout chez le vieillard. Après beaucoup d’autres auteurs, nous l’avons constatée chez des sujets adultes très bien portants ; cependant elle paraît affecter plus spécialement ceux qui sont atteints d'affections chroniques, de maladies du tube digestif, de diabète (Ho r and et Weill), d’affections nerveuses telles que l’épilepsie, le tabes. (Voir, pour plus de détails, l’excellente thèse de Wallerand.).
Pathogciiie. - — On a prétendu (Hutchinson) que la langue noire est le plus souvent due à la simulation : on peut soupçonner cette origine chez les jeunes sujets, et surtout chez les hystériques, mais cette explication est le plus souvent inacceptable. On peut ramener à cinq théories principales les diverses opinions qui ont été émises :
1° Théorie du dépôt de granulations pigmentaires dans V épithélium lingual (Eulenberg et Hyde Salter) : nous avons vu que l’on n’a jamais pu trouver de granulations pigmentaires dans les papilles colorées.
2° Théorie de la coloration accidentelle par des substances étrangères : cette théorie consisterait à soutenir que l’affection est essentiellement constituée par de l’hypertrophie du revêtement épithélial des papilles; ces papilles ainsi hypertrophiées se coloreraient facilement par les substances étrangères : ce qui semblerait confirmer cette théorie, c’est que les filaments sont surtout teintés à leur sommet. Mais on a vu l’affection se développer chez des sujets soumis au régime lacté, et résister à l’alimentation lactée exclusive.
3° Théorie vaso-motrice (Armai ngaud) : il s’agirait d’un trouble vaso-moteur analogue à celui par lequel on a voulu expliquer la chromidrose.
4° Théorie parasitaire. — On (M. Raynaud) a fait jouer un rôle pathogène aux spores dont nous avons parlé plus haut. Cette théorie ne peut encore être adoptée. Ces parasites sont surtout abondants à la base des papilles là où elles sont le moins colorées : il a été encore impossible d’inoculer la maladie.
5° Théorie trophique. — Aussi beaucoup d’auteurs (Gubler, Féréol, Schech, Cannois, Rrosin, Dinkler, Wallerand) considèrent-ils cette affection comme un trouble de nutrition localisé à l’épithélium des papilles filiformes.
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Nous avons vu qu’au point de vue anatomique, si du moins les dernières recherches histologiques sont confirmées, cette maladie est en réalité une liyperkératose. La coloration noire des éléments épithéliaux dépend de cette hyperkératose au même titre que la coloration noire de certaines ichtyoses : plus la couche cornée est vieille, sèche, dure, pins les cellules ont une teinte sombre (Wallerand).
Diagnostic. — Les deux caractères principaux de la langue noire, sa coloration et l’hypertrophie de l’épithélium, sont tellement spéciaux, qu’il sera presque toujours facile de la reconnaître.
Les divers enduits dont la langue se recouvre ne se colorent que dans certaines affections graves générales, comme la fièvre typhoïde par exemple, et dans ces cas la teinte n’est pas aussi franche, les saillies papillaires ne sont pas aussi marquées, et presque toujours la langue est sèche et cornée.
Des caractères analogues permettent de distinguer les colorations produites par les aliments colorants ou par les substances tinctoriales. On sait que le safran, le laudanum, la rhubarbe, les acides nitrique, chromique et picrique colorent la muqueuse en jaune ; le chocolat en rouge brun; le tabac, les noix, les prunes en brun; l’encre, le vin rouge, la réglisse, les cerises noires, le vin ferrugineux, les martiaux, et surtout les martiaux associés aux préparations tanniques en noir (Rigal). Mais dans tous ces cas, la coloration est variable, éphémère, et il n’y a pas les saillies épithéliales caractéristiques.
L’usage prolongé des sels d’argent peut déterminer dans certains cas une argyrie (voir ce mot) extrêmement prononcée et la muqueuse buccale présente alors parfois un reflet bleuâtre, mais cet état ne saurait être confondu avec l’affection que nous étudions.
11 en est de même pour les taches noirâtres qui se développent parfois dans la maladie d'Addison sur la muqueuse des joues et de la voûte palatine, beaucoup plus rarement sur la langue ; dans ce cas encore il n’y a pas de prolifération de la couche superficielle de l’épiderme; la coloration est causée par un dépôt de pigment dans les cellules du réseau de Malpighi. Les taches sont nettement limitées, sans saillies, ni dépressions.
Nous ne citerons que pour mémoire les pigmentations que l’on a observées sur la muqueuse buccale (fait de Greenhow, où il existait de chaque côté de la langue une ligne d’une largeur irrégulière d’un noir bleuâtre, et où la muqueuse de la face interne des lèvres et des joues était bigarrée de plaques brunâtres), dans des cas de tuberculose sans que les capsules surrénales fussent intéressées, car ce sont là des anomalies de la plus grande rareté, qui n’ont, comme les autres variétés de pigmentations que nous venons de citer, rien de commun avec la véritable langue noire.
Traitement. — La plupart des auteurs qui ont préconisé un traitement contre la langue noire, font fait en partant d’idées théoriques, et en s’appuyant sur la nature parasitaire de l’affection.
C’est ainsi qu’on a recommandé de racler fortement l’organe avec une spatule, de faire des lotions fréquentes avec des solutions alcalines de borate ou de bicarbonate de soude, et de toucher les points malades avec une préparation parasiticide quelconque, soit avec de la liqueur de van Swieten, soit avec une solution de sublimé au 1/5 (Féréol), soit avec des solutions chlorurées (Eulenberg), soit avec une solution d’acide phénique au 1/50; on a aussi préconisé les gargarismes au chlorate de potasse, les alcalins et les toniques à l’intérieur.
Bénard a proposé de faire des pulvérisations fortes d’eau minérale de Saint- Christau.
Papon a employé avec succès contre les langues villeuses trois ou quatre frictions par jour avec un tampon imbibé d’eau oxygénée à 10 volumes.
Mais on est bien obligé de reconnaître que tous ces moyens thérapeutiques restent souvent impuissants. Nous devions nous y attendre, puisque nous avons vu que la nature parasitaire de l’affection n’est rien moins que démontrée, et que tout porte à croire que c’est au contraire une hyperkératose de la muqueuse linguale.
Aussi voici la ligne de conduite que nous conseillons d’adopter :
1° Avant tout, soigner l’état général, s’il y a lieu de le faire, et rechercher avec le plus grand soin tous les troubles fonctionnels que peut présenter le malade pour y porter remède ;
2° Le soumettre à une hygiène alimentaire et buccale des plus sévères; (Voir pour tous les détails de ce point pratique si important l’article Leucoplasie .)
3° Prescrire des lavages fréquents de la langue, des bains de bouche et même des pulvérisations avec une solution alcaline de borate ou de bicarbonate de soude;
4° Toucher tous les jours ou tous les deux jours, suivant les cas et les susceptibilités individuelles, les points malades avec une solution alcoolique d'acide salicylique au 1/10 ou au 1/20. On pourra aider à la desquamation par des raclages si c’est nécessaire : mais nous croyons qu’on ne doit intervenir mécaniquement qu’avec beaucoup de modération et qu’on doit soigneusement éviter de traumatiser la muqueuse.
HYPERKÉRATOSE DES 1NFUND1BULA PILAIRES
Quand on examine avec quelque attention une série de femmes du peuple, on en trouve un certain nombre qui présentent sur la poitrine, au niveau de la région présternale supérieure, au-dessus des seins, sur la région supérieure du dos, vers les épaules, plus rarement à la partie inférieure du thorax, au-dessous des seins et sur les seins, une sorte de petit granité noirâtre ou d’un brun plus ou moins foncé, nettement péripilaire. Dans la clientèle de ville on est parfois, quoique assez rarement, consulté par des femmes du monde affectées de ce petit inconvénient.
Cette lésion minuscule est constituée par un tout petit amas de matière cornée située dans le follicule et faisant parfois une légère saillie au dehors; en prenant quelques précautions, on peut l’énucléer, et elle vient seule ou avec le poil de duvet qu’elle engaine parfois. Il n’existe aucune sensibilité, aucune réaction inflammatoire périphérique : les orifices pilo-sébacés ne sont même pas dilatés.
Ces hyperkératoses ne sont pas disposées en plaques limitées; elles sont régionales, mais diffuses, étalées sur d’assez vastes surfaces et sans limites précises.
Elles paraissent avoir à peu près les mêmes localisations que la séborrhée sur le thorax; mais elles diffèrent totalement comme aspect et comme structure du comédon, bien qu’on y trouve le microbacille de la séborrhée.
Elles ont des localisations inverses de celles de la kératose pilaire dont elles diffèrent d’ailleurs totalement par l’absence de papule blanche ou rouge péripilaire.
Elles ne peuvent être regardées comme une forme avortée de l’acné cornée ou du lichen pilaris seu spinulosus, car elles n’en ont ni la circonscription en plaques, ni le volume des éléments, ni les saillies en corne, bien que parfois elles
ACNÉ CORNÉE
forment cïe minuscules saillies kératinisées au-dessus du niveau des téguments.
Elles semblent se développer chez des femmes à peau naturellement sèche, qui ne prennent pas de soins de toilette ou qui se savonnent trop, et qui, par ces mécanismes inverses, favorisent la production d’un processus hyperkératosique occupant les infundibula pilaires.
Fig. 354. — Hyperkératose des infundibula pilaires. Partie supérieure de la poitrine chez une jeune femme de 22 ans atteinte de dermographisme.
Sur une biopsie qu’il a pratiquée dans notre service, Civatte a constaté que chaque ostium était une sorte de carrefour où aboutissaient deux ou trois follicules complets, comprenant chacun un follet. Chaque infundibulum est allongé et dilaté. Son épiderme corné est hypertrophié : la partie libre de cette couche cornée, celle qui regarde la lumière de l’infundibulum, est un peu sinueuse et déchiquetée. Il n'y a pas de cocon séborrhéique.
Le traitement est fort simple.
Il consiste à faire laver avec de l’eau de guimauve et une préparation savonneuse à base de glycérine, à sécher, puis à faire masser doucement et lentement les régions atteintes avec du très bon cold-cream frais sans benjoin additionné d’une quantité infinitésimale (1/200 environ) d’acide salicylique ou de résorcine.
Quand cette petite difformité a disparu, la malade doit continuer à se laver de la même manière et à faire de temps en temps un massage au cold-cream pour éviter une rechute.