TROISIÈME PROPOSITION
Nos fluides sont susceptibles de maladie.
Nos organes ne sont pas seulement formés d'éléments solides , une plus grande quantité de fluides entre dans leur composition ; ces fluides sont combinés avec nos tissus , renfermés dans des vaisseaux où ils circulent , dans des cavités où ils. séjournent. Ces fluides sont loin d'être simples et indécomposables : or , par une loi invariable de la nature, tous les corps composés sont susceptibles d'altération, de décomposition ; donc,
ces fluides sont susceptibles de s'altérer. Dans l'état actuel de la science , nous ignorons complètement la nature de ces sortes d'altérations ; elles ont jusqu'ici échappé à nos recherches. Mais on ne peut arguer de là contre leur existence ; et c'est commettre une grande faute de raisonnement que de nier l'existence d'une chose par cela seul qu'elle n'est pas encore tombée sous nos sens. Les solidistes exclusifs prétendent que les fluides étant toujours le résultat du travail d'un organe , celui-ci doit être altéré préalablement au fluide ; que lorsqu'il circule dans des canaux , comme le sang , etc. , ces conduits doivent être malades avant que le fluide qu'ils contiennent soit altéré. Mais il est facile de voir combien ce raisonnement est peu fondé : car, à supposer que tous les fluides soient le résultat du travail d'un organe , rien n'empêche qu'une cause morbifère n'agisse directement sur le fluide sécrété, contenu dans des vaisseaux ou des réservoirs particuliers , sans agir sur ces vaisseaux ou sur ces réservoirs. 11 nous semble que rien ne peut empêcher l'action profonde du calorique , ou de tout autre agent. Mais prenons un exemple qui ne soit contesté par personne , et qui fasse voir que les fluides peuvent être viciés d'une manière primitive.
Un individu se trouve placé dans telles circonstances qu'il ne peut faire usage habituellement que d'aliments etde boissons insalubres. Cette sup-
position n'est que trop admissible : combien de malheureux, à qui la fortune a dénié les premiers moyens d'existence, ne sont-ilspas forcés de suivre un pareil régime? Les personnes qui font des voyages de long cours , ne faisant usage que de viandes salées, de. biscuit et d'eaux croupies; les habitants des villes assiégées; mangeant la chair des animaux domestiques , et quelquefois celle de leurs semblables ; et les peuples entiers que la famine dévore, ne justifient que trop cette affligeante supposition. On conçoit facilement que ces aliments et ces boissons dépravés peuvent fort bien ne pas agir sur le tissu des intestins ; ils ne sont pas assez délétères pour cela : mais leur usage journalier donnera lieu à un chyle de mauvaise nature , le sang qui en résultera ne pourra être de bonne qualité, il sera sensiblement altéré, et il exercera une funeste influence sur l'économie animale tout entière. Le sang étant le réparateur et le stimulant de tous les organes , ceux-ci devront tomber clans un collapsus plus ou moins profond. Delà, des lassitudes générales, spontanées, c'est-à-dire • sans causes évidentes ; les tissus deviendront lâches et mous; la peau sera pâle, décolorée; la figure abattue, jaunâtre; l'appétit nul, la digestion pénible , la défécation fétide ; la respiration anxieuse et gênée ; le pouls mou, petit, concentré; l'absorption languissante ; la tète pesante * l'intelligence tardive , la mémoire inhdèlc , l'humeur cha-
grine, le sommeil lourd, peu réparateur; la copulation impossible ; le moindre exercice suivi d'une fatigue insupportable. Bientôt des ecchymoses de diverses grandeurs se feront remarquer sur différentes parîies du corps, principalement sur les v membres et aux endroits les plus déclives, les gencives se boursoufleront et deviendront saignantes ; des hémorrhagies d'un sang noir et fluide se déclareront, une infiltration générale surviendra , et le malheureux pourra succomber s'il est forcé de continuer le même régime , et si l'on ne substitue pas à ces aliments une nourriture plus saine et des boissons plus généreuses. '■■
Des phénomènes analogues ou différents pourront être produits par la respiration d'un air délétère, tel que celui des marais, celui des amphithéâtres; enfin celui qui renferme une quantité plus ou moins grande des matières organiques en décomposition. Cet air incessamment introduit dans les poumons n'en altérera nullement le tissu ; mais le sang qui vient s'y imprégner à chaque instant des principes de cet air en recevra-t-il une influence aussi heureuse, aussi favorable, qu'il la recevrait de J'àir pur et embaumé d'une vaste et belle campagne? non sans doute : et il ne tardera pas de se vicier au point de donner naissance aux accidents les plus fâcheux. Toile est incontestablement la cause des maladies qui ravagent les bords des marais Pontins. Telle est aussi la cause de tous les
typhus , des maladies pestilentielles qui dévastent des contrées entières.
Ainsi le sang pourra être influencé directement par les aliments, par les boissons, par l'air atmosphérique. Mais s'il peut l'être par ces causes que nous apprécions facilement, qui osera contester qu'il puisse l'être par d'autres qui nous échappent? qui peut nous assurer que le calorique , l'électricité , la lumière, et surtout une multitude de principes fugitifs, n'exercentpas sur ce liquide une influence quelconque ?
Nous venons de voir le sang altéré dans sa composition , combien nous sera-t-il plus facile de démontrer qu'il peut être trop abondant, trop riche en matériaux réparateurs ! Un régime alimentaire trop succulent, l'usage habituel de vins exquis, l'inaction, le repos d'esprit, la tranquillité dame, la continence, etc.; en un mot des pertes légères, une réparation surabondante, ne produiront-ils pas infailliblement cet effet? l'individu placé dans ces circonstances ne tardera pas à présenter des phénomènes particuliers ; ces phénomènes seront produits par la congestion de tous les organes et seront caractérisés par les signes suivants : la face sera rouge et animée , les yeux brillants, les lèvres vermeilles, la peau sera chaude, halilueuse, rosée , légèrement tuméfiée; les veines seront saillantes , le pouls fort, fréquent, développé; les battements du cœur se feront sentir avec véhémence; ils seront
quelquefois intervertis dans leur type naturel. La respiration sera accélérée , gênée ; il existera de l'oppression causée par la présence , dans le tissu pulmonaire, d'une trop grande quantité de sang; la même cause pourra occasioner des douleurs intestinales et pervertir la digestion , l'urine sera fortement colorée.
Une céphalalgie ou plutôt une pesanteur de tête incommode , une insomnie opiniâtre ou une somnolence invincible tourmenteront le malade ; il existera des douleurs dans les membres , des lassitudes spontanées. Tels seront les résultats inévitables d'une hématose trop facile et trop riche.
[Maintenant, un individu placé dans des circonstances inverses ne devra-t-il pas offrir un état contraire?
Des aliments insuffisants , l'usage forcé de l'eau simple, des veilles prolongées , des travaux d'esprit long-temps continués , un exercice pénible et immodéré; des excès dans les plaisirs de l'amour; enfin , des pertes excessives , une réparation indigente ne produiront-ils pas des effets opposés ?
Face pâle , lèvres décolorées , yeux ternes et languissants, maigreur générale, peau froide; faiblesse , lenteur du pouls , contractions du cœur insensibles ; gêne de la respiration , déterminée par le défaut de puissance inspiratrice et par celui des stimulants nécessaires; sécrétions lentes, urines ténues; sentiment profond de faiblesse, désir du
repos , incapacité morale et intellectuelle , sommeil imparfait , locomotion presque impossible , ne seront-ils pas le tableau fidèle des effets déterminés par ces dernières causes?
• Ainsi nous venons de voir le sang altéré dans sa composition, pécher par sa quantité ou trop grande ou trop petite. Mais la lymphe, mais l'agent nerveux , mais les fluides sécrétés et contenus dans des réservoirs particuliers, par quel privilège seraientils à l'abri des mêmes altérations , des mêmes excès , des mêmes défauts ?
Concluons qu'il faut reconnaître que nos fluides peuvent être primitivement malades.
A Dieu ne plaise que nous voulions faire revivre les ténèbres de l'antique humorisme ! Mais aussi , loin de nous l'intention de nier l'existence d'un fait par cela seul que ce fait échappe à nos explications !
Avant tout , nous devons rendre hommage à la vérité. Il est malheureux , sans doute, que les altérations des fluides soient encore peu connues; mais est-ce une raison pour les rejeter ? Aura-t-on fait faire de grands progrès à la science, lorsqu'on aura taxé de chimères toutes les recherches faites sur ce sujet? en détournant les bons esprits de se livrer à ces pénibles investigations? Dire qu'une chose n'existe pas est sans doute fort commode , lorsque cette chose nous gêne ; mais cela fait-il que cette chose n'existe réellement point ?
Mieux vaudrait alors prendre le parti plus simple encore de nier toutes les maladies.
Nous nous sommes assez longuement étendu sur ce sujet , parcequ'on regardait depuis longtemps cette question comme entièrement résolue par la négative.
Nous devons nous hâter de dire que les maladies des fluides sont bien plus rares que celles des solides.. Nous pensons que c'est aux premiers qu'appartiennent certaines maladies générales, telles que l'hystérie , l'épilepsie , la catalepsie , la pléthore, l'anémie, la plupart des affections caractérisées par une spécialité, etc.; mais ces maladies sont dans une proportion bien faible , si on les compare à celles qui frappent le tissu même de nos organes.
Ceci nous conduit naturellement à cette autre proposition fondamentale de notre système.