CINQUIÈME PROPOSITION
Les forces venaient dans tous les individus.
S'il est une circonstance qui doive puissamment modifier le traitement des maladies, c'est assurément le degré de forces des malades. 11 était réservé à notre époque de voir nier une vérité aussi palpable. C'est cependant ce qu'il a fallu faire pour établir la nécessité d'un traitement toujours le même. C'est avec une opiniâtreté singulière qu'on s'est élevé contre l'appréciation des forces que nous considérons comme la source la plus précieuse des plus importantes indications thérapeutiques..
Tous les sujets sont loin d'être doués des mêmes forces, et il y a ici autant de différences que d'individus ; mais il n'est pas aussi facile qu'on pense de
déterminer la somme de forces départies à chacun.
On doit, ccnoussemblc, entendre par force un développement avantageux de tous les organes ; l'aisance, la facilité, l'énergie dans l'exécution de toutes les fonctions; la fermeté des chairs, leur coloration légèrement animée, lamédiocrité de l'embonpoint, la largeur des cavités , la texture saine et solide de tous les viscères. Tels seront les attributs de la force et de la santé. La prédominance d'un seul organe ou d'un seul système d'organes, tel que le système locomoteur, circulatoire ou tout autre, ne saurait constituer la force , comme on le croit communément. L'homme qui se trouve doué des qualités précieuses que nous venons d'énumérer peut résister avec avantage aux causes morbiûques qui nous assiègent ; c'est avec impunité qu'il bravera la veille, les travaux, les chagrins, l'inclémence des saisons, qu'il pourra commettre des excès dans tous les genres. Aussi faudra-t-il des causes bien plus violentes pour altérer ses organes , ses maladies seront-elles bien plus violentes, et le traitement à employer devra-t-il être bien plus actif que dans tout autre individu.
Le sujet faible se reconnaîtra à la difficulté, à la lenteur de toutes les fonctions ; chez lui la peau sera décolorée, le visage pâle , les membres grêles et décharnés, les chairs flasques et molles, les cavités étroites, les viscères lâches et peu volumineux ; la digestion sera pénible , l'ap-
pétit peu prononcé, les intestins paresseux; la respiration lente et gênée; le pouls petit, à peine sensible , la peau froide ; le moindre exercice sera suivi d'une fatigue profonde , les moindres causes le rendront malade. Si cet être faible languit dans la misère, s'il est soumis à un mauvais régime, s'il éprouve des privations cruelles , une abstinence prolongée ; s'il est épuisé par des évacuations excessives, des hémorrhagies réitérées, des suppurations abondantes , soumettrez-vous cet individu au mêmetraitement queleprécédent? non, sans doute; et si un malheureux de cette espèce avait une douleur à l'épigastre, après avoir souffert plusieurs jours de la faim , vous ne lui appliqueriez pas des sangsues sur le ventre , mais vous lui donneriez quelques aliments réparateurs qui le soustrairaient à une mort certaine.
On nous objectera sans doute que les deux extrêmes dont nous venons de tracer le tableau ne sont pas deux choses opposées, mais seulement deux degrés différents d'une même chose; que ce n'est qu'un plus ou moins,- et l'on en tirera cette conséquence que ces deux états n'exigent pas des moyens opposés, mais seulement un degré différent d'un même moyen. ,
Cette objection n'est que spécieuse. Il est tout aussi exact de dire que les ténèbres les plus profondes et la lumière la plus éclatante ne sont que des degrés différents d'une même chose et non deux
choses opposées , que de prétendre que la force et la faiblesse sont identiques à des degrés différents : jamais personne a-t-il prétendu que la nuit et le jour ne fussent qu'une même chose ? Il est difficile, ce nous semble, de contester ces propositions.
Ces considérations sont, comme on va le voir , de la plus haute importance pour la thérapeutique; car on devra conclure rigoureusement que la même maladie arrivant chez les sujets placés dans les deux états opposés que nous avons décrits devra être traitée d'une manière toute différente.
Je vais plus loin , et je pose un principe aussi incontestable que les précédents : un certain degré de force est indispensable pour opérer la résolution des maladies; si ce degré de force n'était pas nécessaire, il s'ensuivrait rigoureusement que la résolution devrait toujours s'opérer, que le malade ne serait jamais trop faible. L'expérience journalière démontre assez la fausseté de cette asser-< tion.
Mais s'il faut un degré de force donné pour que la résolution des maladies ait lieu, il doit arriver souvent que le malade se trouve au-dessus de ce degré de force, et dès lors on devra l'y faire descendre; et il devra arriver aussi qu'il sera quelquefois au-dessous de ce degré , et dès lors on devra l'y faire monter. Peu nous importe qu'on taxe ceci de brownisme , nous croyons que ce que
nous avançons est l'expression exacte de la vérité.
Nous devons ajouter que les états intermédiaires entre la force et la faiblesse sont ceux qui se présentent le plus fréquemment, et de là vient le triomphe momentané de toutes les espèces de traitements. Les moyens les plus opposés n'empêchent pas les malades de guérir. Les toniques et les débilitants peuvent être prônés avec- la même bonne foi, et produire les mêmes succès. Les seuls cas extrêmes sont ceux où ces moyens pourraient nuire s'ils étaient employés à contre-sens , c'est-àdire si l'on donnait du quinquina à un athlète et des sangsues à un octogénaire expirant. Heureusement pour l'humanité , ces cas sont hors de litige.
Pour nous résumer, nous dirons que les partisans des anciennes doctrines conservent avec trop d'opiniâtreté des traditions entachées de la rouille des siècles : les maladies dites essentielles, celles des propriétés vitales et du principe vital , une multitude de prétendues névroses , sont de cette nature ;
Que les réformateurs , en n'admettant qu'une maladie d'une seule nature , et qu'un seul ou un très petit nombre d'organes susceptibles de s'altérer, et qu'un seul mode de traitement, sont tombés dans un excès contraire ;
Qu'enfin les propositions suivantes doivent seules former la base d'un système naturel de médecine :
i° Il n'y a dans l'homme vivant que des organes en exercice ;
Lorsque ces organes sont sains , les fonctions ( c'est-à-dire les mouvements de ces organes) sont saines, dans leur état normal, physiologique ;
Si les organes sont altérés, leurs mouvements sont irréguliers , les fonctions sont dans un état pathologique , et réciproquement ;
2° Tous nos organes peuvent être primitivement malades , indépendamment les uns des autres , sans qu'il soit nécessaire que l'un d'eux soit toujours préalablement affecté. On peut ajouter qu'il n'est pas plus nécessaire qu'il devienne malade d'une manière consécutive ;
5° Les fluides entrant pour beaucoup dans notre composition ne peuvent être exempts de maladie ; ils peuvent être primitivement altérés , pécher par excès, par défaut, et être pervertis dans leur composition;
4° Il est impossible qu'il n'y ait qu'une seule et même maladie. Les affections auxquelles l'espèce humaine est exposée varient autant par leur nature que par leur siège ;
5° Un certain degré de force est nécessaire pour opérer la résolution des maladies ;
6° Il est impossible qu'un, seul et même traitement convienne dans toutes les circonstances ; il devra non seulement varier du plus au moins, mais être quelquefois opposé.
Tels sont les principes que nous nous efforcerons de développer , d'appuyer sur des exemples fournis par la nature.
La seule observation des faits peut conduire à la démonstration de ces Térités.
Les faits sont, la base fondamentale de toutes les sciences. Toute série de spéculations hypothétiques ne saurait aujourd'hui mériter ce nom. Nous ne sommes plus aux temps où les systèmes pouvaient se passer de la sanction de l'expérience , où il suffisait de quelques raisonnements captieusement enchaînés pour s'attirer l'applaudissement universel. Grâces à la tendance générale des esprits vers le positif, les rêveries des philosophes, des métaphysiciens et des médecins ne jouissent plus du privilège d'être adoptées avec enthousiasme, quoiqu'elles soient revêtues des formes séduisantes de l'éloquence , ou appuyées sur l'autorité des grands noms. Il faut que les systèmes soient évidemment prouvés par la nature pour être reçus avec reconnaissance.
Cependant , il est bien douloureux de le dire , chacun interprétant la nature à sa manière , les faits sont tellement défigurés qu'ils servent alternativement de preuves aux opinions les plus contradictoires. D'où peut venir une telle singularité , si ce n'est de ce qu'ils sont mal observés ou présentés avec mauvaise foi ?
Mais comment discerner la vérité du mensonge ou de l'erreur? Gomment nous reconnaître au milieu de ce dédale inextricable? C'est en apprenant nous-mêmes à interroger la nature.
On ne s'instruit que par les sens.
C'est aujourd'hui une vérité généralement reconnue par les bons esprits , qu'on ne s'instruit que -par les sens. Les anciens qui , lorsqu'ils n'étaient pas entraînés hors de la nature par les séductions de leur imagination , observaient ses phénomènes avec une exactitude qui fait encore notre étonnement et notre admiration , avaient entrevu et exprimé dans leurs écrits cette immortelle vérité : mais elle était restée sans fruit entre leurs mains. Il appartenait à la philosophie moderne de la faire briller de tout son éclat, et la gloire d'en faire sortir les résultats les plus avantageux était réservée spécialement à notre siècle. Une fois convaincus que la seule manière d'acquérir une solide instruction c'est de voir les matériaux de notre instruction , il ne reste qu'une difficulté, c'est l'occasion de soumettre à l'exercice de nos sens ces mêmes matériaux. 11 est si clair, pour les esprits^exempts de préjugés, qu'on ne connaît bien que ce qu'on voit, qu'on a lieu de s'étonner qu'une idée aussi simple ait pu subir de si longues et si opiniâtres contradictions, et soit restée ensevelie dans les ténèbres pendant tant de siècle^.
Pour faire ressortir cette vérité d'une philosophie profonde, qu'il nous soit permis d'entrer dans quelques détails dont la clarté dissipera tous les doutes.
L'imagination la plus féconde pourrait-elle inventer les sensations qui seraient fournies par un sixième sens? N'est-il pas de toute impossibilité de trouver d'autres impressions que celles qui nous viennent par les organes dont la nature nous a pourvus?. ne dit-on pas vulgairement de quelqu'un qui s'égare dans un sujet qui lui est inconnu (qu'on me permette cette citation d'un mot populaire qui renferme un sens plus profond qu'on ne pense) , ne dit-on pas qu'il parle de cet objet comme un aveugle des couleurs? Quelle idée , en effet , peutil avoir des couleurs et des images des corps, le malheureux dont les yeux n'ont jamais été frappés par la lumière? quelle idée aura-t-il des sons , celui qui dès sa naissance aura été privé de l'ouïe? est-il jamais arrivé qu'on se soit fait une juste idée d'un pays qu'on allait parcourir ? Les poètes nous ont décrit les plaines ravissantes de la Thessalie , les détours multipliés du Méandre, notre imagination les suit aveeravissement: mais, quelque exactes que soient ces descriptions , nous n'avons qu'une idée d'une plaine enchanteresse , ou d'un fleuve délicieux, idée formée par le souvenir des sites que nous avons parcourus ; les seuls habitants de ces bords connaissent la vallée cfeTempé et les circuits
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du fleuve de Phrygie. En quittant le toit paternel , qui ne s'est pas formé de Paris une image basée sur les récits des voyageurs, sur des descriptions même les plus exactes , et n'a-t-il pas vu s'évanouir cette image trompeuse en abordant aux faubourgs de la capitale? Mais je suppose que cette idée générale ait eu quelque ressemblance vague avec la ville qu'on venait habiter, qui jamais eût prétendu connaître cette immense cité, et eût osé se hasarder à marcher sans guide dans ce vaste labyrinthe? et nous ne parlons ici que d'objets dont les analogues nous sont connus. Eh bien ! n'est-il pas plus difficile encore de se faire une juste idée de nos organes, de leurs fonctions, de leurs dérangements, si ces organes, si ces altérations ne nous sont pas tombés sous les sens?
Appréciation des descriptions. Utilité de la médecine
clinique.
Pour connaître une maladie , il faut donc l'avoir vue, l'avoir observée ; en avoir suivi avec attention les diverses périodes pendant la vie , et les traces après la mort. Sans cela , on ne la connaît point. Mais, dira-t-on , les descriptions exactes des auteurs sont donc inutiles , et lorsqu'on est pénétré des ouvrages des grands maîtres on ne sait donc rien ? il était donc inutile qu'Hippocrate et ses dignes émules dans la carrière de l'observation nous aient transmis le fruit de leurs veilles et de
leur longue expérience ? Loin de nous l'idée de soutenir cet étrange paradoxe. Mais, sans nous laisser imposer par cette objection pressante , apprécions à leur juste valeur ces deux genres d'instruction , et voyons quelle différence il peut exister entre un homme qui a lu, et celui qui peut dire j'ai vu. Le premier, c'est l'homme de cabinet, qui ne connaît la terre que sur des descriptions estimées ; le second est le voyageur qui en a parcouru toutes les contrées ; celui-là ne peut que douter, celui-ci est certain ; le lecteur est obligé de croire, le voyageur juge la description ; cette description ne peut être donnée que par celui qui a vu, donc il vaut mieux voir.
Un homme doué d'une vaste mémoire peut entasser dans sa tête les immenses détails de nos organes, de leurs fonctions, de leurs dérangements, celui-là seul les connaîtra qui aura pu les voir et les toucher. C'est alors qu'il pourra lire avec fruit et apprécier les grands maîtres, sans crainte d'épouser leurs erreurs en profitant de leurs vérités. C'est alors que les écarts mêmes de ces hommes de génie pourront lui fournir d'utiles leçons , lorsqu'il sera capable de reconnaître l'écueil sur lequel ils auront échoué. Et quel avantage que de pouvoir juger ces illustres interprètes de la nature!
Voici maintenant quelle est l'utilité des-bonnes descriptions : elles nous apprennent à mieux observer nous-mêmes , elles redressent nos erreurs ,
elles fixent notre attention sur des objets qui nous échappent. Consultées après que nous avons observé, elles gravent plus profondément dans notre mémoire les phénomènes que nous avons aperçus ;mais jamais elles ne peuvent tenir lieu de l'observation. Il faut toujours interroger la nature ; c'est là le livre où se sont formés les grands médecins; il faut y lire comme eux-mêmes.
Le but de l'enseignement clinique étant defaii'e voir des malades, ou, pour parler plus exactement, de faire voir des maladies, son immense utilité ne saurait être révoquée en'doute.
L'étude de la médecine clinique est le complément de l'éducation médicale , c'est l'application de toutes les branches.de la science, c'est l'art. Cette étude, comme l'indique fort bien l'épithète qu'elle a reçue, ne peut se faire qu'au lit du malade. Là doivent s'évanouir toutes les hypothèses , toutes les abstractions, tous les systèmes, devant le flambeau de l'observation : là , on ne doit voir que ce qui est, et non ce que tel ou tel a écrit. Honte à celui qui fait plier la nature à des explications ingénieuses , à des opinions préconçues !
Pour faire voir à quel point de ridicule on peut parvenir en se livrant à cet amour des systèmes, qu'il nous soit permis de dire qu'un homme doué d'ailleurs d'un talent éminent , ayant imaginé une classification des maladies , fondée sur la chimie moderne, n'ayant pu trouver le moyen de faire
entrer dans son cadre une foule d'affections, en avait fait une classe particulière , sous le nom d'erreurs de la nature. Certes , c'est porter bien loin la tendresse pour son propre jugement que d'oser accuser la nature même d'erreur !
Coup d'œil sur l'histoire de la médecine clinique.
Dans l'antiquité, la plupart des médecins, occupés à bâtir des systèmes avant d'avoir étudié la nature, occupés à se commenter, à se réfuter réciproquement, ne nous ont presque laissé pour héritage que des chimères. Parmi eux , ceux-là seuls qui ont observé les malades nous ont transmis des descriptions précieuses. Les symptômes et les maladies extérieures ont été parfaitement tracés par eux : preuve nouvelle que ce qui tombe sous les sens est seul susceptible d'être rendu avec fidélité. Hippocrate tient parmi eux le premier rang ; car, au milieu d'une foule d'erreurs absurdes que les copistes ont glissées dans ses écrits, et qui ne peuvent lui appartenir, pareequ'un grand observateur ne peut être un sot, on rencontre un grand nombre' de vérités immortelles. '
Mais ce n'est pourtant pas dans ces temps antiques qu'il faut aller chercher l'origine de la médecine clinique. Cette médecine, la seule véritable, est une invention toute moderne. Ce n'est pas dans les volumineux ouvrages de Galien, dans ses divisions subtiles et métaphysiques ,'non plus que dans
les Arabes et les arabistes, exagéra teurs des travers de leur maître, comme il arrive toujours , qu'il faut aller chercher les fondements de cette médecine positive. Il faut arriver à Boerhaave , ce génie supérieur, cet éclectique par excellence, pour trouver la véritable origine de la médecine clinique ; c'est à ce grand homme qu'appartient la gloire d'avoir créé ce mode d'enseignement. La justice exige qu'on dise que Guiilaume Straten, Otho-Heurnius, Sylvius de leBoë en avaient jeté les premiers germes en Hollande, vers la fin du dix-septième siècle.
On fait aussi aux médecins de Hambourg , de Vienne, de Strasbourg, l'honneur d'avoir senti , vers la même époque, la nécessité de semblables institutions; mais leurs essais imparfaits ne furent suivis d'aucuns résultats. Boerhaave succéda à Sylvius, et n'eût-il fait que réparer l'hôpital de Leyde, pour faire des leçons auprès des malades, c'en serait assez non seulement pour lui faire pardonner les nombreuses erreurs qu'on lui reproche , mais encore pour mériter la reconnaissance de tous les siècles. Ses élèves, que nous comptons au nombre des plus illustres médecins , répandus dans les différentes contrées de l'Europe , firent bientôt sentir l'heureuse influence de cette manière d'étudier , et firent éclater en tous lieux la gloire de leur maître. Albinus, Gaubiùs, Van Swieten, Heister , Hallcr, attestent l'excellence de la méthode qui les forma. Cullen illustra bientôt l'école d'Edim-
bourg, heureux s'il n'eût pas cherché à faire plier la nature à l'appui de théories subtiles, et à la recherche des causes prochaines des maladies , dans le vain espoir de créer un code complet de médecine inattaquable également par le raisonnement et par l'expérience , et qui l'est en effet, comme il devait l'être, et par l'un et par l'autre. Van Swieten, plus fidèle à la médecine hippocratique, donna dans les hôpitaux de Vienne des leçons publiques qui lui acquirent une réputation brillante et méritée. Stork, quoique médecin philosophe, s'écarta de cette route salutaire, et peu s'en fallut qu'il ne crût avoir trouvé dans la cigùe le remède universel. Dehaën , doué d'une instruction profonde , d'une érudition choisie, d'une grande sagacité, aurait pu parvenir à la perfection , s'il n'eût été aveuglé par un amour-propre excessif. Stoll fut plus sévère que ses prédécesseurs ; mais ses ouvrages, riches de faits, sont quelquefois défigurés par les ténèbres de l'humorisme. Jean-Pierre Franck nous a laissé, sous le titre de Epiiome de curandis Iwminum morbis, un des meilleurs ouvrages que la médecine clinique ait produits. Hildenbrand a soutenu jusqu\à ce jour l'honneur de l'école de Vienne.
Je ne parlerai pas des établissements cliniques fondés en Italie : ils sont une preuve nouvelle que la nécessité de ce mode d'enseignement est généralement sentie.
Mais je dois parler de l'institution de la chaire
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de médecine clinique , créée lors de la fondation de l'École de santé de Paris. Elle fut confiée à Corvisart, qui la remplit avec le plus rare talent jusqu'au moment fatal où les honneurs des cours vinrent le ravir aux sciences.
Vers la même époque M. Pinel parut. Sous son influence , la révolution médicale , si long-temps attendue , si long-temps préparée , s'opéra. Les hypothèses , les systèmes disparurent ; la raison pénétra dans le sanctuaire d'un art d'où elle avait été si long-temps exilée, et la médecine épurée setonna de se trouver au niveau des autres sciences naturelles. Malheur à ceux qui méconnaissent ces bienfaits !
L'hospice de la Salpêtrière est une source féconde d'instruction clinique.
Berceau de la révolution médicale , source précieuse d'où sont sortis la plupart des médecins distingués qui ont répandu, denos jours, surlesol de la patrie et dans l'étranger, les bienfaits d'une médecine philosophique , l'hospice de la Salpêtrière ne peut être considéré comme un lieu peu propre à l'observation médicale. Nul établissement ne présente, en effet, plus de moyens d'instruction; c'est une mine inépuisable pour l'observateur attentif.
Sans invoquer ici les puissantes considérations morales qui doivent diriger notre attention et notre intérêt vers la vieillesse , vers cette époque de
la vie où l'homme , ayant payé son tribut à la société , s'est acquis par les travaux d'une longue carrière le respect que tous les peuples accordèrent à cet âge ; sans chercher à attirer la pitié vers ces vieillards , en disant que chacun peut être appelé à donner ses soins aux vieux auteurs de ses jours, et qu'il .ne saurait acheter par trop de peines une instruction dont il doit tirer un jour unè si douce récompense; nous dirons que les maladies de cet âge , étant ordinairement cachées sous des symptômes obscurs , il faut bien plus d'exercice et bien plus de sagacité pour porter un diagnostic juste. En effet, la diminution de ce qu'on nomme les propriétés vitales étant un résultat inévitable des progrès de l'âge , il n'est pas surprenant que les altérations d'organes ne donnent lieu qu'à des phénomènes peu marqués , et ne se dérobent ainsi à l'investigation de l'observateur peu exercé ; mais aussi , lorsqu'on sera parvenu à reconnaître d'une manière précise les altérations d'organes chez les vieillards, quelle facilité n'aura-t-on pas à reconnaître et à traiter ces lésions dans les jeunes sujets chez lesquels elles Gont annoncées par les signes les moins équivoques ?
Si les symptômes sont lents et obscurs chez les vieillards , les altérations organiques sont généralement bien plus prononcées que dans les autres âges. L'hospice de la Salpêtrière ne renfermant
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en général que des personnes sur le point de terminer leur carrière, les secours de l'art luttent bien souvent en vain contre cette inévitable loi de la nature. Nous avons (Jonc, plus qu'ailleurs, le déplorable mais précieux avantage d'interroger les restes de l'homme mort, pour y puiser des leçons utiles à l'homme vivant ; avantage rendu plus précieux encore parla faculté que nous avons d'observer dans toutes leurs maladies et pendant plusieurs années les personnes qui succombent ; d'avoir par conséquent un commémoratif recueilli par nous-mêmes , et sur lequel nous pouvons compter. C'est faire sentir assez l'importance d'une pareille position , que dé dire que c'est seulement dans ce genre de recherches que réside la certitude de la médecine.
Entrons dans quelques détails, pour mieux apprécier cette base sur laquelle doit dorénavant reposer l'édifice médical..
Si , comme on n'en peut douter , la première de toutes les indications est de ne pas nuire , la plus nécessaire de toutes les connaissances est celle de la maladie qu'on doit combattre. Cette vérité, qui au premier aspect pourrait paraître triviale , tant elle est incontestable, mérite cependant quelques développements.
On peut nuire en agissant , comme on peut nuire en ne faisant rien. On peut nuire en traitant d'une manière active , par des médicaments
d'une vertu fortement prononcée , une maladie qu'on ne connaît pas. On nuit , en faisant une médecine expectante dans une affection susceptible de guérison , et qu'on laisse marcher vers le terme fatal faute de la connaître. Beaucoup de médecins croient avoir mis leur responsabilité à couvert lorsque , voyant périr un de leurs malades, ils peuvent dire , Au moins je ne lui ai pas fait de mal, je ne lui ai rien donné ; comme si ce n'était pas être essentiellement nuisible que de laisser mourir un malade qu'on aurait pu guérir ! ou bien encore lorsqu'ils peuvent dire, Il est vrai que nous ne connaissions pas la maladie , mais s'il est mort ce n'est pas faute de remèdes , on a donné tous ceux qu'on pouvait administrer.
Ils ne pensent pas que des médicaments prescrits de la sorte offrent mille chances funestes pour une favorable : et cependant combien ne voit-on pas de médecins, qui passent pour les plus recommandables , tenir tous les jours une pareille conduite ?
Avantages de l'anatomie pathologique.
Ces réflexions nous ont naturellement amené à chercher quelle est la connaissance la plus importante que doive posséder le médecin , pour ne pas nuire d'abord ; en second lieu , pour être utile. Sera-ce la connaissance des causes ? mais l'utilité des unes se borne a des modifications de
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traitement , et à prévenir , par des précautions convenables , le retour de la même maladie ; la connaissance des autres fournit quelquefois des indications plus importantes, ainsi que nous le yerrons plus loin.
Mais dans combien de circonstances la cause n'est-elle pas totalement ignorée? et lorsqu'elle est connue , combien peu fournit-elle d'indications , et influe-t-elle sur le traitement ? Qu'importe en effet qu'une péripneumonie soit due à un coup porté sur la poitrine ou à l'impression du froid : la maladie produite , n'est-ce pas toujours l'inflammation du poumon qu'il faut traiter?
Sera-ce donc la connaissance de la nature intime de la maladie ? En donnant à ce mot toute son étendue, nul doute que cette connaissance ne fût en effet la perfection de l'art. Mais il est plus que probable qu'elle nous sera toujours cachée , et les efforts qu'on tenterait pour la décourrir ne pourraient conduire qu'à de vaines chimère* ; comme l'attestent les systèmes, les divagations de tous les temps, et la route vicieuse que suit encore avec opiniâtreté une école moderne fameuse. Il faut savoir ignorer ce qu'il ne nous est pardonné de connaître.
Sera-ce la connaissance des symptômes ? Mais quoi de plus vague que des symptômes seuls ? Quoi de satisfaisant peuvent-iis présenter à l'esprit? Lorsqu'après avoir interrogé attentivement
un malade , vous avez, reconnu un malaise général , des douleurs vagues dans les membres , une chaleur plus ou moins forte , de l'inappétence, une légère fréquence dans le pouls , avec exacerbation à certaines heures , ou tout autre symptôme aussi peu déterminé ; avez-vous alors" une connaissance suffisante de la maladie ? trouvezvous dans ces symptômes des indications positives et satisfaisantes? C'est dans ces cas que divers médecins, consultés par le malade, indiqueront un traitement différent , et même totalement opposé. Vous verrez l'un ordonner des sangsues sur l'épigastre ; l'autre un vomitif ; celui-ci un purgatif ; celui-là des délayants et la diète ; un autre enfin les amers et les excitants. Ils ne sauront comment caractériser la maladie : pour le premier, ce sera une gastrite ; pour le second et le troisième , un embarras gastrique et intestinal ; pour le quatrième , une lièvre simple ; et pour le cinquième, une faiblesse d'estomac , une dyspepsie , etc.
Qu'un malade ait, au contraire, à la suite d'un frisson , éprouvé une douleur vive et profonde dans le côté , que le son rendu par la percussion soit mat dans ce côté , qu'il ait expectoré des crachats teints de sang, que le décubitus ait lieu sur le côté malade , etc. , tous les médecins instruits et raisonnables reconnaîtront une péripneumonic, et si le traitement diffère , ce ne sera que par de légères nuances.
Le siège d'une maladie , son genre étant fixé , formera donc la connaissance la plus positive , la plus satisfaisante qu'un médecin puisse acquérir dans l'sfat actuel de Ta science. Sans cette connaissance l'esprit flotte dans l'incertitude i ne sait sur quel point s'arrêter. Une maladie qu'on peut localiser est donc une maladie infiniment mieux connue que celle dont on ne peut fixer le siège : avouons même que pour- ces dernières l'art est encore au berceau. M. le professeur Pinel avait fait d'heureux efforts pour déterminer quel était l'organe lésé dans les fièvres essentielles ; mais ses tentatives méritent d'être poursuivies avec persévérance , et J'on ne pourra se féliciter de connaître cette classe de maladies , que lorsqu'on sera arrivé à l'heureux résultat qu'il s'était proposé. Pour les névroses, il reste aussi beaucoup à faire ; leur siège est encore presque entièrement ignoré : si jamais on vient à le découvrir, ce ne peut être que par le moyen de l'anatomie pathologique. Révoquer en doute cette assertion , ce serait vouloir révoquer en doute l'utilité de l'anatomie pour la connaissance des phénomènes physiologiques. C'est vouloir connaître et expliquer le- jeu d'une machine compliquée , sans en avoir étudié les ressorts.
Cependant les médecins qui ne sont pas favorablement placés pour se livrer à des recherches suivies de ce genre sont naturellement portés à.
n'accorder aux ouvertures des corps qu'un degré médiocre d'utilité. Parmi les objections qu'ils adressent contre cette espèce d'étude , il en est de plus ou moins fondées. Néanmoins si l'on arrête ses regards sur les ouvrages des médecins les plus recommandables , on s'aperçoit sans peine que ceux qui ont obtenu l'estime la plus générale , ceux dont l'utilité est le moins contestée , sont ceux qui sont basés sur cette espèce d'investigation ; il ne faut que se rappeler les recueils de Bonnet et de Morgagni , les traités de Senac , de Corvisart , Bayle , etc. , pour être convaincu de la vérité de cette assertion. Cependant, pour ne pas paraître exclusif , pour signaler les écueils de l'abus en même tempsque l'utilité de l'usage, ne dissimulons pas les objections qu'on peut nous faire.
i° Beaucoup d'altérations qui n'existaient pas dans la vie peuvent être survenues depuis l'instant de la mort. Comment les distinguerez-vous ?
2° Beaucoup d'autres , au contraire , existantes pendant la vie , peuvent disparaître quand elle vient à cesser ; telles , par exemple , que la rougeur érysipélateuse.
3° Enfin , comme le disaient les anciens , et Celse en particulier : N'est-il pas ridicule de vouloir que le cadavre manifeste à nos yeux les phénomènes de la vie qui n'y est plus , et de penser que les choses sont dans l'homme mort comme elles étaient dans l'homme vivant ?
4° On peut encore ajouter à ces objections , que, bien que le corps humain soit composé d'organes , que les fonctions soient le résultat du jeu de ces organes , et que le trouble des fonctions doive indiquer nécessairement un dérangement dans l'organe qui l'exécute , ou un organe qui sympathise avec lui , il n'est pas certain que les tissus seuls soient altérés dans les maladies ; qu'il n'y a pas de raison pour que les fluides de toute espèce qui circulent dans l'économie ne soient aussi primitivement altérés , puisque tout corps est susceptible de décomposition , et que par conséquent il nous est impossible, dans l'état actuel de la science, d'apprécier ces altérations, qui probablement resteront, long-temps encore inconnues.
On ne saurait nier qu'il n'existe dans ces raisonnements plusieurs objections au moins spécieuses, et ce doit être pour les médecins amis des progrès de leur art une source éternelle de regrets. Mais, loin de les décourager, ces difficultés ne doivent que les enflammer davantage pour ces sortes de recherches , les seules qui puissent leur fournir quelques lumières sûres.
Examinons la valeur des objections des déprédateurs de l'anatomie pathologique.
i° // survient des altérations après la mort. Sans doute , mais l'expérience et le raisonnement sont parvenus à les reconnaître presque toutes. La stase du sang, l'engouement des organes dans quelques
unes de leurs parties , a été reconnu comme un effet purement cadavérique, puisqu'en plaçant un corps sur divers sens , dans les instants qui suivent la mort , on a constamment rencontré cet engorgement dans les parties les plus déclives.
Les concrétions nommées improprement polypeuses, que l'on trouve dans quelques cas , se forment dans les dernières heures de la vie ; il est impossible d'imaginer qu'on pût vivre avec de pareilles concrétions dans les cavités du cœur et des gros vaisseaux ; en second lieu le sang tiré de la veine , pendant la vie, ne prend jamais le même aspect.
Les gaz contenus dans les intestins peuvent être reconnus dans le vivant. Il est facile de distinguer ceux que la gangrène développe dans nos organes , de ceux que la putréfaction cadavérique y fait naître. La consistance des parties peut encore être appréciée d'une manière juste , par rapport à la température régnante , à l'âge du sujet, à la date de sa mort , circonstances dont on connaît les effets sur elles , etc. On peut en dire autant de leur couleur: tout médecin exercé aux investigations cadavériques apprécie fort bien toutes ces nuances , qu'il serait trop long de faire connaître ici.
2° Plusieurs altérations peuvent disparaître après la mort. Oui , mais ce n'est là qu'une conjecture pour les organes intérieurs. De ce que 1 erysipcle
disparaît à la peau, ce n'est pas une raison pour que l'injection des autres membranes disparaisse. On voit, en effet , que lorsque des symptômes ont indiqué une phlegmasie d'une manière non équivoque , on en rencontre toujours les traces dans l'organe qui en fut le siège pendant la vie. On ne peut d'ailleurs conclure d'une manière positive sur une simple conjecture, et à supposer qu'ils existent , ces cas doivent être bornés.
5° Malgré les déclamations des anciens contre l'anatomie , on ne pourra s'empêcher d'avouer que notre supériorité incontestée dans la connaissance des phénomènes de la vie n'ait été puisée dans l'étude de cette branche de la médecine. Et nous voyons qu'eux-mêmes, lorsqu'un respect superstitieux pour la tombe empêchait les recherches^cadavériques , cherchaient à^suppléer à cette étude , en portant leurs regards avides dans les entrailles des animaux , ou en saisissant avec empressement les occasions que de grandes blessures ou de grandes opérations leur fournissaient , d'interroger les organes dérobés par la nature à leur connaissance. Donc ils en sentaient la nécessité.
4° Des fluides de toute espèce peuvent être altérés. Mais si malheureusement nous ne pouvons aujourd'hui discerner leurs diverses altérations, qui serait assez téméraire pour oser assurer qu'elles échapperont toujours à la sagacité et'aux moyens d'exploration des observateurs à venir ?
Nous venons d'exposer avec toute l'impartialité possible le faible côté des recherches cadavériques. Si nous voulions donner une idée de leur utilité , il nous faudrait citer toutes les maladies qui laissent après elles quelques traces : la classe tout entière des phlegmasies , la plus parfaite , la plus satisfaisante de toutes, puisqu'en même temps que ces maladies ont été mieux connues , elles ont été traitéesavec bien plus de succès , et que pour elles le raisonnement est parfaitement d'acc ordavec l'expérience : la connaissance des lésions organiques de toute espèce ; ici le traitement n'a pas suivi les mêmes progrès , mais l'empirisme aveugle n'est pas plus avance , et certes si l'on peut espérer de guérir quelques unes de ces désorganisations , c'est sans contredit lorsqu'on aura mieux connu la nature, la marche et le développement de ces altérations ; alors le traitement deviendra rationnel , d'absurde qu'il était. Enfin il est bien plus satisfaisant et bien plus voisin de la perfection de dire : Tel symptôme indique telle lésion , dans tel organe , tel traitement convient ou ne convient pas ; que de dire, Je ne sais pas quelle altération produit les symptômes que j'observe , mais n'importe, il faut traiter le m alade , et je vais donner, dans l'espoir de réussir, tel ou tel médicament. Dans le premier cas on sait quelquechose, on ne nuira pas : dans le second , on ne sait rien , on est un empirique , et l'on peut abréger les jours d'un malheu-
PROLÉGOMÈNES. 5g
reux nécessaire à sa famille et à ses concitoyens.
Pour certains' esprits fort étroits , toute la médecine est dans ces mots : un malade étant donné il faut le guérir ; et les "voilà qui traitent à tort et à travers ; sans s'inquiéter s'ils connaissent la maladie , ils traitent le malade. Ils ont lu ou on leur a dit que tel médicament était bon contre tel symptôme ou tel groupe de symptômes, et de gorger les malades de cette drogue ! ?
Pour ceux qui, moins habiles, ne veulent pas traiter un malade sans connaître sa maladie , qu'il leur soit permis, malgré les cris improbateurs de la multitude , de poursuivre ieurs observations pendant la vie, et leurs recherches après la mort. Ces recherches seules sont la source des connaissances utiles , en donnant au diagnostic toute la certitude qu'il puisse acquérir.
dispositions qu'il faut apporter dans l'étude de la médecine.
Mais, pour faire des progrès dans' l'étude de là médecine , il faut employer dans nos travaux toutes les facultés que nous a dévolu la nature. La plus précieuse de toutes , celle sans laquelle le génie des découvertes ne saurait exister, sans laquelle on est condamné à une incurable médiocrité , c'est l'attention. En vain verrait-on un grand nombre de malades , en vain se promènerait-on au milieu de la mine la plus féconde en matériaux d'observation ; si l'on ne dirige en même temps toiîte son
attention sur les maladies , si l'on ne porte une avide curiosité sur ces matériaux d'observation , ces objets précieux effleurent à peine nos sens , nous n'en recevons qu'une impression fugitive , comme une glace reçoit l'image des corps sans en conserver la trace la plus légère. Ainsi , l'inattention conduit nécessairement àl'impéritie, et l'impéritie conduit à l'erreur, le plus funeste des maux versés sur le genre humain. Mais pour éviter l'erreur , pour acquérir quelques connaissances positives , une attention ordinaire ne suffit pas : il faut encore que cette attention soit forte ettoujours soutenue; la moindre interruption de cette application de l'intelligence peut devenir la source des maux les plus graves ; je dis des maux les plus graves , car, en médecine, il n'est pas de fautes légères. Arbitre des destinées des familles , quelquefois même des empires, et toujours dépositaire du bien le plus précieux de ses pareils , la santé et la vie , la moindre faute pouvant compromettre l'une et l'autre, le médecin peut produire les plus grands maux comme les plus grands biens. En effet , si l'attention est un instant suspendue , l'enchaînement des idées ou des faits vous échappe , vous n'entendez, qu'une partie d'un tout qu'il faut connaître dans son*ensemble , et cette partie peut être contradictoire à cet ensemble ; ainsi , d'une démonstration utile vous ne retenez qu'une proposition erronée , et dont l'application peut devenir
MOLÊGOMÈNES. 61
fatale. Voulez-vous un exemple frappant , et malheureusement assèz ordinaire , du danger qu'entraîne le défaut d'attention : un malade est confié à vos soins; il est en proie à plusieurs affections ; ses plaintes vous font reconnaître l'une d'elles. Satisfait de cette connaissance , votre attention étant tout-à-fait absorbée par elle, vous négligez de la porter vers d'autres viscères ; l'individu meurt, vous l'ouvrez en présence d'autres médecins , et vous apprenez, mais trop tard , qu'une attention plus soutenue eût pu ravir à la tombe un père infortuné, seul soutien d'une nombreuse famille. Un repentir tardif est le fruit amer de cette négligence , et la douleur de votre amour-propre humilié ajoute encore au juste châtiment que vous a mérité ce défaut d'attention. Je pourrais sans peine multiplier les exemples de cette nature. Je pense en avoir dit assez pour vous convaincre de la nécessité de l'attention, dans l'étude et dans la pratique de la médecine. Attentifs, vous pouvez devenir d'excellents médecins , ou , comme le disait le premier des orateurs romains, en parlant d'Asclépiade, des bienfaiteurs envoyés par les dieux sur la terre , pour le salut des hommes ; inattentifs, vous en deviendrez les fléaux.
Pour faire quelques progrès dans l'art de guérir, il est encore une condition indispensable ; c'est un amour ardent et pur de la vérité. Toute idée préconçue , tout système doit tomber devant l'obser-
vation. L'erreur dépendante du défaut d'attention est sans doute une faute grave, mais pardonnable enfin, puisqu'elle tient à la faiblesse humaine. L'erreur volontaire est un crime. Malheur à celui qui emploie son talent à faire triompher des hypothèses mensongères! La vérité seule est éternelle; l'erreur peut régner un moment, mais enfin elle disparaît, et ne laisse après elle que les traces et les souvenirs funestes des maux qu'elle a produits. Dire la vérité , est donc la plus grande gloire à laquelle puisse aspirer le médecin observateur. La gloire des Hippocrate , des Sydenham , des Morgagni , sur quelle autre base repose-t-elle que sur la vérité de leurs observations? et si quelques taches déparent leur mérite, n'est-ce pas parcequ'avec de grandes vérités, ils nous ont aussi transmis de grandes erreurs ?
L'observation étant le creuset où s'épurent toutes les doctrines , nous devons nous estimer heureux de pouvoir profiter de ses bienfaits. Si les temps modernes sont supérieurs aux temps antiques, c'est sans contredit par ces établissements destinés rà admettre l'indigence souffrante. Les hôpitaux honorent notre âge et l'humanité ; mais leur utilité ne se borne pas à mettre un terme aux douleurs des malheureux, ils sont encore une source précieuse, féconde, inépuisable d'instruction; c'est là que se trouvent réunies dans un espace circonscrit toutes les maladies qui affligent l'espèce
humaine. C'est là qu'en peu de temps on acquiert une précoce expérience, hâtée par l'abondance des moyens d'instruction. C'est là , c'est au lit du malade qu'on peut vérifier les prétendus oracles que quelques esprits dominateurs se plaisent à dicter.
Mais c'est peu que d'avoir devant nous des matériaux d'instruction multipliés, si nous n'apportons en même temps dans nos études des dispositions d'esprit propres à nous en faire recueillir tous les fruits. En vain mille sujets intéressants seraient-ils présentés à1 nos regards, si nos yeux étaient couverts du bandeau de la prévention. Il ne saurait exister une disposition plus contraire que celle-là aux progrès des sciences. A. quoi bon, en effet, chercher à faire reconnaître à un esprit prévenu les signes d'une maladie , s'il est persuadé d'avance de leur fausseté? A quoi bon même, interrogeant en sa présence les restes inanimés de l'homme, vouloir lui faire reconnaître les altérations des organes? ne verra-t-il pas toujours, selon sa disposition, rouge ce qui est blanc, ou blanc ce qui est rouge; et, selon son caractère plus ou moins impétueux, n'irat-il pas jusqu'à exiger par la violence que vous voyiez comme lui? Cet étrange aveuglement n'est-il pas propre à faire faire à la science des pas rétrogrades ?
Le doute est donc la disposition d'esprit la plus heureuse pour marcher avec certitude dans le chemin de la vérité. Mais par le doute nous ne voulons pas dire l'incrédulité. L'incrédulité dans les
sciences est une disposition aussi contraire à leurs progrès qu'une confiance aveugle. Si celle - ci adopte également les vérités et les erreurs, celle-là repousse également et les erreurs et les vérités. Celui qui croit tout sans examen fait preuve d'une ignorance timide et paresseuse, il se condamne à la nullité de penser; celui qui ne croit rien, fait preuve d'une ignorance présomptueuse, il se condamne à la nullité de savoir. Ainsi, lorsqu'un fait s'offre à notre observation , quelque extraordinaire qu'il nous paraisse , gardons-nous bien de dire qu'il est faux , avant de l'avoir examiné de toute la force de nos sens et de notre intelligence ; rien n'annoncerait un orgueil plus téméraire et plus ridicule que de rejeter des observations , par cela seul qu'elles seraient contraires à notre manière de voir: mais gardons-nous également d'adopter sans examen les faits même les plus vraisemblables ; l'erreur pourrait être la suite de notre facilité. Le doute est loin d'être le propre de l'ignorance, il est au contraire le partage du savoir.
Voici un exemple bien propre à faire ressortir cette vérité.
On s'accorde généralement à reconnaître comme signes irrécusables , patliognomoniques d'une péripneumonie , la douleur au côté du thorax, la matitédu son dans l'endroit correspondant à la douleur, la difficulté de respirer, la toux, le crachement de sang; et pour signes généraux, la cha-
leur à la peau , la fréquence dans le pouls, et la soif; il n'est personne, en effet, qui ne reconnaisse à ces signes une inflammation du poumon. Voici cependant ce que nous avons vu : une femme cà peu près sexagénaire accusait une douleur au côté gauche et postérieur du thorax; le son qu'on obtenait par la percussion était mat dans cette partie ; il existait de la gène dans la respiration , de la toux , et du sang était mêlé aux matières expectorées ; il y avait dureté , fréquence dans le pouls , chaleur à la peau , soif vive ; en un mot, cette malade présentait tous les signes d'une inflammation du poumon. 1 Après un examen très attentif, l'on ne douta nullement de l'existence de cette' maladie. Il n'en était cependant rien. La malade succomba, et (comme pour donner un nouveau démenti à ceux qui nient l'utilité de l'anatomie pathologique) l'ouverture seule du corps pouvait, dans ce cas, faire reconnaître la vérité. La cavité gauche de la poitrine contenait une tumeur énorme formée par la dilatation de l'aorte, laquelle était remplie de concrétions fibrineuses ; le poumon était parfaitement sain dans sa texture. De cette disposition des parties dépendaient la douleur au côté, le son mat, la difficultéde respirer, le crachement de sang , etc. Vous voyez donc que le doute est le résultat du savoir dans cet exemple. En effet , un médecin à qui les signes de la péripneumonie auraient été connus n'aurait pas douté
de l'existence de cette phlegmasie; mais un médecin qui aurait observé un cas semblable aurait eu moins de certitude, il aurait douté. Rien ne sérail plus facile que de multiplier les exemples ; dans ce moment, celui-ci doit suffire pour faire voir qu'il faut se défier des gens qui ne doutent de rien 3 selon l'expression ^vulgaire. Mais si le doute est le dernier terme où nous puissions parvenir par nos travaux, ainsi que tous les bons esprits en sont convenus , il est aussi éloigné de l'hésitation de l'ignorance que du ton tranchant du demi-savoir et du pédantisme.
Cependant, quoique le scepticisme soit la disposition d'esprit la plus heureuse pour acquérir une solide instruction, il est pourtant un excès à éviter. Ici, comme dans tout, l'abus esta côté de l'usage; quoique l'esprit de doute soit la condition la plus favorable pour l'étude, il faudrait se garder de porter cet esprit dans l'exercice de la médecine. Ce n'est pas ici le conseil d'un méprisable charlatanisme; mais la confiance que le médecin inspire à son malade , et l'espérance qui en résulte, favorisant la résolution des maladies parles heureuses modifications qu'elles impriment à l'organisme, on doit éviter avec le plus grand soin tout ce qui peut en diminuer la salutaire influence. Or, le public est peu philosophe ; il confond sans discernement et le doute du savoir et l'hésitation de l'impéritie.
INous signalons cet abus du doute , plutôt pour
n'avoir pas à nous reprocher une omission que pour donner un conseil que nous jugeons bien nécessaire.L'esprit de notre génération n'est pas tourné vers l'excès du doute. 11 faut l'avouer * soit paresse de réfléchir» soit amour-propre, nous sommes enclins au ton tranchant et dominateur ; nous voulons avoir toujours raison, nous ne voulons pas souffrir que d'autres examinent nos opinions , et surtout nous avons le grand tort de ne pas nous donner la peine d'examiner les leurs. Nous sourions dédaigneusement lorsqu'on oppose à notre manière de voir une manière différente: nous seuls avons vu la lumière, nous seuls sommes infaillibles.
Pense-t-on qu'une semblable disposition soit bien favorable aux progrès de la médecine? Ne ressemblons-nouspasauxEgyptiens, aux Chinois, qui, persuadés de la perfection et de la supériorité de leurs arts et de leurs sciences , refusaient d'admettre parmi eux les arts et les sciences des autres peuples, et ne sommes-nous pas menacés comme eux de croupir dans une éternelle ignorance? Le véritable moyen de découvrir le vrai n'est-ce pas de ne rejeter aucune opinion sans un examen attentif, et de n'adopter rien sans une mûre réflexion ? Gardons-nous de nous laisser influencer par l'autorité des noms, par l'ascendant de l'exemple, par le fanatisme contagieux des génies systématiques ; conservons à notre esprit cette noble liberté qui permet au jugement d'apprécier les idées les plus
séduisantes, qui ne sont que trop souvent les enfants d'une imagination en délire : mais gardonsnous de présumer tellement de la justesse de notre esprit, qu'après avoir avancé une opinion quelconque, il ne nous soit plus possible de la rétracter. C'est bien souvent cet amour-propre déplacé qui nous empêche de revenir sur des opinions erronées que nous avions émises , et qui nous fait en avancer déplus absurdes encore pour soutenir les premières. Si nous sommes tombés dans Terreur, avouons noblement notre faute, et, passionnés pour la seule vérité, confessons que nous l'avons méconnue ; c'est un des plus beaux triomphes de la philosophie.
Un homme dont nous sommes loin de contester le mérite nous donne tous les jours des exemples remarquables en ce genre ; il écrivait en 1 8 1 6 : « La phlogose obscure de la membrane muqueuse » de l'estomac et des intestins a cependant frappé «plusieurs observateurs modernes dans l'étude de «l'anatomie pathologique. Je citerai particulièrement M. Prost, qui, dans trois ouvrages impri- »més, i° La médecine éclairée par l'observation » et l'ouverture des corps , 2° Coup d'œil sur la folie, » 5° Essai sur la sensibilité, s'est étudié à prouver que «l'irritation de cette membrane peut exister pen- »dant long-temps sans douleur locale , qu'elle pro- »duit le trouble des fonctions animales, et une » foule de lésions qu'on attribue d'ordinaire à toute
» autre cause. Ce mécanisme lui a paru si fréquent, » qu'il n'a pas hésité à attribuer exclusivement à la «souffrance de la muqueuse gastro-intestinale les » lièv res intermittentes, toutes les ataxiquessans ex- » ception, et même la manie. » Écoutez, messieurs, c'est toujours le même auteur qui parle- : « J'ai trop » souvent rencontré cette membrane en bon état à » la suite des typhus les plus malins, j'en ai vu un trop » grand nombre s'améliorer par l'emploi des stimulants les plus énergiques, pour partager l'opinion »de ce médecin sur la cause de la fièvre ataxique. «Les causes de la manie sont trop nombreuses , scelles des lièvres intermittentes sont trop peu » connues dans leur mode d'action , pour qu'aucun » praticien adopte lathéorie de M. Prost sur ces maladies (1). »
On aura sans doute de la peine à reconnaître à ces paroles l'auteur des Phlegmasics chroniques et de Y Examen des doctrines médicales. On sait que bien qu'il eût vu trop souvent la membrane muqueuse gastro-intestinale en bon état dans les typhus les plus malins j et ces maladies s'améliorer sous l'emploi des stimulants les plus énergiques 3 il a eu l'héroïsme d'adopter sans restriction la théorie de M. Prost. En effet , dans ses premiers cours et dans son premier Examen, il a affirmé que l'état fébrile dépendait toujours de l'irritation primitive ou secondaire
(1) Phlegmasics chroniques, deuxième édit. , t. II, p. 7*
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de la membrane muqueuse gastro-intestinale; mais depuis, ayant eu occasion de voir que des phthisiques digéraient parfaitement bien , quoiqu'ils eussent habituellement une lièvre intense, et qu'à leur mort on ne trouvait aucune rougeur dans l'estomac , le même auteur a sagement admis que la seule irritation du poumon, indépendamment de l'estomac, pouvait donner lieu à l'état fébrile. Ayant eu aussi occasion de voir des maladies céré- 1 raies provoquer la fièvre, sans que l'autopsie ait démontré l'irritation de l'estomac, le même auteur a d'abord avancé que la gastrite avait disparu ; et plus tard , il a eu la noblesse d'avouer que l'irritation du cerveau pouvait faire naître l'état fébrile sans l'intermédiaire de l'estomac. Bien plus, dans le premier Examen, le quinquina, le camphre, et autres excitants, sont signalés comme des substances incendiaires et meurtrières , et ceux qui les emploient, comme toujours assassins; mais dans le dernier Examen , revenant à la doctrine des phlegmasies chroniques, nous voyons qu'une foule de maladies réclament le traitement tonique, stimulant, et ne guérissent que par lui. On reconnaîtra là la conduite d'un esprit supérieur aux faiblesses de l'amour-propre , et qui, de concessions en concessions, finira sans doute par arrivera la vérité. A son exemple, nous nous garderons d'une obstination coupable et dangereuse. Quelques gens épigrammatiques, il est vrai , voyant que le même
PROLÉGOMÈNES. 7 l
écrivain rejette, dans son dernier ouvrage , l'utilité des ouvertures de corps et du diagnostic, ont pensé que c'était vraisemblablement parceque ces deux bases de la certitude médicale donnaient de fréquents démentis à la doctrine dite physiologique. Il est incontestable que si nous nous en rapportons aux nombreuses ouvertures que nous faisons, et dont nous rendons le public témoin, ces reproches pourraient bien n'être pas sans fondement. Quoi qu'il en soit, il est certain que la v érité doit jaillir de la lutte actuelle, si chacun apporte à sa recherche la même facilité à abandonner ses erreurs que le médecin dont nous venons de citer une partie des rétractations multipliées.
C'est bien injustement que ces rétractations ont paru à quelques uns un défaut de solidité dans la manière de voir et de penser; n'est-il pas mieux de ne trouver dans cette conduite que la sagesse et la franchise avec laquelle l'auteur est rentré dans le sentier de la raison , dès qu'il s'est aperçu qu'il s'était égaré ? et quoique chacune de ces opinions ait été soutenue avec la plus ferme assurance, comme une vérité incontestable , les personnes bien intentionnées ne balanceront pas à reconnaître ici le triomphe du doute philosophique.
iN 'est-ce pas là cet amour de la vérité, cette facilité à abjurer l'erreur, cette flexibilité d'esprit que nous demandons, et que nous nous plaisons à louer dans autrui ? :Nous nous efforcerons aussi d'en donner des
preuves î nous reconnaîtrons avec plaisir les heureuses modifications que le professeur du Val-dc- Grâce a imprimées à la médecine, et nous signalerons avec franchise ce que nous croyons être contraire à la vérité.
But de la médecine.
Jusqu'ici nous nous sommes borné à exposer les propositions fondamentales de notre système médical, nous nous sommes étendu sur la manière d'acquérir une instruction solide, et principalement sur l'esprit qu'il faut apporter dans la recherche de la vérité ; mais ce n'est point assez. Savoir est beaucoup , être utile est plus encore. En effet , toute science qui n'a pas pour fin l'utilité de l'espèce humaine mérite peu d'intérêt de la part du philosophe ; et si l'on prend cette utilité pour base de la hiérarchie des sciences, le premier rang appartient , sans contredit , à la médecine. Elle ne serait elle-même que l'objet d'une curiosité stérile, si, se bornant à faire connaître l'homme sain et malade, elle n'enseignait en même temps les moyens de conserver la santé, et ceux de la rétablir lorsqu'elle est altérée. L'hygiène remplit le premier objet, et la thérapeutique le second.
En vain la philosophie trouverait-elle un avantage immense dans la connaissance de l'organisme: cet avantage, tout immense, tout incontestablequ'il est , ne saurait être mis en comparaison avec celui
de retirer un seul malheureux des portes du trépas. C'est par le traitement des maladies que nous obtenons ce résultat heureux.
Ce traitement se compose de deux parties essentiellement distinctes : la première est la connaissance des indications à remplir ; la seconde est la connaissance des moyens que la nature a mis en nos mains pour remplir ces indications. Nous allons jeter un coup d'œil rapide sur ce sujet, si digne de toute notre attention.
Indications thérapeutiques.
La nature , infiniment variée dans ses productions , a versé sur cette terre le bien et le mal avec une prodigalité, une profusion égales. Les végétaux dont elle a couvert notre globe sont aus?i différents par leurs formes que par leurs qualités : les uns sont des aliments salutaires , les autres sont des poisons meurtriers. Cette diversité qu'elle a mise dans ses productions végétales , nous la retrouvons dans les animaux , nous la retrouvons même dans l'espèce humaine.
L'espèce humaine est tellement variée , qu'on peut dire qu'il n'est pas deux individus qui soient parfaitement dans les mêmes circonstances. Force, stature, constitution, âge, sexe, idiosyncrasie , habitudes , tout varie dans l'homme. Hé bien , ce sont ces circonstances individuelles , si différentes et si nombreuses , qui doivent imprimer au traite-
ment des maladies les modifications les plus importantes. Il est , en effet , absurde de penser qu'on puisse traiter l'individu décrépit comme l'enfant au berceau , et l'Hercule de Farnèse comme un sujet faible et débile. Si tous les sujets étaient du même âge, de la même force, de la même constitution , etc. , nous n'aurions sous ces divers rapports qu'une seule indication à remplir, et le même moyen devrait convenir à tous ; mais il s'en faut qu'il en soit ainsi.
Indépendamment de ces circonstances individuelles ? il en est qui dépendent des maladies elles-mêmes , qui donnent encore lieu à des modifications plus importantes de traitement. Ainsi , le siège et la nature de la maladie, ses causes, sa marche et sa durée, doivent faire varier à l'infini la manière de la traiter.
Du diagnostic considéré comme base de tout traitement
rationnel.
On éprouve toujours un embarras extrême lorsqu'il s'agit de prouver une proposition trop claire. Le diagnostic des maladies peut-il être utile à leur traitement? La réponse à cette question est si naturelle , que les arguments nous manquent pour l'appuyer.
On aura peine à croire un jour qu'une pareille question ait été agitée dans notre âge; et, en effet, pour prouver que la connaissance des maladies est
inutile , il faut oser dire qu'il n'existe qu'une seule et même affection , qu'il ne doit en conséquence y avoir qu'un seul et même traitement. Cette étrange proposition a droit de nous surprendre, et nous aimerions autant entendre dire, qu'on me pardonne ces comparaisons , que la baleine et le colibri , l'homme et le polype, le cèdre du Liban et la mousse , sont des êtres identiques, pareeque leurs éléments sont semblables, que d'entendre affirmer que la peste et l'apoplexie , la variole et la fluxion de poitrine, lepilepsie et la teigne, la rage et le zona, ne sont que des nuances légères d'une affection toujours {a même.
L 'h o m m e est m alh e u re u s e m e nt su j et à u n e m ul titudes de maladies diverses , qui toutes réclament un traitement différent ; et la première de toutes les conditions pour combattre convenablement une maladie, c'est de la connaître.
Enfin , toute médecine rationnelle est fondée sur le diagnostic ; il ne peut en exister d'autre. Les erreurs de diagnostic sont les plus funestes , ce sont celles qui font les plus nombreuses victimes ; et pour nous borner à un petit nombre d'exemples , combien n'y a-t-il pas de danger à prendre une hernie étranglée pour une simple inflammation des intestins ou du péritoine , et réciproquement , c'est-à-dire une inflammation de ces organes par une hernie étranglée? Dans le premier cas , on laisse mourir le malade faute de l'opéra-
tion, et dans le second, on tue le malade en ajoutant à l'affection déjà grave qui existe, le mal d'une opération inutile. Nous avons été témoin d'un fait de ce genre.
Un des exemples qui nous ont le plus confirmé dans notre opinion sur l'utilité du diagnostic est celui qui nous a été fourni par les expériences de Mauduyt sur l'électricité médicale , expériences citées avec les plus grands éloges par Halle. Il y est dit que l'électricité fut administrée à cinquante et un paralytiques. Le mode d'électrisation et ses succès divers y sont notés avec beaucoup de soin ; quelques paralytiques guérirent , quelques uns succombèrent , un certain nombre éprouva du soulagement , quelques autres empirèrent, etc. Ne se fût-on pas épargné tous ces soins , et n'eûton pas évité aux malades les tourments d'un remède inutile , si l'on eût su , ce que nos observations nous ont appris depuis , que la paralysie n'est que le symptôme de plusieurs affections différentes, et que le même traitement ne saurait leur convenir; qu'elle dépend d'une hémorrhagie du cerveau, d'un ramollissement, d'un cancer de cet organe, d'une tumeur des parois du' crâne, ou d'unfongusde la dure-mère, etc., etc., affections bien différentes, et que l'électricité ne saurait dissiper? Cette variété de maladies n'explique-t-elle pas les succès divers produits par l'électricité ? Ne voyez-vous pas se résoudre les épanchements,
se terminer par la mort les ramollissements, les affections chroniques rester stationnaires, etc.? Mais l'on pensait alors que toute paralysie était une affection nerveuse, qu'elle consistait seulement dans la diminution de la sensibilité et de la contractilité , et, d'après ces idées erronées, on administrait dans tous les cas l'électricité. C'est d'après ces mêmes idées qu'on a depuis préconisé la noix vomique. N'est-il pas vrai que le meilleur médecin n'est pas celui qui fait administrer sans discernement l'électricité ou la noix vomique , mais bien celui qui , reconnaissant d'abord l'alte'ration organique qui produit la paralysie, sait apprécier les ressources de la nature et l'insuffisance de l'art ? Toute la thérapeutique n'est-elle pas dans la connaissance des maladies ? Avouons donc que le médecin le plus habile n'est pas celui qui donne le plus de médicaments , mais celui qui les donne avec le plus de sagacité ; c'est-à-dire dont le diagnostic est le plus juste.
Des causes des maladies considérées comme indications thérapeutiques.
Après le diagnostic des maladies, la connaissance des causes qui les produisent nous fournit une multitude d'indications importantes. On a prétendu d'une manière trop générale que la maladie une fois produite, peu importait sa cause, qu'il fallait alors la traiter sans s'occuper de cette cause. L 'expérience dément tous les jours cette assertion; tous les
jours nous voyons se confirmer cet axiome de physique , qu'en enlevant la causé on fait cesser l'effet. La première chose à faire lorsqu'on veut traiter un malade , n'est-ce pas de le soustraire à la cause qui a produit son affection : et que feront nos vains remèdes contre une cause sans cesse agissante ? Un malheureux est conduit au tombeau par une cause morale ; que feront nos médicaments si l'on ne commence par faire disparaître cette cause? Qu'auraient fait toutes les drogues de la pharmacie contre l'amour d'Antiochus ou de Perdiccas : fallaitil , pour les guérir , leur administrer des vomitifs ou des excitants , leur mettre force sangsues sur l'épigastre ? Non sans doute , le vrai remède c'était Stratonice , c'était Phila.
Des individus sont-ils entassés dans des cachots étroits , dans des hôpitaux encombrés , ils sont frappés du typhus ; rendez-les à la liberté, faites circuler abondamment l'air atmosphérique clans leur réduit , et vous ferez cesser les accidents.
Vivez-vous sur les bords insalubres des marais Pontins, vous serez en proie à des fièvres intermittentes rebelles ; en vain vous prendrez des doses énormes de quinquina , la maladie n'en existera pas moins , incessamment reproduite par sa cause. Abandonnez ces lieux empestés , et la fièvre disparaîtra sans remède.
Cet artisan soumis à des émanations métalliques est sujet à des coliques atroces ; son exis-
tence est compromise s'il ne change de profession.
Ce que nous disons ici peut s'appliquer à toutes les causes prédisposantes, et à une multitude de causes spécifiques. C'est sans doute des causes occasionelles qu'on a voulu parler lorsqu'on a dit qu'elles ne méritaient aucune importance; en effet , elles en méritent beaucoup moins que les précédentes.
De la nature des maladies considérées comme indications thérapeutiques.
Nous avons fait voir précédemment que toutes les maladies n'étaient pas de la même nature ; que la plupart des phlegmasies reconnaissaient une spécificité , ou du moins une spécialité. Cette spécialité , cette spécificité une fois admise , il faudra bien reconnaître des traitements spéciaux ou spécifiques, c'est-à-dire renoncer aux espérances décevantes d'une maladie universelle et d'une panacée. Nous avons démontré , de plus , que toutes les maladies n'étaient pas des irritations , que les fluides pouvaient être altérés de plusieurs manières ; que le sang, par exemple, pouvait être augmenté en abondance , plus riche , plus réparateur , plus plastique que dans l'état ordinaire , ce qui constituait l'état pléthorique ; que le même fluide pouvait être en défaut , que même il pouvait être altéré dans sa composition, ce qui était reconnu par tout le monde dans le scorbut. Nous avons ajouté que si le
8o prolégomènes.
sang nous offrait ces diverses modifications , il ne répugnait nullement de les admettre dans les autres fluides qui entrent dans la composition de leconomie animale. Indépendamment de ces exemples , il est certain pour nous que beaucoup d'altérations morbides ne sont pas le résultat de l'irritation. Il est douteux que les névroses générales, telles que 1 epilepsie , l'hystérie , la catalepsie , la danse de Saint- Vyth , soient des inflammations ; il est plus que douteux que la syncope et l'asphyxie soient des inflammations. Nous en dirons autant d'une multitude d'altérations pathologiques ; l'ossification des organes et principalement des vaisseaux n'est nullement le résultat de l'irritation ; elle est l'effet inévitable des progrès de 1 âge, et j'aimerais tout autant qu'on m'affirmât que la digestion , la nutrition et l'accroissement sont des résultats de l'irritation , que de me dire que le dépôt de phosphate calcaire dans les organes est le produit de l'irritation. La gangrène sénile n'est pas davantage un phénomène d'irritation , non plus que l'hypertrophie ou l'atrophie des organes , etc.
INous reviendrons sur ce sujet lorsque nous parlerons plus particulièrement des indications thérapeutiques , il nous suflira pour l'instant d'avoir démontré qu'il existe beaucoup de maladies qui ne sont pas des irritations, pour avoir droit de conclure que le traitement doit varier, suivant la diversité de leur nature.
PROLÉGOMÈNES. 8l
De la marche des maladies et de leur durée, considérées comme indications thérapeutiques.
Il est encore quelques circonstances qui doivent faire varier la conduite du médecin dans le traitement des maladies , je veux parler de leur marche, c'est-à-dire du mode selon lequel se succèdent les phénomènes qui les constituent ; et de leur durée, c'est-à-dire de l'espace compris entre leur début et leur terminaison. Dans la marche des affections, leur type continu , rémittent ou intermittent , constitue l'une de leurs différences principales , et nécessite l'emploi de moyens différents ; et quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur l'essence des maladies, il n'y aura jamais qu'un seul mode de traitement pour celles qui sont intermittentes; mode bien différent de celui qui convient aux maladies continues et rémittentes.
La marche aiguë ou chronique apporte aussi dans la méthode thérapeutique les modifications les plus dignes d'intérêt; jamais médecin ne s'avisa de traiter de la même manière une maladie aiguë ou une maladie chronique. Pour peu qu'on soit versé dans la pathologie , il n'est pas permis d'ignorer qu'une maladie violente dont les phénomènes se succèdent avec une effrayante rapidité, et qui menace d'une mort prompte celui qui en est frappé, doit être traitée différemment que celle qui marche avec lenteur , et dont les phénomènes peu intenses font pressentir une durée illimitée.
3^ i'ROLÉGOMÈNES.
Ce que nous disons ici de la marche aiguë ou chronique des maladies s'applique 'directement à leur durée.
Le traitement varie encore suivant 1 époque de la maladie ; tel traitement qui eût convenu dans le principe , ne convient plus daus Yètal de cette maladie , et moins encore vers son déclin. Hippocrate ne voulait pas qu'on saignât un malade passé le septième jour. A la vérité, l'expérience a depuis démontré que les craintes d'Hippocrate étaient mal fondées. Mais il est incontestable que les émissions sanguines pratiquées dans les premiers jours d'une affection aiguë sont bien plus efficaces que les jours suivants. On -les voit souvent alors faire disparaître les maladies comme par enchantement, tandis que plus tard elles sont souvent inutiles , et quelquefois funestes.
Des forces considérées comme indications thérapeutiques.
Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit au sujet des forces des divers individus; il en est résulté, je pense-, la conviction qu'il existe une faiblesse réelle, absolue, comme une force réelle , une force absolue ; qu'il existe une force apparente et une faiblesse apparente ; qu'il est des signes propres à faire discerner ces divers états; qu'un certain degré de forces est nécessaire pour obtenir la résolution des maladies; que l'habileté médicale consiste à ne pas confondre ces circonstances et à
varier le traitement des maladies suivant qu'elles l'exigent.
Des âges considérés comme indications thérapeutiques.
A cela près de quelques modifications légères , ce que nous avons dit des forces s'applique également aux âges.
11 ne faut pas une connaissance bien profonde de l'organisme pour être frappé des différences que l'âge apporte dans les individus. Les gens du monde les plus superficiels reconnaissent, aux traces qiie le temps imprime à l'habitude extérieure du corps, la diversité des âges. Le médecin plus attentif ne voit à ces traits extérieurs que les signes de changements plus importantssurvenusdansles viscères, changements qui rendent les organes aptes à contracter des affections particulières, et qui indiquent une méthode de traitement qui leur soit appropriée. Il n'est en effet personne qui consentît à traiter le vieillard décrépit, ou l'enfant au berceau , comme l'adulte dans toute sa vigueur.
Dans l'être faible chez lequel l'existence commence, le nouveau mode de circulation qui s'établit occasione des congestions cérébrales, des apoplexies fréquentes; l'accumulation des mucosités dans les voies aériennes , si étroites à cet âge , produit des asphyxies mortelles; les nouvelles fonctions du foie expliquent les ictères qui se manifestent clans l'enfance. Le nouveau mode d'alimen-
tation, Je peu de consistance du canal intestinal, donnent raison delà fréquence des irritations intestinales ; l'action de l'air sur la peau et les conduits aériens détermine les phlegmasies de ces organes, etc.
Le développement du système nerveux chez les enfants les expose aux inflammations des méninges , du cerveau, à l'épilepsie, aux convulsions ; l'activité du système cutané, aux diverses maladies éruptives.
Dans la j unesse, la prédominance du système respiratoire expliquela fréquence des hémoptysies, des pleurésies , des péripneumonies , des phthisïes , etc.
L'âge adulte, terme de l'accroissement, lorsqu'il ne présente aucune prépondérance, que tous les organes sont dans un juste équilibre , n'est prédisposé à, aucune affection ; il résiste également à toutes les causes morbifiques, comme il peut être également affecté par toutes : on observe toutefois que les maladies, abdominales sont plus particulières à cet âge.
Lorsque, par les progrès des ans , l'organisation commence à se détériorer, une nouvelle série de phénomènes , source de nouvelles affections , se développe à nos yeux. L'altération du système nerveux , plus consistant et moins développé dans la vieillesse que dans les autres âges <l« la vie, nous explique l'amaurose, la surdité sénile , les tremble-
ments, les incontinences ou les rétentions d'urine, la démence. L'accumulation du phosphate calcaire dans tout le système circulatoire deviendra l'origine d'une multitude d'affections susceptibles d'une explication mathématique: lesang ne pouvant être poussé dans l'aorte, stagnera dans le ventricule gauche , de celui-ci dans l'oreillette du même côté, de là dans le poumon, où il occasionera d'abord la gène de la respiration, puis la congestion augmentant par la persistance de la cause , des hémoptysies consécutives ; agissant ensuite comme corps étranger, il déterminera des inflammations de cet organe ; l'injection des bronches, l'augmentation de leur exhalation, leur phlegmasie, seront la suite nécessaire de cette nouvelle disposition organique. Les cavités droites du cœur ne pouvant se vider dans le poumon, le sang stagnera dans les tissus perméables, et finira par faire naître toutes les phlegmasies thoraciques et abdominales. Pensez-vous que ces inflammations , purement mécaniques, doivent être traitées comme les phlegmasies franches de la jeunesse? non sans doute, elles reclament un traitement bien différent. • Sans pousser plus loin l'examen des mutations que l'âge apporte dans la texture de nos organes , il nous est facile de conclure qu'avec de nouvelles dis; osi lions à des maladies différentes il apporte nécessairement de nouvelles indications thérapeutiques.
rROF.T'.GOMRNES.
Des constitutions considérées comme indications thérapeutiques.
Il est rare qu'un équilibre parfait règne dans tous les systèmes de l'économie animale. Cette merveilleuse harmonie n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination des anciens. Presque toujours quelque système semble dominer tous les autres et les tenir sous sa dépendance. Chez l'un , les systèmes circulatoire et respiratoire jouissent d'une grande prépondérance ; chez l'autre , le système digestif semble appeler sur lui toutes les forces de l'organisme; celui-ci se distingue par le développement de l'appareil de l'innervation; la prédominance du système locomoteur est l'apanage de celui-là Il est facile de concevoir que ces dispositions organiques entraînent des maladies différentes et impriment aux mêmes maladies des modifications qui doivent influer sur la manière de les traiter.
En effet, celui que distingue l'énergie des systèmes circulatoire et respiratoire sera disposé aux inflammations les plus aiguës et les plus violentes, que l'on combattra victorieusement par des saignées abondantes et copieuses.
Ces moyens seront moins nécessaires à l'homme chez qui l'appareil digestif aura un surcroît d'activité; la diète, les délayants, les laxatifs favoriseront chez lui la résolution des maladies.
Un traitement particulier conviendra à l'athlète, et un traitement opposé à celui dont tous les appareils languiront dans une funeste atonie , etc.
Du sexe considéré comme indication thérapeutique.
Les sexes n'offrent pas une diversité moins grande dans les indications qu'ils nous fournissent , et pour ne parler que des femmes, leurs maladies ont paru si fréquentes qu'elles ont fait éclore des traites spéciaux très volumineux. Trois époques réclament surtout l'attention du médecin, je veux parler de l'établissement de la menstruation, de sa disparition, de l'état de grossesse, de la parturition et de ses suites. Dans ces diverses circonstances la femme réclame des soins particuliers ; l'incurie ou l'ignorance peuvent entraîne^es suites les plus fâcheuses.
La pléthore qui s'établit chez les femmes à l'époque de la puberté occasione des congestions vers Ja tête , vers la poitrine ; de là, les vertiges, les éblouissements , les tintements d'oreille, les céphalalgies, les bouffées de chaleur au visage, les suffocations, les hémorrhagies supplémentaires, les phlegmasies de tous les viscères, le pica, la leucorrhée, etc.; la disparition des menstrues produit des résultats analogues, et réclame à peu près les mêmes moyens, toutefois modifiés par l'âge. Dans le cours ordinaire de leur existence, l'aménorrhée ou la disménorihec fournissent les indications
les plus importantes. Malheur à celui qui les méconnaît! L'état de grossesse n'est pas moins fécond en indications thérapeutiques , et les inflammations de l'utérus, du péritoine, les hémorrhagies de la matrice, suites de l'accouchement, exigent aussi des moyens particuliers. Nous nous dispenserons d enumérer les diverses maladies des femmes, persuadé que nous en avons dit assez pour prouver que, dans la majorité des cas, elles ne doivent pas être traitées comme des individus de l'autre sexe.
Des habitudes et des idiosyncrasies considérées comme indications thérapeutiques.
L'influence que les habitudes exercent sur l'organisme^de tous temps attiré l'attention des médecins. Leur puissance est telle qu'elle peut entièrement changer le mode de traitement des maladies. On a vu des gens habitués à boire plusieurs bouteilles de vin et d'eau-de-vie par jour, qui , affectés d'inflammations violentes , prenaient encore une forte dose d'eau-de-vie et quelques bouteilles de vin, et guérissaient sous l'influence de cette diète très sévère pour eux. Lorsque les déplorables événements de i8i4eurent amené sur le sol de la patrie les hordes du Nord, nous avons vu ces Tartarcs traités de cette manière et guérir; tandis que nous avons vu succomber ceux qu'on traitait plus rigoureusement.
Les idiosy,ncrasies, les goûts et les répugnances de chaque individu , ce que les gens du monde appellent leur tempérament, doivent être étudiés avec le plus grand soin. Il peut en découler une foule d'indications utiles pour le malade, et qui, saisies avec sagacité , feront leplus grand honneur au médecin.
Telles sont les principales circonstances qui font varier le traitement des maladies. C'est la connaissance , c'est l'appréciation exacte de ces circonstances, qui constituent le véritable médecin. Celui-là seul est digne de ce nom , celui-là seul peut aspirer à retirer ses malades des bords de la tombe, qui base ses prescriptions sur les données que nous venons d'exposer. Celui dont l'intelligence ne s'élève pas jusqu'à ces considérations, qui, par impéritie , ou par spéculation, se borne à prescrire des médicaments sur les chances misérables du hasard , n'est qu'un empirique méprisable. Vainement se fonde-t il sur les succès qu'une prétendue expérience lui a donnés, il faut que la raison puisse se rendre compte de ces succès; tout doit comparaître devant son tribunal: dans le siècle où nous sommes, il est temps enfin qu'elle nous éclaire de son flambeau. Et pourquoi la bannirait-on 'de la médecine, qui doit être la plus philosophique, c'est-à-dire la plus raisonnable des sciences humaines ?
Des moyens que nous possédons pour remplir les indications thérapeutiques.
A quoi nous servirait d'avoir péniblement fixé notre attention sur un malade sous les divers rapports dont nous venons de parler , si la nature n'avait mis en nos mains une multitude de moyens propres à combattre les maladies ? Ce ne serait pour nous qu'un travail pénible et fastidieux, et nous serions condamnés à demeurer spectateurs inutiles de la destruction de nos semblables. Heureusement qu'il n'en est point ainsi, et nous possédons une foule de moyens avoués par la raison ou par une saine expérience, capables de rétablir la santé dans un grand nombre de circonstances. La connaissance de ces moyens constitue la matière médicale proprement dite.
Aucune science humaine n'a été et n'est encore infectée déplus de préjugés que celle-là ; chaque dénomination de classes de médicaments, chaque formule même est, pour ainsi dire, une erreur. Éloignons nos regards de ces objets pénibles , nous n'aurons que trop souvent l'occasion de les reporter sur cette matière.
Bien des gens frappés de l'imperfeclion de la matière médicale ont osé en nier l'utilité et même l'existence. Pour se convaincre de la fausseté de cette assertion, il suffit de penser un moment :
i° Qu'il existe des maladies, par conséquent des causes de maladies ;
2° Que ces maladies se terminent bien ou qu'elles se terminent mal ; par conséquent qu'il' existe des causes qui favorisent l'une ou l'autre terminaison: d'où l'on conclura qu'il faudra soumettre ou soustraire le malade à ces influences, pour le guérir, ce qui est déjà une espèce de matière médicale;
5° Que s'il existe des substances dont l'action bien connue modifie notre organisme d'une certaine façon, ces modifications peuvent être utiles dans certains cas, ce que l'expérience et la raison prouvent à l'envi.
Passons rapidement en revue les points les plus intéressants et les plus utiles de la matière médicale.
Parmi les moyens que nous possédons , je ne balance pas à placer au premier rang ce qu'on appelle improprement la diète, je veux dire l'abstinence des substances alimentaires; l'action de ce moyen s'explique de la manière la plus satisfaisante. En effet, l'abstinence favorise singulièrement l'absorption interstitielle, et, par cette raison, la résolution des maladies confiée à cette fonction.
Elle favorise l'absorption , pareeque le seul mouvement de décomposition s'opère alors, celui de recomposition étant nul. En second lieu, elle empêche de porter dans la masse du sang, et par suite sur l'organe malade, de nouveaux matériaux de nutrition, c'est-à-dire d'irritation et d'engorgement.
Les saignées locales et générales remplissent plus promptement encore le même but. Des expériences directes prouvent que sousl'influence de ces moyens l'absorption redouble d'activité. Aussi ces modificateurs de l'organisme seront-ils très convenables dans la plupart des pblegmasies , lorsqu'il faudra faire descendre le malade au degré de forces nécessaire à la résolution de la maladie. L'action des boissons aqueuses, gommeuses, mucilagineuses , acidulés, secondera merveilleusement l'effet de ces premiers moyens. Lorsque le canal alimentaire sera le siège de l'inflammation , en contact immédiat avec la surface malade, ces liquides diminueront directement l'irritation. L'affection occuperat-elle un organe plus éloigné, ces boissons portées dans le torrent de la circulation diminueront réellement et rigoureusement la consistance du sang , le rendront moins nutritif, moins irritant; elles le délaieront dans toute la force du terme.
L'art de varier ces moyens , de les proportionner à l'intensité de la maladie, alix forces du malade et aux autres indications, est une des parties les plus difficiles et les plus étendues de la médecine.
Si des anti-pblogistiques ou débilitants nous passons à une autre série de moyens thérapeutiques, nous voyons qu'il enast dont l'action incontestable est contraire à celle que no-âs venons d'indiquer, c'est-à-dire qu'ils agissent en augmentant les
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forces, les mouvements, le ton général; les effets de ces substances sont durables ou passagers, ce qui les a fait distinguer en toniques et en excitants.
ILes premiers contiennent un principe amer et n'ont rien de volatil; les seconds sont des alcooliques, ou contiennent des huiles essentielles; cette.classe est très nombreuse. On connaît les effets physiologiques de ces substances, ils sont irrécusables ,
imais \Ys ne sont pas comme les précédents susceptibles d'une explication rigoureuse. Ils deviennent précieux lorsqu'il faut faire remonter le -malade au degré de force nécessaire à la résolution de la maladie.
Bien que le mot d'astringents soit essentiellement vicieux, puisqu'il porterait à croire qu'il est des substances capables de resserrer nos tissus, quel que soit l'état des organes, ce qui est faux, il est cependant des substances qui contiennent en général de l'acide gallique et du tannîn , et qui, dans certaines circonstances que nous ferons connaître, peuvent resserrer nos tissus.
Beaucoup de corps de la nature jouissent incontestablement d'une vertu spéciale.
Il est impossible de révoquer en doute la puissance des émétiques ; portés dans l'estomac ou dans la circulation, ils déterminent le vomissement par une action spéciale ; ils ne produisent nullement l'irritation de îa membrane muqueuse gastrique , ils agissent directement sur le cerveau. Ce qui le prouve
c'est que l'animal auquel on a enlevé l'estomac , et dansles veines duquel on a injecté de l'émétique, exécute tous les efforts nécessaires au vomissement.
11 en faut dire autant des purgatifs, dont on peut reconnaître tous les jours le pouvoir. Leur action se porte principalement sur les intestins ; quelques uns en produisent l'inflammation.
Certaines substances favorisent plus particulièrement l'exhalation cutanée , celles-ci la sécrétion urinaire ; celles-là la sécrétion pulmonaire. Quelques médicaments agissent sur la circulation de l'utérus; d'autres exercent une influence spéciale sur l'encéphale ; ils sont stupéfiants, narcotiques , ou excitent l'innervation.
Il est des moyens vraiment spécifiques, tels que le quinquina, le mercure, la vaccine. Enfin , nous possédons des vésicants, des rubéfiants, des rév ulsifs dont l'action peut devenir de la plus grande utilité. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans aucun développement à ce sujet. Mais ce qui précède suffit pour vous faire concevoir cette idée consolante, que nous possédons plus de moyens qu'il n'est nécessaire pour remplir les indications nombreuses que nous avons exposées. Le médecin manque bien plus souvent à la matière médicale que la matière médicale au médecin -r c est-à-dire, que nous avons toujours les ressources pour combattre les indications lorsque nous avons su les saisir, et qu'il
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arrive bien plus souvent que le médecin apprécie mal ce qu'il faut faire, qu'il ne lui arrive de manquer de moyens pour remplir une indication bien appréciée.
Les principes succinctement exposés dans ces prolégomènes constituent notre croyance médicale. C'est la philosophie du cours de clinique que nous faisons depuis sept années. N'ayant eu d'autre désir que celui de voir triompher la vérité , nous avons vu tous les hommes animés du même esprit, accourir à nos leçons , et nous en avons obtenu la plus douce des récompenses, l'approbation de nos efforts. Dans l'exposition de cette doctrine , nous n'avons jamais eu dessein de blesser personne. En combattant les erreurs, nous avons, autant que possible, épargné les hommes. Nous demandons pour nous la même justice.
Nous n'espérons guère voir adopter nos opinions , quelque convaincu que nous soyons de leur certitude.
Egalement éloigné des exagérations des doctrines antiques et des reformes modernes, nous nous attendons à être repoussé et par les unes et par les autres. Mais, fort de notre conscience, n'ayant manifesté que ce que nous croyons être la vérité, nous espérons que les jeunes gens, plus équitables que ceux qui ont vieilli dans les préjugés, nous dédommageront par leurs suffrages des injustices de l'es-
prit de parti. Libres du joug de l'intérêt et de l'ambition , exempts d'idées préconçues , ils ne reconnaissent que la vérité, ils en sont les plus fermes soutiens, et tôt ou tard assurent son triomphe. C'est à leur jugement impartial et sévère que nous osons en appeler : en un mot, c'e6t pour eux que nous écrivons.
Les propositions que nous venons d'émettre sont aussi le texte que nous nous proposons de développer dans cet ouvrage. Nous nous efforcerons d'y mettre toute l'attention et toute l'impartialité possibles.