‹ Traité élémentaire de diagnostic, de pronostic, d'indications thérapeutiques, ou cours de médecine clinique [electronic resource]Chapitre 7 sur 20 · CONSIDÉRATIONS GENERALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GENERALES

Indépendamment de la connaissance de l'homme dans l'état sain , trois choses sont indispensables pour porter un diagnostic juste : d'abord la connaissance des changements qui surviennent dans les fonctions et clans les organes, chez l'homme malade; ce qui constitue la symptomatotogie ; en second lieu, la conversion en signes de ces divers changements , c'est-à-dire l'appréciation de chacun de ces phénomènes , la connaissance de ce qu'ils signifient ; c'est .ce qu'on nomme séméiologie; en troisième lieu , la connaissance des caractères des diverses maladies qui affligent l'espèce humaine, des traits qui les différencient les unes des autres, ce qui est le propre du diagnostic spécial. iNous consacrerons trois chapitres à l'exposition de ces différents objets.

Le diagnostic est la connaissance des caractères qui servent à différencier les maladies. L'appréciation exacte des altérations des organes, des sym-

ptômes, des signes locaux et généraux auxquels ces altérations donnent lieu , constitue principalement le diagnostic. C'est la branche la plus importante de la médecine, et sans contredit la plus difficile; , c'est la seule base sur laquelle on puisse asseoir un pronostic juste et une thérapeutique rationnelle ; en un mot , tout l'édifice médical repose sur le diagnostic. Eh! à quoi peuvent servir toutes les autres connaissances, si l'on n'a pas celle de la maladie qu'on doit combattre? Chercher à démontrer son utilité paraîtra donc superflu à la plupart des médecins. Nul peut-être ne s'imagine qu'il soit possible de révoquer en cloute une proposition aussi vraie, aussi évidente, et bien moins encore de la nier. 11 est difficile de penser que le but des constants efforts des médecins de tous les dges soit tout-àcoup, et de nos jours , devenu pour beaucoup une chose douteuse ; et pour quelques uns une erreur; c'est cependant ce dont nous sommes témoins. En effet, je n'aurais pas cherché à prouver une vérité si claire à mes yeux , si deux médecins dont l'autorité est d'un grand poids ne venaient d'avancer la proposition contraire. Tous deux sont parvenus à soutenir que le diagnostic est inutile pour le traitement des maladies; et, chose singulière, tous deux sont arrivés à ce résultat par des chemins opposés: l'un par un abus du raisonnement, l'autre par aversion pour ce même raisonnement.

Le premier affirme qu'il n'existe qu'une seule

et même affection ; que les nuances a" altération dett viscères ne peuvent être considérées que comme des traces un peu différentes d'une affection toujours la même, et non pas comme des maladies de diverses natures. A quoi bon s s 'écrie-i-il 3 la prétention de les distinguer avant de les combattre? Cette proposition, que nous avons déjà citée, est si étrange, que j'ai cru devoir la transcrire littéralement de l'auteur qui l'a émise. Cette précaution est loin d'être inutile ; l'occasion s'étant déjà présentée plusieurs fois de réfuter ce médecin , on nous a accusé de lui avoir prêté des erreurs qui ne lui appartenaient pas. Certain de n'avoir combattu que des propositions écrites, ce n'était cependant pour nous qu'une preuve de plus de l'évidence de ces erreurs; d'où résultait la satisfaction bien douce de les avoir victorieusement réfutées. Toutefois, quoiqu'on ait pu entendre de sa propre bouche la sentence que nous venons de transcrire , elle peut paraître si extraordinaire à quelques uns , et sans doute elle paraîtra tellement incroyable à la génération suivante, que nous avons cru devoir prévenir qu'elle était textuellement extraite de ses écrits.1

Le second médecin que nous avons désigné , vraisemblablement effrayé des résultats où pouvait mener l'abus du raisonnement, a été conduit à soutenir que Y empirisme seul, l'empirisme pur, devait diriger dans l'étude et dans la pratique de la médecine; etcom me tout diagnostic d'affection interne ne

peut être quele résultat d'un travail intellectuel, il l'a d'abord considéré comme sujet à erreurs, comme douteux, et comme inconnu dans une multitude de circonstances ; en second lieu, ayant vu guérir une foule de maladies sous l'influence du traitement le moins rationnel, il en a conclu que le diagnostic et le raisonnement ne pouvaient servir à rien, puisque l'expérience démentait presque constamment les données qu'ils pouvaient fournir.

S'il nous était permis de comparer les petites choses aux grandes, les temps modernes aux temps antiques, nous vous dirions que dans les siècles reculés deux- sectes semblaient se partager le sceptre de la médecine : Tune , appelée dogmatique } appliquait, d'une manière presque exclusive, le raisonnement à l'art de guérir; c'était à peu près la médecine physiologique de ce tempslà; l'autre, qu'on nommait empirique, nereconnaissail pour unique règle que l'expérience , et ne pouvak souffrir l'application d'aucun raisonnement. Mais, chose remarquable, et qui rend ce parallèle encore plus frappant! peu auparavant avaient fleuri Asclépiades et Thémison , chefs des méthodistes, qui prétendaient que toutes les maladies devaient être renfermées dans deux classes, le slrictum et le laxum; c'était justement la force et la faiblesse, la sthénie et Vastkénie de Brown. Serait-ce donc en vain que les siècles se sont écoulés pour l'avancement de l'art, puisque après un laps de temps im-

mense les mêmes erreurs renaissent avec la même énergie?

Mais alors un homme parut. Il vit que le raisonnement sans l'expérience ne pouvait qu'égarer ; il vit que l'expérience seule n'était pas moins trompeuse ; il vit qu'on pouvait prendre dans le méthodisme et dans l'empirisme des vérités utiles. Il s'empara donc de ce qu'il crut être bon dans l'un et dans l'autre, et de Là naquit Y éclectisme, secte bien supérieure à toutes les autres; puisqu'elle consistait à adopter ce qu'elles présentaient de bon, et à rejeter ce qu'elles avaient de mauvais. Cet homme s'appelait Arétée ; et la postérité reconnaissante n'a pas craint de l'égaler au père de la médecine. Interprète fidèle de la nature, il ne dédaigna pas le secours de la raison , et ses tableaux sont encore aujourd'hui cités comme des modèles.

§ L Nous voici donc réduit à la singulière nécessité de prouver que l'espèce humaine n'est pas sujette à une seule et même maladie. Les personnes étrangères à la médecine seraient bien surprises, et ne pourraient, guère s'empêcher de sourire, si quelque médecin leur avançait que les maladies les plus dissemblables né sont que des nuances légères d'une affection toujours la même. Mais, dans le temps où nous vivons, nous avons*entendu soutenir sérieusement et nous avons vu adopter avec avidité des paradoxes si extraordinaires , qu'on nous pardonnera de nous attacher à réfuter celui-ci.

On entend par une chose toujours la même, celle qui est produite par les mêmes causes , qui offre les mêmes caractères , la même succession de phénomènes, qui a la même origine , le même siège, la même lin. Une chose est différente d'une autre, lorsque quelques unes des circonstances dont nous ■venons de parler varient. Une chose enfin est opposée à une autre , lorsqu'elle est produite par des causes opposées , qu'elle présente des caractères , une marche, une origine, un siège, une terminaison opposés. Si nous parvenons donc à prouver que parmi les maladies il en est qui naissent sous l'influence de causes différentes ou opposées , qu'il en est qui présentent des caractères différents ou opposés, etc., nous aurons démontré qu'il existe des maladies diverses , et qu'il est important de les distinguer les unes des autres. Et d'abord, la multitude des causes qui agissent sur le corps humain est tellement nombreuse, que leur classification a occupé les médecins de tous les âges , et qu'on en a fait, sous le nom d'étiologie, une branche particulière de l'art de guérir.

Nous ne parlerons pas ici des prédispositions ni des causes prédisposantes, quoiqu'il n'y aitpersonne qui pût penser qu'une maladie fût la même chez une personne octogénaire , cacochyme , affaiblie par des maladies antécédentes , par un mauvais régime, par des hémorrhagies habituelles, parle traitement antiphlogistique. etc. ; et un individu con-

stitué comme un athlète, dâflfe la force de 1 âge, pléthorique, bien nourri, jiche de vigueur et de santé.

Nous ne parlerons pas non plus des causes occasionelles, qui cependant impriment quelquefois aux maladies qu'elles font naître des caractères particuliers.

Mais nous nous arrêterons sur les causes spécifiques. Leur existence a tellement embarrassé les partisans d'une maladie unique, qu'ils ont pris le parti tout simple de les nier. On a osé nier que la variole , la vaccine, la peste, la rage, la syphilis, la gale, eussent rien de spécifique. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, si la variole n'est qu'une gastro-entérite accompagnée d'une éruption , qui n'est qu'un épiphénomène, pourquoi la vaccine prévient-elle cette gastro-entérite , et ne prévientelle pas toutes les autres ? pourquoi les personnes qui ont eu la petite-vérole ont-elles d'autres gastroentérites , et n'ont-elles plus la petite-vérole? enfin pourquoi les personnes qui ont des gastro-entérites n'ont-elles pas toutes la variole? Il est donc évident qu'il existe ici une cause spécifique qui mérite toute notre attention, et qui fait de cette phlegmasie une maladie particulière.

La peste aussi, dit-on , n'est qu'une variété delà gastro-entérite ; mais d'où vient que parmi nos malades il y en a tant qui sont affectés de gastro-entérites, et que pas un n'a la peste? Je ne vois chez eux ni pétéehies ni .bubons. Il y a donc encore ici

une cause spéciale qui imprime à la maladie un caractère particulier. J'en dirai autant du typhus et de la fièvre jaune: ce sont encore des irritations intestinales. Soit; mais pourquoi nos malades n'ontils ni typhus ni fièvre jaune ? Enfin , pourquoi la gastro-entérite est-elle tantôt le typhus , tantôt la fièvre jaune, tantôt la peste, tantôt la variole, etc., 4 s'il n'existe pas une cause de cette différence? Qu'elle soit contagieuse ou simplement infectante, qu'importe? elle n'en mérite pas moins toute notre attention.

On a prétendu qne la rage était uue irritation du pharynx; M. Trolliet a avancé que c'était une irritation des bronches; mais d'où vient que Thydrophobie ne survient jamais que parla morsure d'un animal enragé? et d'où vient que nous voyons tous les jours des irritations du pharynx et des bronches, et qu'il n'y a pas une enragée parmi nos vieilles femmes?

Le cancer est, dit-on, une irritation simple; mais pourquoi pouvons-nous à volonté déterminer un érysipèîe , unphlegmon, et pourquoi ne pouvonsnous pas faire naître un cancer?

Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des causes, nous nous proposons de lui donner un développement ultérieur. Nous nous bornerons à dire que les personnes qui rejetaient les causes spécifiques, forcées enfin de les admettre par l'accumulation de tant de preuves , ont pris le parti de les

considérer comme des circonstances accessoires de fort peu d'importance, et qui ne méritaient aucune considération. Nous pensons en avoir dit assez pour faire sentir que cette opinion est mal fondée.

Si, de cet examen des causes, nouspassons à celui des autres phénomènes des maladies , nous trouverons les mêmes différences, les mêmes oppositions. En considérant surtout la nature des changements qui surviennent dans les organes ( phénomènes sans contredit des plus importants dans les maladies), que de variétés n'y rencontre-t-on pas ?

En effet , un organe peut être augmenté ou diminué de volume; son tissu peut être durci ou ramolli ; il est œdémateux , emphysémateux , congesté ou enflammé; squirrheux , fibreux , cartilagineux, osseux; envahi par des tubercules , des kystes accidentels, par des vers, etc. ; et toutes ces altérations ne constitueraient que des nuances légères d'une même affection! et il faudrait traiter un poumon œdémateux comme un poumon hépatisé, et celui-ci comme un poumon tuberculeux ! Nous ne saurions partager une semblable opinion.

Quant à la marche de la maladie, l'une est aiguë , l'autre chronique ; celle-ci franche , celle-là latente ; et ces différences sont loin d'être sans intérêt pour le traitement.

Le siège des maladies mérite encore plus d'attention que tout ce qui précède. * > • 41

Nous avons dit qu'il, ne pouvait y avoir dans

l'homme que de l'anatomie saine et de l'anatomie malade.

Par anatomie saine nous entendrons la connaissance précise des instruments , des systèmes et des appareils qui nous constituent dans leur état normal; ce mot comprend encore, selon nous, la physiologie j qui n'est point une science particulière , mais bien la connaissance des mouvements , du jeu des organes et des appareils.

Par anatomie malade nous entendrons la connaissance des dérangements survenus dans les organes, systèmes ou appareils par l'effet d'une affection quelconque. Nous y comprenons aussi la symptomatologieet la séméiotique,quine sont que la connaissance du jeu et des mouvements des organes et des appareils dans l'état morbide : c'est proprement la physiologie pathologique, qui ne peut pas plus être séparée de l'anatomie morbide , que la physiologie saine ne peut l'être de l'anatomie saine.

Or, l'anatomie nous apprend qu'une multitude d'éléments divers entrent dans la composition du corps humain. Les systèmes cellulaire , vasciileux, nerveux, osseux, fibreux, musculaire, érectile , muqueux , séreux , épidermique , parenchymateux, réunis à divers fluides, servent à former nos différents organes et nos différents appareils. Or, il est un principe général, axiome s'il en fut jamais , puisqu'il ne souffre pas d'exceptions, c'est que dans la nature tout corps composé se décom-

DIAGNOSTIC. ÏO7

pose. S'il en est ainsi, chacun de nos organes, composé d'éléments divers, est susceptible d'altération, de décomposition.

Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit des fluides qui entrent dans la composition de nos organes ; nous avons vu qu'ils pouvaient pécher par excès, par défaut, et être altérés dans leur composition. Les preuves tirées du sang fournissent une puissante analogie pour les autres fluides de l'économie.

Ainsi , sous le rapport des parties , soit solides , soit fluides , qu'elles occupent', les maladies né diffèrent pas moins que sous le rapport des causes, sous celui de la nature de la désorganisation , et sous celui de la succession de leurs phémomènes.

Par conséquent il ne peut pas n'exister qu'une seule et même maladie.

S'il n'existait qu'une cause de maladie , si nous n'avions qu'un organe, et si cet organe n'était formé que d'un seul élément , nous pourrions n'avoir qu'une seule maladie ; mais nos organes étant composés d'une multitude d'éléments divers , l'économie humaine étant la réunion d'une multitude d'organes, d'appareils et de systèmes, les causes qui agissent sur elle étant multipliées à l'infini , il est impossible qu'il n'existe qu'une seule et même affection.

Enfm je veux supposer un moment , ce que je suis loin de croire, que le principe de toute ma-

ladie est identique , il s'ensuivra rigoureusement qu'il serait alors comme n'existant pas, et qu'il faudrait encore diriger toute son attention sur les différences importantes que nous venons de signaler.

Nous pensons avoir suffisamment démontré dans ce paragraphe que les maladies diffèrent les unes des autres, et dès lors personne ne contestera plus la nécessité de les distinguer avant d'entreprendre de les combattre.

§ II. Je passe maintenant à la seconde question. L'empirisme seul doit-il diriger dans le traitement des maladies ?

La seconde objection qu'on fait contre l'utilité du diagnostic est celle-ci : +

L 'expérience prouve que les traitements les moins faciles à justifier par la connaissance des maladies sont tous les jours couronnés de succès : peu importe donc la connaissance de ces maladies.

11 faut l'avouer, comme la précédente, cette objection est pressante et spécieuse ; elle est loin d'être facile à vaincre, comme on le pourrait croire au premier abord.

Des péripneumonies, des inflammations du cerveau , des gastrites , sont tous les jours combattues avec le plus grand succès, dit-on, par des doses énormes d emétique; d'autres substances non moins violentes sont administrées avec le même avantage: qu'importe donc de connaître la nature des allé-

rations locales? Qu'importe que ces altérations soient inflammatoires ou autres , puisque le succès est toujours le même, est toujours certain? Tels sont les arguments dont s'appuient les partisans de l'empirisme ; je les transmets dans toute leur force , comme je viens de le faire pour l'opinion précédente, afin qu'il ne puisse rester aucun doute dans les esprits si nous réussissons à les réfuter.

Mais pour administrer, ces médicaments énergiques , encore faut-il quelques indications ; d'où seront-elles tirées, si ce n'est du diagnostic? — Non, répondent les empiriques purs, puisque la nature de l'altération est inutile à connaître; les symptômes seuls sont suffisants pour indiquer le traitement à suivre.

Nous voici donc arrivés à faire voir que la médecine des symptômes est la plus absurde et la plus dangereuse de toutes.

Le temps n'est pas bien loin de nous , où les médecins, privés des lumières de l'anatomie pathologique , ne reconnaissaient comme maladies que des collections de symptômes, contre lesquels on dirigeait un arsenal de moyens thérapeutiques. Cette méthode s'est perpétuée jusqu'à nos jours, et trouve encore, comme beaucoup d'autres' vieilles doctrines , de fidèles conservateurs.

Voul cz-vous d'abord un exemple frappant et tout nouveau du vice de la médecine des symptômes? Nous le trouvons dans la paralysie. Il y a peu

de temps qu'on ignorait, et beaucoup semblent l'ignorer encore , que la paralysie n'est qu'un signe d'une altération de l'encéphale ou de ses dépendances. L'anatomie pathologique a mis pour nous cette vérité au-dessus de toute espèce de contestation. Hé bien, que faisait-on? On frictionnait , on rubéfiait le membre paralysé pour rappeler le sentiment. Jusqu'ici, si l'on n'était pas utile, au moins ne faisait-on pas grand mal. Mais on s'est avisé de donner de la noix vomique à un animal : on a vu qu'alors des convulsions agitaient les parties postérieures de cet animal; on en a judicieusement conclu que ce remède agirait merveilleusement dans les paraplégies prétendues nerveuses. Bientôt on l'a donné dans les cas d'hémiplégie ; on a vu qu'il occasionait des convulsions dans les membres paralysés , et l'on a aussitôt conclu qu'il rendrait les mouvements à ces membres. Si ces médecins eussent su que la paralysie n'était que le symptôme d'une affection locale , aiguë ou chronique du cerveau , ils auraient vu que le moyen proposé pour agiter les membres paralysés devait nécessairement porter son action sur la portion malade de l'encéphale , et qu'en faisant agir cette portion malade , ils empêchaient plutôt sa guérison qu'ils ne la favorisaient. Ils auraient vu que faire exécuter des mouvements aux membres dans ce cas , c'est précisément frotter tous les jours l'une contre l'autre les deux extrémités d'un os fracturé,

dans l'espoir de consolider la fracture ; ils auraient vu encore que , la paralysie dépendant de huit ou dix maladies différentes, il était absurde de la combattre par le même moyen. Mais , disent-ils , ce remède réussit. Oui , c'est-à-dire qu'H n'empêche pas toujours de guérir. Je me propose de revenir ailleurs sur ce sujet important.

Voulez-vous un autre exemple des dangers de la médecine des symptômes? Je le trouve dans l'acide prussique, dont on a proclamé l'efficacité dans la phthisie pulmonaire. On croirait peut-être que ces auteurs ont pensé que la phthisie pulmonaire était une maladie unique , ou qu'ils ont déterminé dans quelle espèce de phthisie ce remède réussissait ? Point du tout; la phthisie fût-elle tuberculeuse , granuleuse, ulcéreuse , cancéreuse, crétacée, mélanosée 3 c'est égal, l'acide prussique est toujours excellent ; et la tourbe servile des imitateurs de prôner l'acide prussique.

Les maladies du foie , si nombreuses et encore si obscures malgré les travaux de quelques modernes , nous offrent encore un exemple remarquable du ridicule, et qui plus est, du danger dé la médecine des symptômes. Un malade porte une tumeur dans la région du foie, il est ictérique; cela suffit, et sans savoir si ce sont des hydatides , des calculs biliaires , un cancer de cet organe ou d'un organe voisin, des tubercules, etc. , on administre sans discernement le mercure doux, la rhubarbe,

le savon , la eiguë, l'éther sulfurique, la térébenthine, l'onguent mercuriel sur l'hypochondre. Et , je vous le demande , ne vaudrait-il pas mieux laisser le malade tranquille, que de le tourmenter ainsi par des moyens administrés sur d'aussi pitoyables indications?

Que de maux sans nombre les chercheurs de remèdes n'eussent-ils pas épargnés à la pauvre espèce humaine, si, au lieu de torturer leurs malades par des médicaments dirigés par la plus absurde de toutes les espérances , celle qui est fondée sur les chances d'un vain hasard , ils eussent commencé par étudier avec persévérance les signes propres à distinguer les maladies les unes des autres. Que penser de ce nitrate d'argent imprudemment administré dans toutes les épilepsies, quand on ignore encore ce que c'est que 1 epilepsie , à quelle altération d'organe les symptômes qui l'accompagnent sont dus, et qu'on ne sait pas même de quelle cause elle dépend? Est-elle due à une affection vive de l'âme, vous donnez, le nitrate d'argent ; à la syphilis , le nitrate d'argent; à l'onanisme , le nitrate d'argent. Est-elle congéniale , dépend-elle d'une lésion manifeste du cerveau, d'une ulcération , d'un kyste , d'une ossification , d'un abcès de cet organe, etc. , le nitrate d'argent. Et qu'espérez-vous obtenir, dites-moi , avec un pareil remède donné sans raison comme sans probabilité ? Quelle connaissance physiologique ou

pathologique vous a-t-elle conduit à employer dan3 tous ces cas un si dangereux médicament? Avezvous vu des malheureux succomber pendant l'administration de ce poison ? Avez-vous observé , comme nous, les inflammations horribles que cet escharotique produit sur l'œsophage , l'estomac et les premiers intestins grêles ? Est-ce en oceasionant de pareils désordres que vous espérez obtenir la guérison d'un mal que vous ne connaissez pas? Ce que le malade gagne à votre traitement est à coup sur une inflammation qui détruit sa santé , et le conduit plus ou moins lentement au tombeau ; voilà tout l'avantage qu'il obtient de vos barbares secours. Mais, répondez-vous, des épileptiques ont retiré de bons effets de l'usage de ce moyen; plusieurs ont vu leurs accès reculer, et même disparaître complètement. Durant plusieurs années que nous avons été à portée de suivre plus de cinq cents épileptiques soumis à divers traitements , nous avons vu en effet les accès devenir moins fréquents, cesser même complètement pendant un, deux , trois , quatre ans , et même plus; mais nous nous sommes bien gardés de conclure que ces succès étaient dus aux moyens mis en usage , puisque nous avions observé les mêmes retards , les mêmes guérisons apparentes , chez les malades pour lesquels on n'employait aucune espèce de traitement.

Commencez donc , vous qui prétendez à quel-

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ques résultats heureux, commencez par étudier attentivement les organes énigmaliques de la sensibilité; étudiez leurs nombreuses ramifications ; sachez d'abord quel est leur état naturel ; efforcezvous de pénétrer leur mode d'agir, et lorsque vous connaîtrez tous ces organes d'une manière précise dans leur état sain , cherchez leurs diverses altérations, qu'alors il vous sera peut-être possible d'apprécier; et quand vous en serez arrivés à ce point désirable, rendus vraisemblablement plus timides, ou pour mieux dire plus prudents, vous pourrez prétendre à un traitement raisonnable. Jusque là résolvez-vous à ressembler à cet aveugle auquel on nous a si souvent comparés.

Si nous voulions faire mention de tous les inconvénients de la médecine des symptômes, il nous faudrait passer en revue toutes les substances de la matière médicale , tour à tour prônées par des imposteurs ou par des dupes , pour tous les cas pathologiques. Pour nous, nous pensons que la véritable médecine ne consiste pas dans l'étalage de vains remèdes, qu'elle est toute dans Y à-propos, dans Y opportunité ; qu'on ne peut traiter un malade qu'autant qu'on connaît parfaitement sa maladie ; qu'il est déplorable d'employer des moyens actifs sans la moindre probabilité. Si ce sont là des vérités triviales , il est bon de les redire ; jamais elles ne furent plus méconnues qu'aujourd'hui ; aujourd'hui où on reçoit avec empressement des

traités de thérapeutique où on semble dire à l'apothicaire, à la garde-malade, à l'herboriste, et aux médecins qui leur ressemblent , telle substance est anti-spasmodique , anti-septique , anti-rhumatisante , etc. , comme si tous les succès des médicaments ne dépendaient pas du moment et de mille circonstances que peut seul apprécier le médecin qui s'est appliqué toute sa vie à la distinction des maladies! Ouvrez les codex et les formulaires les plus modernes, et vous y verrez réunies sous les noms les plus bizarres les formules les plus ridicules. Il fut un temps où il suffisait de reconnaître que le pouls était myure, dicrote, capricant, intercident, défaillant , serrin, ardent, etc., pour affirmer, comme de raison , que les humeurs étaient dégénérées, viciées, plastiques, ténues, froides, chaudes , peccantes , etc. , qu'en conséquence il était nécessaire de recourir, selon les cas, aux incisifs, aux atténuants, aux incrassants , aux fondants, aux désobstruants, aux minoratifs , etc. Il me semble entendre dire que ce temps est bien loin de nous , et qu'il est inutile de réfuter sérieusement de semblables niaiseries. Non , ce temps n'est pas loin de nous ; j'ouvre au hasard un traité de thérapeutique , et je vois un article absorbants. Là , on nous apprend que les médicaments absorbants sont en grand nombre; que la craie, les écailles d'huîtres, la nacre de perle, les coquilles d'œuf , celles des testacées , les os de poissons . les

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yeux d'écrevisses , les terres argileuses , le carbonate de magnésie et la magnésie pure , l'eau de chaux, les carbonates alcalins, les savons, etc., sont des absorbants. IN'eût-il pas été plus philosophique de faire voir que ces substances ne combattent qu'un symptôme, qu'un effet , et que c'est contre les maladies qui occasionent les aigreurs , les acidités , qu'il faut diriger ces moyens?

Un formulaire qui a paru récemment nous apprend à faire des potions incisives , des loochs verts, des élixirs de longue vie , des hydragogues, des emménagogues , des résolutifs , des détersifs , des anti-sep tiques , des anti- hystériques , des digestifs , etc. ; un autre nous offre des apozèmes anti-scorbutiques, laxatifs, sudorifiques; un baume acoustique, anti-arthritique, astringent; un baume de vie , de vie externe , nerval , odontalgique , ophthalmique ; delà bière céphalique ; des boissons anti-laiteuse, anti-narcotique, anti-spasmodique , carminative; contre le rachitis, contre les catarrhes aigus , contre les coups à la tête , contre les fièvres adynamiques et ataxiques ; contre les diarrhées atoniques, contre les scrofules, contre les maladies de la peau, etc. , etc. Je m'arrête: je n'ai encore parcouru que deux pages de la table d'un formulaire magistral publié en 1825. Est-il possible de n'être pas rebuté par ces dégoûtantes absurdités? Nous pensons que ces sottises surannées doivent être renvoyées au »5e siècle; nous

pensons qu'on ne doit pas dire que les eaux distillées de mélisse , d'hysope , de lavande , de sauge, dementhe, detanaisie, de fenouil, de cannelle, etc. , sont stimulantes et plus particulièrement antispasmodiques , parcequ'il est beaucoup de cas où la saignée , les sangsues, les bains , le pelit-lait, sont aussi anti-spasmodiques , et qu'alors les premiers sont justement le contraire; que par la même raison, si l'on entend par remède astringent celui qui suspend les flux excessifs , tels que le dévoiement, les hémorrhagies , etc , on doit , dans certains cas de surexcitation , donner ce nom à la saignée , aux sangsues, à l'eau de gomme, à la diète, et non à la tormentille , à la bistorte , à l'écorce de grenade, aux roses rouges et aux acides , 'qui ne manqueraient pas d'aggraver les accidents et de produire l'effet contraire.

Voilà cependant où conduit la médecine privée du secours du diagnostic; voilà où conduit la médecine du symptôme ; et voilà pourtant la médecine que font la plupart de nos médecins les plus renommés ! Espérons que le temps n'est pas éloigné où, prenant pour base de tout traitement la connaissance exacte de la maladie , le diagnostic seul fournira les indications et dirigera le médecin dans le choix des substances à employer. Espérons que ces substances seront dépouillées de propriétés qu'elles ne sauraient posséder d'une manière exclusive, et qu'on reconnaîtra que toute leur puissance réside

dans le discernement de celui qui les administre. Une réforme est impérieusement commandée dans la matière médicale ; elle ne peut être opérée qu'en perfectionnant le diagnostic des maladies , seule source d'indications précises et positives.

Dans l'exercice de l'art, un diagnostic juste conduit donc nécessairement à une thérapeutique rationnelle.

Mais pour porter un diagnostic certain , il faut connaître , avons-nous dit, les organes et les fonctions dans leur état naturel; car sans cette connaissance, comment pouvoir apprécier les changements qu'y détermine la maladie? L'anatomie et la physiologie sont donc des connaissances préliminaires indispensables. Il faut aussi connaître les caractères distinctifs de toutes les maladies auxquelles l'homme est exposé. Alors, seulement alors, on peut espérer de reconnaître une maladie avec certitude. Mais on aurait tort de croire que ces conditions indispensables sont suffisantes ; il faut de la part de l'observateur une attention soutenue , des sens subtils et une grande habitude de voir. On a souvent parlé du coup d' œil médical : on a prétendu que, sans signes dont ils pussent rendre raison, certains médecins reconnaissaient presque à coup sûr des maladies très obscures, d'un diagnostic très difficile. On s'est beaucoup élevé dans ces derniers temps, et non sans raison, contre ce prétendu coup d'œil médical , privilège singulier dont quel-

DIAGNOSTIC. lig

ques personnes auraient été gratifiées. Il est bien vrai que cette espèce de faculté divinatoire est une chimère , une prétention absurde et ridicule : car tout ce quiest sensation doit pouvoir setransmettre, bien que nous soyons plus riches en sensations qu'en expressions. Mais ce qu'on ne saurait révoquer en doute , c'est qu'il n'y ait une différence très grande de sagacité et de génie entre deux médecins également instruits : or il est indubitable que celui chez lequel ces qualités seront plus éminentes ne soit infiniment plus apte que l'autre à porter des diagnostics justes. Si tous les cas étaient prévus , si tout était écrit, nul doute que les médecins d'une instruction égale ne fussent (quoique d'un génie différent) d'une égale habileté; mais il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Tous les jours la nature nous offre des cas qui n'ont pas été observés , ou elle nous présente sous des formes infiniment variées les cas ordinaires ; il est une multitude innombrable de nuances qui les diversifient; celui qui ne saura que ce qui aura été écrit se trouvera à chaque pas arrêté ; il les appréciera mal, commettra de fréquentes erreurs. Il n'en sera pas de même de l'autre. Une maladie est bien souvent une espèce d'énigme ; les données n'en sont pas claires pour tout le monde; le plus exercé, celui qui a le plus de sagacité, en découvre le plus facilement les rapports cachés , et applique le mot avec plus de promptitude et de sûreté*

Je crois qu'il y a une différence très grande entre tel ou tel médecin pour l'habileté à reconnaître une maladie ; j'ai souventeu l'occasion de le remarquer parmi mes élèves. En faisant interroger un malade par plusieurs d'entre eux également instruits, il était rare qu'ils arrivassent tous en même temps à la connaissance de la maladie. On peut avoir toutes les notions nécessaires, et n'en pas faire l'application avec justesse et sagacité : l'habitude peut y suppléer jusqu'à un certain point; mais il est un tact, une finesse, un discernement, que ne donnent ni l'étude ni l'exercice. Un médecin sait bien que tel dérangementde fonction annonce telle maladie, et cependant il l'oubliera souvent dansl'application. Quelquefois les dérangements des fonctions lui échapperont ; préoccupé d'une idée , il ne verra que ce qui aura rapport à cette idée. D'autres au contraire apercevront toujours la vérité. Avec une instruction égale, on n'est pas également bon médecin. Les gens du monde s'imaginent à tort qu'on devient bon médecin avec des dictionnaires et des formulaires : ce serait fort commode ; c'est comme si l'on s'imaginait être peintre avec une toile, des couleurs, des pinceaux et un traité sur la peinture. Il y a déplus l'art et le génie. Le premier peut s'acquérir, le second est un don de la nature. Il y a en médecine un génie indépendant des règles ; mais celles-ci peuvent y suppléer jusqu'à un certain point.

SYMPT0MA.T0LOGIE.

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