I. — Russie
517. — Corporations russes. — La Russie est le seul État européen qui ait conservé, sans modifications, le régime corporatif qui était le droit commun au XVIII® siècle. Le fait est d'autant plus remarquable que ce régime n'a été introduit que très tard en Russie, vers la fin du siècle dernier, par Catherine II, grande admiratrice des institutions occidentales. D'après le décret de Catherine, tous les artisans des grandes villes font obligatoirement partie d'une corporation (Iseck), organisée sur le
(1} Dubreuil, Situation des ouvriers en Russie (Rev. d'Ec, polit. ^ 1892, p. 1317); Des Mrlèles, public.de TOffice du travail, 1893 ; de Schulze-GaverniU, L'industrie du coion à Moscou et à VUdimir, 1897 ; Castelot, Gildes de Higs {Jonrn. des Econom.^ sept. 1897, p. 337) ; Apostol, Uartèle, Etude d'histoire économique, 1898 ; Kovalcwski, Situation économique de la Russie ; Frederiksen, La Finlande, Economie publique et privée ^ 1902,
modèle de nos anciennes jurandes ; aucun artisan ne peut travailler à son compte sans avoir été reçu maître, et il ne peut être reçu qu'après avoir été apprenti de 3 à 5 ans, et sous-maître ou compagnon pendant 3 ans.
Les corporations russes jouissent d'une assez grande autonomie ; leurs administrateurs, doyens, adjoints et secrétaires sont nommés à Télection. A côté du conseil d'administration, siège un comité (ouprava) chargé de trancher les différends et de surveiller le travail des ouvriers. Ces corporations jouissent de ia personnalité morale, et peuvent posséder ; les corporations de Saint-Pétersbourg ont une fortune totale de 1 million de roubles (3 millions de francs). Toutes les corporations ressorlissent à une administration centrale, qui sert d'intermédiaire entre les pouvoirs publics et les administrateurs de chacune d'elles.
11 n'y a pas de place, dans une telle organisation, pour des associations professionnelles ouvrières dans le genre des Tradet/nio/is ou des syndicats professionnels français (1). Des peines sévères sont même édictées contre les ouvriers qui tenteraient d'obtenir, par voie de coalition ou de grève, des modifications aux conditions du contrat de travail acceptées par eux. Lorsqu^un différend s'élève au sujet du salaire entre un chef d'usine et des ouvriers, ceux-ci sont tenus de s'en rapporter à l'arbitrage de l'inspecteur de fabrique de la circonscription ; à défaut de l'inspecteur, c'est la police qui, fréquemment, se charge d'arranger le différend, c'est-à-dire d'imposer une solution quelconque aux parties en conflit. La chose paraîtrait étrange dans l'Europe occidentale ; elle est acceptée en Russie, où la police s'immisce dans toutes les relations sociales ; mais il est probable que la situation se modifiera à cet égard, au fur et à mesure que la grande industrie se substituera au travail à domicile ou en petit atelier, et que les ouvriers russes prendront conscience de leur force. Les grèves qui ont récemment (1901-1902) jeté la perturbation dans plusieurs centres industriels démontrent que les travailleurs russes ne supportent plus aussi aisément le régime de despotisme tulélaire qui caractérise les rapports actuels de l'administration et du peuple.