AFFECTIONS ENDÉMIQUES
Je dirai seulement quelques mots de deux affections endémiques de la peau, qui ont un caractère chirurgical, mais sur la nature desquelles on est loin d’être d’accord : l’une, le bouton cl’Alep, a été mieux étudiée que l’autre, le bouton de Biskra.
1° Bouton d’Alep.
On donne le nom de bouton d’Alep , pustule d’Alep ( bouton d’un an des Arabes, hhabb el seheh ), à une affection cutanée tuberculeuse qui règne endémiquemènt à Alep, à Bagdad, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, dans toutes les villes situées entre Bagdad et Alep, au pied du Liban, à Téhéran, et peut-être même à Candie et en Égypte.
Historique. — On a, depuis Volney (1), publié un certain nombre de travaux intéressants sur le bouton d’Alep; nous nous bornerons à indiquer les suivants :
Guilhou, Essai sur le bouton d' Alep (thèse de Paris, 1 833, n° 1 65). — Rafalowitsch, Briefe eûtes russischen Àrztes, aus d. Turkei. [Lettres d’un médecin russe en Turquie.] Ausland, 1847, n° 218. — Willemin, Mémoire sur le bouton d’Alep, avec deux planches coloriées, 1854.
Symptomatologie. — La maladie consiste en un ou plusieurs tubercules, de la grosseur d’un pois ou d’une fève, qui se développent lentement à la face et aux extrémités, sur la partie interne des membres. Chez les indigènes, c est la lace qui est le siège de prédilection de l’éruption ; chez les étrangers, c estle contraire qui a lieu. Guilhou a vu soixante-dix-sept tubercules sur un individu; mais le plus souvent le bouton d’Alep est unique, et dans ce dernier cas les Arabes lui attribuent une plus grande gravité. On donne a Alep le nom de bouton mâle au bouton unique, et celui de bouton femelle au bouton multiple.
Le bouton d’Alep débute par une saillie lenticulaire, sans chaleur, sans prurit, sans rougeur. De petites écailles blanchâtres se forment au-dessus de ce tubercule, s’en détachent, et se reproduisent alternativement, jusqu’à ce qu’au bout de quatre à cinq mois, le tubercule arrive à une période de ramollissement, qui est souvent annoncée par de vives douleurs, surtout quand le bouton siège au niveau des articulations. Alors une croûte se forme à la surface du bouton par suite de l’exhalation d une sérosité limpide. Cette croûte tombe spontanément ouest arrachée pfii i malade, puis elle se reforme et se détache de nouveau. On voit .uns au-dessous d’elle une ulcération inégale, rouge, située tantôt au mveau des téguments, tantôt plus bas qu’eux, et ne présentant nas les Jourgeons charnus des ulcérations ordinaires.
(1) Voyage en Syrie el en Égypte, t. Il, p. 130.
Une ceinture de petites saillies tuberculeuses entoure les bords inégaux de 1 ulcère, et s observe aussi dans son voisinage. Le liquide sécrété est le plus souvent séreux ou séro-purulent, parfois très limpide, ordinairement inodore et très plastique, ce qui explique pourquoi la croûte se rétablit liés promptement après s’étre exfoliée un assez grand nombre de fois.
Cette période dure cinq à six mois et est suivie d’une période de réparation ; la tumeur devient alors moins saillante et le tissu voisin moins enflammé. Il se forme une dernière croûte sèche qui reste souvent une année avant de se détacher, et qui, à sa chute, présente une plaque de tissu modulaire. Cette cicatrice rougeâtre pâlit d’abord à son centre, où une coloration presque normale se rétablit quelquefois, tandis que la ceintuic de saillies tuberculeuses existe encore à la périphérie. Arrivée à son complet développement, elle ressemble assez exactement à la cicatrice d’une brûlure et est indélébile. Villemin a vu deux ou trois cicatrices d’une coloration brune provenant d’un dépôt abondant de pigment. Dans t ci tains cas, la cicatrice du boulon d’Alep produit une difformité du visage, détruit une aile du nez ou une portion du pavillon de l’oreille.
Ce boulon, qui débute sans prodromes, sans mouvement fébrile, et sous l’influence duquel la santé générale ne s’altère pas, peut, lorsqu’il est arrivé à la période d’ulcération, revôlir la forme de certaines affections cutanées, comme l’impétigo, l’ecthyma, le lupus.
L’expression de bouton d'un an, que les indigènes ont donnée à cette affection, s’accorde avec le résultat des observations de tous les auteurs qui se sont occupés- de cette maladie. Le bouton dure, en général, un an, et atteint tous les indigènes pour la plupart avant la septième année. Il se développe aussi sur les chiens. Quant aux étrangers, les cas d’immunité ne sont pas rares; mais le bouton peut aussi bien se développer chez eux après quelques mois de séjour comme après de longues années passées à Alep. 11 arrive même que la cause endémique agit encore après leur départ de Syrie, comme le prouvent des observations recueillies par Guilhou.
Il n'y a pas de récidive du vrai bouton d’Alep, mais il existe encore à Alep, dit-on, une autre éruption, attribuée par les Orientaux à la piqûre d’un cloporte, et qui a une similitude surprenante avec le bouton. C’est un tubercule dur, lent à se développer, formant successivement des croûtes sèches et adhérentes, mais moins fatalement suivi de suppuration. Il serait, suivant Russel (1), produit par la même cause qui engendre le vrai bouton; mais comme il ne s’observe en général que sur des individus qui ont eu ce dernier, Villemin n’y voit qu’une nouvelle tentative de l’économie pour éliminer le germe morbide, lorsque la première éruption n’a pas réussi à l’en débarrasser complètement.
Étiologie. — L’eau du Coïk, petite rivière qui baigne Alep, et qui fournit aux Alepins une eau alcaline, bourbeuse et très chargée de matière orga-
(1) Histoire naturelle d’Alep et des pays voisins, 1 7 7 i .
DES MALADIES CHIRURGICALES DE LA PEAU
nique, paraît être la cause du mal, car toutes les localités voisines- d’Alep, et qui s’abreuvent ;'i d’autres sources, en restent exemptes. L’expérience faite dans des harems sur l’influence de l’eau est des plus concluantes : lorsqu’on a pris la précaution de ne faire boire aux femmes que de l’eau d’une source pure, voisine de la ville, et non celle duCoïk, aucune d’elles n’a été atteinte du bouton.
Traitement. — Les Alepins regardent le bouton comme une affection critique qui débarrasse l’économie, et à laquelle il ne faut pas toucher. Cette opinion est partagée par un certain nombre de médecins qui ont observé cette maladie dans les lieux où elle existe ; mais, suivant Salina, médecin à Alep, une cautérisation au fer rouge avant la période de suppuration paraît influer favorablement sur la durée du mal.
Villemin a essayé, comme moyen prophylactique, d’inoculer sur des individus non encore atteints de la maladie la lymphe sécrétée par le bouton; mais ces expériences n’ont pas jusqu’à présent donné de résultat certain.
2° Bouton de Biskra.
Cette affection, qui paraît avoir une certaine analogie avec le bouton d’Alep, existe non-seulement à l’oasis de Biskra, mais aussi à Tuggurt, à Ouargla, dans toute la zone desZiban, et dans le sud-ouest de l’Afrique.
Les soldats turcs appelaient ce bouton dons el kourmati (mal des dattes), les Arabes hhabb (bouton), et les Français, bouton , clou de Biskra , noms qu’on a voulu, sans y réussir, remplacer, à cause de leur désignation trop restreinte, par ceux de bouton des Ziban , chancre du Sahara.
Historique. —Les médecins militaires qui ont exercé en Afrique ont publié plusieurs notes intéressantes sur le bouton de Biskra. Les travaux suivants en donnent une bonne idée :
Poggioli, Essai sur la description d’une maladie cutanée nouvelle , ou dermatose ulcéreuse, observée à Biskra (thèse de Paris, 1847, n’ 172). — E. L. Bertherand
ST/rTk TCre dunSahara • Lille> 1 854 • - Médecine et hygiène des Arabes, médirnl^ i 7ï °UD^V T (k DiSJim {Traité de Urographie et de statistique Biskra Paris 1860 ~ HAMEL’ Etude comParée des Mutons d’Alep et de
Symptomatologie. La maladie se montre surtout aux membres et f la face. Il se développe un nombre plus ou moins grand de boutons, et Hamel a vu sur un individu trente cicatriees du bouton Un léger prurit précède et accompagne la formation d’un tubercule arrondi qui reste quelque temps stationnaire, et forme, en se développant, une petite tumeur conoïde, rouge, dont l’épiderme se soulève en écailles minces, qui se détachent par plaques circulaires et se renouvellent
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gaufrés, et formant un bourrelet très épais. Le fond de l’ulcère, de couleur chair vive, anfractueux , est baigné d’une matière séro-purulente qui exhale une odeur spéciale. Cette ulcération, large de 1 à 5 centimètres lors de son plus grand développement, est entourée d’une aréole d un rouge érysipélateux et n’occasionne en général ni douleur au malade, ni trouble dans sa santé générale. Les symptômes inflammatoires cessent peu à peu, et l’ulcère reste trente à quarante jours dans cet état indolent. Les vaisseaux et les ganglions lymphatiques en rapport avec 1 ulcère s’engorgent quelquefois et deviennent douloureux.
Le bouton de Biskra est unique ou multiple. S’il y a plusieurs ulcères Lu s rapprochés les uns des autres, ils se réunissent pour former une ulcération ovalaire.
Au bout d’un ou deux mois de durée, la réparation de l’ulcère se fait par l’élévation du fond et l’affaissement des bords. La cicatrice, primitivement livide, acquiert peu à peu l’aspect d’une cicatrice de brûlure au troisième degré.
La forme croutease a une marche plus lente. Une sérosité purulente suinte à la surface des tubercules, plus petits que ceux de l’autre variété, et donne lieu à des croûtes sèches, lisses ou fendillées, verdâtres ou grisâtres, qui lombent et se renouvellent facilement. Au-dessous des croûtes, on trouve une surface rouge, luisante, humide : cette forme persiste cinq ou six mois, une année même; elle est aussi la plus fréquente.
La durée du bouton de Biskra varie de quatre à dix-huit mois, mais l’émigration abrège de beaucoup cette durée. Le bouton attaque les étrangers et les indigènes, mais il n’atteint pas tout le monde. Quant aux étrangers, sur 2275 hommes composant la garnison de Biskra, de 18 hk à 1851, ilya eu 232 entrées â l’hôpital pour le bouton de Biskra.
Étiologie. — On ignore la cause de cette singulière affection. Comme le bouton apparaît en général après les chaleurs de l’été, à l’époque de la maturation des dattes, on a attribué à l’usage des dattes fraîches le développement de cette éruption; mais il y a trop d’exceptions à cette cause pour qu’on puisse l’admettre. L’analogie, assez probable, quoique non démontrée encore, du bouton d’Alep avec le bouton de Biskra, a porté quelques médecins â donner à ces deux affections une cause commune, l’eau potable de la rivière; mais l’endémie n’a pas cessé depuis que la garnison de Biskra ne boit plus l’eau de cette rivière (Oued cl Kantara) et l’a remplacée par l’eau d’une citerne alimentée par la pluie. Aucune de ces causes, pas plus que. l’action du sable saharien, n’a une influence positive. Ce boulon n’est pas contagieux. On ne l'observe point chez les chiens, comme cela a lieu pour le bouton d’Alep.
Traitement. ■ — On a employé tour â tour contre cette affection les amers, les toniques, les sudorifiques, les évacuants légers, les mercuriaux intus et extra , le soufre associéà l’iodure de potassium, les caustiques, etc., sans de grands avantages. Les habitants sont persuadés de l’inefficacité de ces moyens et laissent la maladie suivre ses phases habituelles.
MALADIES DES ONGLES