ARTICLE II. — ACTION D*UNE: AUHENTATION DÉFECTUEUSE
Bien que les aliments soient empruntés en majeure partie aux règnes végétal et animal, nous les rangeons néanmoins parmi les modificateurs chimiques^ car dans tous les cas ils agissent chimiquement j et leur introduction dans l'organisme équivaut simplement à celle d*une certaine quantité de substances uotées et hydrocarbonées.
Il est nécessaire à Tentretien de la santé qu'ils soient ingérés en quantité suffisante, mais non excessive, et de bonne qualité ; nous aurons donc à considérer successivement les troubles engendrés par rinsufflsance, par la surabondance, et par la mauvaise qualité de Talimentation.
§ 1 . — Inanition et alimentation insuffisante.
Quand un individu se trouve complètement privé d*aliments, il est dit en état d^inanition ; cette condition ne peut pour ainsi dire jamais être étudiée chez Thomme, mais on Ta produite chez les animaux et Ton en a observé ainsi les effets.
L'insuffisance de l'alimentation est au contraire d'observation trop fréquente. On peut voir des populations entières en souffrir dans les temps de famine, de disette et de guerre ; la pauvreté produit les mômes résultats, et nous observons trop souvent à l'hôpital des individu» qui ne sont malades que de privations; les voyageurs qui s'aventurent dans des pays dépourvus de ressources, les marins retenus par les glaces ou les îents contraires dans des régions inhospitalières peuvent se trouver réduits à une nourriture tout à fait insuffisante ; nous verrons plus loin que divers états pathologiques, en particulier certaines maladies de la bouche ainsi que de l'isthme du gosier et les rétrécissements de l'œsophage et du cardia peuvent s'opposer plus on moins complètement à l'alimentation; l'entérite, si fréquente chez les jeunes enfants, a le même résultat. Pendant longtemps on a privé complètement de nourriture et mis ainsi en état d'inanition la plupart des Kbricitants; les médecins sont heureusement revenus au-
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jourd'hui à des pratiques plus conformes aux enseignements de la physiologie.
Nous étudierons successivement les effets de la privation absolue d*aliment (inanition) et ceux de Talimentation insurusante.
a. Inanition (1). — L'animal privé d*aliments réalise, soi- V ant Tingénieuse comparaison de Lépine, la condition d'une m achine qui s'alimenterait aux dépens d'elle-même. Les matériaux nécessaires à la combustion respiratoire sont emprunt es au sang et aux tissus ; les substances grasses sont celles q ui disparaissent le plus vite et le plus complètement ; il en résulte un amaigrissement rapide et considérable ; Talbumine dite de circulation (Voit) est également comburée et sa consommation augmente quand la graisse a disparu, comme en témoigne l'accroissement que subit l'excrétion de l'urée dans les derniers jours de la vie ; la plupart des organes diminuent de volume, piais très inégalement; la graisse perd 97 p. 100 de son poids, la rate 66,7 p. 100, le Toie 33,7 p. 100, le sang 27 p. 100, les muscles 30,3 p. 100 et les reins 23 p. 100 ; les poumons n'en perdent que 17,6 p. 100, le pancréas 17 p. ICO. les os et les cartilages 13,9, l'encéphale et la moelle 3,9 et le cœur 2,6 ; Bidder et Schmidt ainsi que Chossat avaient évalué à un chiffre beaucoup plus élevé les pertes du sang, mais ils avaient eu recours pour cette estimation à un procédé défectueux (Lépiùe). La perte totale du poids, chez les animaux inanitiés, varie, suivant leur embonpoint initial, de 30 à 30 p. 100. Cet autophagisme devenant bientôt insuffisant pour subvenir aux combustions et les pertes des tissus ne pouvant se réparer, on voit bientôt se produire des troubles graves des fonctions : la température centrale s'abaisse, du moins chez ce^ tains animaux, les mouvements respiratoires deviennent moins fréquents , la quantité d'acide carbonique exhalé diminue et elle finit par devenir inférieure à celle de l'oxygène absorbé (Pettenkofer et Voit) (2). Le chiffre de l'urée excrétée,
(1) Consulter à ce sujet rtrUcIe à la fois érudit et original deR. Lépine dans le Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paria, 1874, tomu XVIU, p. 473, article iNantTiON ; et auaaî Cbosaat, Sur Vinanitian (Camptet rendus de l'Acad, des sciences, 1843). — Biagendie, Physiologie, — BÎBchQlt et Voit, Die Gesetze der Emâthung der Fleischsfresser, 1860.
{V Cités par Lt^pine.
après aToir considérablement diminaé pendant les premiers temps, reste slatîonnaiie à la fin, nous avons vu pourquoi; le nombre des globules rouges diminue (Malassez) en même temps que le sang devient plus aqueux, si toutefois les malades boivent; Tasthénie et la prostration sont très prononcées ; les fonctions du système nerveux semblent être les moins atteintes. Parrot a démontré que, dansTathrepsie qui est Tinanition des jeunes enfants, les centres nerveux sont frappés de stéatose. La durée de la survie paraît varier avec Tembonpoînt initial et aussi avec la dépense de forces que font les sujets.
b. Les effets de Y alimentation insuffisante^ bien que fréquemment observés chez l'homme, sont d*une étude assez difficile, par cette raison qu'ils coexistent habituellement avec ceux d'autres causes extrinsèques ou de divers états pathologiques. MnsiVon observe fréquemment, chez les sujets qui ont subi des privations, de la dyspepsie et de la diarrhée, mais le peu d*aHments qu'ils ingéraient était de mauvaise qualité, de telle sorte que Ton peut expliquer la phlegmasie de la muqoense intestinale par les contacts irritants qu'elle devait subir plutôt que par l'inanition elle-même; il semble bien établi c ependant que rinsuffisance des aliments suffit à provoquer chez les jeunes enfants le développement de l'entérite.
Comme rinanition, l'alimentation insuffisante produit la diminution des forces et principalement de l'activité musculaire, la décoloration des téguments, l'altération des traits, la tendance aux hydropisies, et l'amoindrissement de l'énergie morale et de l'activité psychique ; elle diminue la résistance aux causes accidentelles de maladie et à l'invasion des agents infectieux; chez les aliénés et les fébricitants, elle semble favoriser le développement des eschares et provoquer des phénomènes d'excitation cérébrale ; on explique ainsi le délire qui survient parfois sans cause apparente dans la convalescence des maladies algues ; on a réalisé un progrès considérable le jour où Ton Vest décidé à alimenter les malades atteints depyrexies. L'inanition chez, les aliénés et les hystériques semble concourir à la genèse de la phthisie pulmonaire ; nous pouvons citer le fait d'une extatique hystérique qui, après être tombée dans un état de cachexie et de marasme par le fait d'une inanition
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volontaire, s*est tuberculisée, alors qu'il n'y avait dans sa famille aucun antécédent de phthisie et qu*elle s'était elle-môme jusqu'à ce moment très bien portée.
L'inanition, dans les maladies des premières voies, accélère beaucoup les progrès de la cachexie ; c'est même, semble-t-il, pour cette raison que les cancers du larynx, de l'œsophage et de l'estomac causent habituellement la mort beaucoup plas rapidement que ne le font ceux des autres organes.
Par exception, certaines hystériques peuvent rester soumises pendant des mois, et môme des années, à une alimentation insufûsante sans en souffrir beaucoup ; nous en avons connu une qui ne prenait chaque jour qu'une petite quantité de lait et dont cependant la santé générale demeurait relativement satisfaisante ; c'est que, chez les hystériques, il se produit, comme l'a démontré M. Gharcot, un arrêt de la nutrition, et que leurs pertes en matériaux organiques sont aussi peu considérables que leurs acquisitions ; il y a compensation. Toutes choses égales d'ailleurs, rinsuffisance de l'alimentation est moins bien supportée par les enfants que par les adultes ; dans le prc^mier âge ses conséquences s'étendent rapidement à l'organisme entier; l'individu vit aux dépens de sa propre substance ; il y a autophagisme et par suite renversement du mouvement nutritif (athrepsie) (i) ; la graisse da tissu cellulaire sous-cutané disparaît ainsi que celle qui remplit les interstices des muscles et des viscères ; la circulation devient languissante et il se produit une stase du sang dans les tissus. . .
Leurs éléments, mal nourris, subissent la dégénérescence graisseuse et perdent ainsi leur aptitude fonctionnelle ; la peau se ratatine et s'indure ; les matériaux de la dénutritioo n'étant plus éliminés qu'incomplètement par les reins stéatosés s'accumulent dans le sang et donnent lieu à des accidents d'encépbalopathie urémique; la respiration s'embarrasse, la chaleur s'abaisse, et la mort survient plus ou moins rapidement dans la cachexie et le marasme.
Nous n'avons considéré jusqu'ici que l'insuffisance des aliments pris dans leur ensemble ; or l'on sait que l'alimentation
(1) Pârrot^ ouvrage cité.
doit 6tre variée, et contenir simultanément des substances protéiques, hydrocarbonées et salines ; si l'un ou Tautre de ces éléments «fait défaut alors que les autres sont en quantité suffisante, il en résulte des accidents de nature variée.
La privation d'eau a les mêmes effets que l'inanition, car elle constitue par elle-même un obstacle bientôt insurmontable à l'ingestion des aliments solides. La privation d*aliments protéiques est également presque aussi nuisible que l'abstinence complète (Magendie).
La suppression des substances hydrocarbonées a des conséquences beaucoup moins fâcheuses; la tolérance parfaite par les diabétiques du régime spécial qu'on leur impose montre que la proportion des aliments sucrés et amylacés peut être tout au moins réduite dans des proportions considérables sans que l'organisme en souffre.
Les sels alcalins qui entrent dans la constitution de l'organisme doivent être comptés parmi les aliments nécessaires.
Leur présence dans le sang sert à maintenir dissoutes divenes substances albuminoïdes, à permettre Toxydation de plusieurs composés organiques, à faciliter celle des graisses (Gomp-Besanez) et à fixer l'acide carbonique. Le chlorure de sodium fournit l'acide du suc gastrique; la privation de ce sel a pour premier effet de produire Tinappétence et le dégoût pour les aliments ; plus tard surviennent des vomissements, l'amaigrissement et l'asthénie (Boussingault).
Barbier d'Amiens rapporte que des seigneurs russes ayant voulu, dans un but d'économie, supprimer le sel marin dans Talimentation de leurs vassaux, les ont vus tomber dans un état de langueur et de faiblesse extrêmes. Dans les ordres religieux les plus sévères on n'a pu proscrire le sel (!}.
Les expériences de Roloff (3) ont montré que l'on peut produire chez les jeunes chiens et les jeunes moutons des lésions du squelette, si on nourrit leur mère, pendant leur al- Uitement, avec des fourrages pauvres en phosphates ; Voit (3)
\\) Barbier d'Amiens cité par Oré, article Alivints, Aumentation du Nouw<m Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Tome L Paris,
(2) Roloff, Areh, f. wissensch, Heilk.
13; Voit, Berichi der Naiurfovsch, Versam. in Mûnchen, 1877.
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a fait des observations analogues ; Rôll (1) a observé le rachitisme chez des lionceaux etdes léopards auxquels on ne donnait pas d*os ; déjà Chossat avait signalé la diminution des sels terreux dans le squelette des animaux qui n*en ingèrent pas une <l uantité suffisante ; il est vrai que M. Milne-Edwards n*a pas constaté que dans ces conditions la composition des os fût m odifiée, et que Weiske et Wildt dans des expériences bien conduites sont arrivés au même résultat; mais d'autre part Roloff (2) et Haubner (3) ont vu Tostéo-malacie survenir chez des animaux adultes privés de sels calcaires.
Garrod (4) a soutenu que l'usage d'alîmen tstrop pauvres «n sels de potasse est la condition pathogénique du scorbut : il a montré que la viande salée n'en contient que fort peu et q ue les substances les plus utiles contre le scorbut en renfermentau contraire beaucoup. On peut lui objecter que l'on a observé des épidémies de scorbut chez des groupes d'individus qui n'étaient pas privés de légumes frais.
§ 2. — Alimentation sorabondante.
L'importance de cet élément étiologique ne parait pas avoir été étudiée comme elle mériterait de l'être ; il paraît certain qu'il favorise le développement d'un certain nombre de maladies locales ou générales.
Une alimentation trop copieuse produit en premier lieu des troubles du côté des voies digestives ; nous mentionnerons d'abord l'indigestion causée par un excès isolé, la dyspepsie que provoque l'usage d'aliments indigestes, irritants ou susceptibles de donner lieu au dégagement d'une grande quantité de gaz, puis la dilatation de l'estomac qui survient au bout d'un certain temps et peut devenir par elle-même une cause d'accidents; il se produit souvent dans les mêmes conditions une phlegmasie chronique de la muqueuse. Cette phlegmasie est probablement la cause la plus fréquente (Peter) des troubles gastriques qu'accusent habituellement les gros mangeurs.
(1) Rôll, Path, und Ther, d, Hausthiere,
(2) Roloff, article cité.
(3) Haubner, Jahrsà, der Dresd, Gesell, fur Natur und Heilk, 1876.
(4) Garrod, Sur l'essence des causes et la prophylaxie du scorbut {Monthly Joum.t 1845).
Après les repas copieux, on observe souvent une congestion de la face, des épistaxis et une tendance àTassoupissement: la condition prochaine de ces divers troubles n*est pas déterm inée ; on ne saurait dire s'ils sont de nature réflexe ou s'ils ne >ont pas plutôt en relation avec les changements que provoque la surabondance de l'alimentation dans la composition et la tension du sang. Parmi les maladies générales dont la cause que nous étudions favorise le développement, il faut citer surtout Tobésité et la goutte ; sans doute elle ne sufïït pas seule à les produire ; on voit de gros mangeurs rester maigres ; dans les conditions physiologiques, les matériaux ingérés en excès sont comburés et éliminés ; il ne se fait une accumulation de graisse dans les tissus que si, sous Tinfluence d'une disposition souvent héréditaire, les échanges nutritifs sont peu actifs et les combustions incomplètes ; de môme une aUmentation trop riche ne produit ordinairement la goutte, même chez les individus oisifs, que s'ils sont prédisposés à cette maladie par une dialhèse héréditaire, en vertu de laquelle leurs matériaux albuminoïdes incomplètement oxygénés forment deTacide urique au lieu d'urée. M. Bouchard a montré que le retard de la nutrition est la condition prochaine de ces étals morbides (1).
On a attribué à l'abus de certains aliments une influence pathogénique spéciale : la consommation en excès des aliments gras favoriserait ainsi la formation des calculs hépatiques, et l'usage immodéré des légumes riches en oxalate de potasse celle des calculs de même nature.
L'ingestion d'une quantité trop considérable de boissons peut produire de la dyspepsie et la dilatation de l'estomac, mais le plus souvent les liquides nuisent par leurs propriétés irritantes ou toxiques plutôt que par leur abondance, et leur étade, au point de vue qui nous occupe, rentre dans celle des poisons. L'abus des boissons stimulantes (thé, café, coca) a 1 inconvénient d'exciter outre mesure le système nerveux, de provoquer des palpitations, et d'augmenter la tension artérielle ; OD peut le soupçonner de favoriser ainsi le développement de Tendartérite avec toutes ses conséquences, le ramollissement et rhémorrhagie cérébrale, la néphrite, etc.
(1) Bouchard, MtUadies par ralentissement de la nutrition, Paris, 1883.
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