CHAPITRE XIII
FIÈVRE (1) ARTICLE 1er. — RÉGULATION THERMIQUE.
La température du corps humain, à l'état de santé, varie dans des limites restreintes, elle atteint dans l'aisselle de 37°, 2 à 37°, 4 et dans le rectum de 37°, 6 à 37°, 8 ; elle est à peu près indépendante de celle du milieu ambiant chez l'homme qui vil dans de bonnes conditions hygiéniques, et se maintient aux environs des mêmes chiffres, quel que soit l'excès de chaleur que produise parfois l'exercice des fonctions et quelles que soient les variations de la chaleur atmosphérique ; c'est à peine si un travail musculaire excessif l'élève momentanément de quelques dixièmes de degré. Il faut donc qu'il y ait, à l'état normal, une compensation exacte des pertes de chaleur par l'augmentation de sa production, et réciproquement une compensation de la chaleur produite en excès par une augmentation des pertes : on exprime ce fait en disant qu'il se produit dans l'organisme une régulation de la température.
Les réactions qui sont les sources principales de la chaleur animale ont leur maximum d'intensité dans les muscles et dans les glandes ; Ludwig et Spiess (2) ont démontré que le liquide sécrété par les glandes salivaires est plus chaud que le sang qui y afflue ; Cl. Bernard a reconnu qu'il en est de même pour la bile et l'urine. La production de chaleur dans les muscles qui se contractent a été mise en évidence par Hirn, Becquerel et Breschet (3) et Béclard ; Cl. Bernard a trouvé que le sang de la veine jugulaire du cheval est plus chaud pendant la mastication, et il a constaté également que, lorsque le rein est en fonc-
(1) Cohnheim, Péris, ouvrages cités. — Liebermeister, flandbuch der Path. u. Ther. des Fiebers, Leipzig, 1875. — Botkin, De la fièvre, 1872. — Hirtz, article Fièviik du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques de Jaccoud. — Ltreboullet, article FiftvnE du Dictionnaire encyclopédique. — Du Castel, Physiologie pathologique de la fièvre. Thèse d'agrégation, 1878. — Vulpian, Leçons sur l'appareil vaso-moteur, 1875. — Claude Bernard, Leçons sur la chaleur animale, sur les effets de la chaleur et sur la fièvre, Paris, 1876. — Lorain, Du la température du corps humain et de ses variations dans les différentes maladies, Paris, 1877. — Jaccoud, Traité de pathologie interne, 7" édition, 1883. — Recklinghausen, loc. cit. — Hindlleisch, Éléments de Pathologie, Paris, 1886. — Petitjcan, Recherches sur la pat ho génie de la fièvre (Revue de medec, 1889).
(2) Ludwig et Spiess, Vergleichunq der W terme des Unterkieferdruse.n Speichels und des gleichzeitigen Carotiden Blutes (Sitzungsberichl der Wiener Alcad. der Wissensch., 1857).
(3) Becquerel et Breschet, Expériences sur les températures physiologiques et morbides (Annal, des sciences natur., 1875).
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tion, la température do ses veines dépasse de 0,2 à 0,3 celle de ses artères et que le sang des veines hépatiques est de 0,2 à 0,4 plus chaud que celui de la veine porte; le muscle cardiaque, en état de contraction, est plus chaud que le sang qu'il renferme; ce fait a été démontré par Heidenhain et Kœrner (1).
C'est là une conséquence nécessaire de la théorie dynamique de la chaleur mise en évidence par Rumford, Robert Mayer, Joule et Iiirn de Colmar (2). Béclard (3) a montré que la contraction des muscles produit plus de chaleur quand elle est statique, c'est-à-dire non accompagnée de travail mécanique, que lorsqu'elle accomplit un travail mécanique utile ; la partie de l'action musculaire non utilisée sous forme de travail mécanique extérieur apparaît sous forme de chaleur.
C'est pour celte raison que, dans le tétanos et dans l'état de mal épileptique, la température peut s'élever en peu de temps de plusieurs degrés, sous l'influence des contractions toniques des muscles.
Les pertes de chaleur se font surtout par les téguments et par la muqueuse pulmonaire, très accessoirement par l'élimination des produits de sécrétion.
Que si un exercice musculaire violent tend à produire l'hyperlhermie, la circulation cutanée devient plus active et il se fait une abondante sécrétion sudorale en même temps que l'accélération des mouvements respiratoires contribue à maintenir la température en équilibre, en augmentant la déperdition de chaleur par la colonne d'air expiré et par l'évaporalion pulmonaire. Luchsinger a constaté que l'élévation de la température du sang excite les nerfs sécréteurs de la sueur (4).
Le sang qui circule clans le derme et les capillaires des poumons tend à se refroidir. Vulpian (5) a montré que l'évaporalion d'eau à la surface pulmonaire est d'autant plus grande que les mouvements respiratoires sont plus rapides et plus intenses; de plus l'air fréquemment renouvelé refroidit plus la surface des bronches et celle des alvéoles. Ackermann (6) a reconnu que, chez un chien placé dans
(1) Heidenhain et Kœrner, Beitr. z. Temp. Topographie des Sxugethierkorpcrs. Brcslau,
(2) Consulter pour cet historique le livre de M. Gavarrct, Sur les phénomènes physique; de la vie. Paris, 1869; et Lorain, De la température. Paris, 1877.
(3) J. Béclard, De la contraction musculaire dans ses rapports avec la température animale (Arch. gén. de mëd., ISG6).
(4) Luchsinger, Pflûgers Archiv, XIV, p. 349.
(5) Vulpi:in, Leçons sur l'app. vaso-moteur, 1875.
(6) Ackermann, Die Wxrmeregutation in hœhercn thierischen Organismus (Deutsch. Arch. f. Min. Med.).
une atmosphère d'une température égale à la sienne, le nombre des respirations augmente à mesure que la température de l'animal s'élève : « C'est là, dit Lorain, une dyspnée thermique modératrice de la température centrale. » Goldstein (!) et Riegel (2) ont montré que cette dyspnée thermique a pour cause prochaine l'excitation du centre d'innervation respiratoire par le sang surchauffé ; quand on renouvelle l'expérience d'Ackermann sur un chien auquel on a sectionné la partie inférieure de la moelle cervicale, la respiration ne s'accélère plus. On a reconnu que les téguments abandonnent une quantité de chaleur d'autant plus grande que leur circulation est plus active (3) ; « Lorsque, dit Marey, vous prenez la main d'un individu, si celte main est froide, c'est que cet individu se réchauffe; si elle est chaude, c'est qu'il se refroidit. »
La dilatation des artérioles cutanées doit donc contribuer à maintenir l'équilibre chaque fois que la production dans l'organisme d'une quantité de chaleur anormale ou l'élévation de la température atmosphérique tendent à élever la température du corps.
Inversement, quand le corps est soumis à une cause de refroidissement, la contraction des artérioles cutanées et la suspension de la sécrétion sudorale, la diminution de la perspiration cutanée et le ralentissement des mouvements respiratoires diminuent les pertes de chaleur en même temps que l'énergie plus grande des réactions en augmente Ja production dans les muscles, les glandes et sans doute dans tous les tissus parcourus par le sang. Liebermeister (4) a constaté que la température axillaire d'un homme placé dans un bain froid peut momentanément s'élever, et cependant les expériences calorimétriques montrent que l'homme sain perd trois fois plus de chaleur dans un bain froid que dans les conditions normales: c'est qu'en môme temps il exhale une quantité double d'acide carbonique. Contestés par Senator (5), Murri (6) et Riegel (7), ces faits ont été reconnus vrais en principe par Pfluger (8) et ses élèves, bien que ces auteurs n'aient généralement trouvé l'acide carbonique augmenté que dans la proportion de 50 0/0; ils nous semblent démonstratifs malgré les objections qu'on leur oppose encore.
La régulation thermique est donc sous la dépendance d'actions
(1) Goldstein, Ueber Wierm. Dyspn. (Wurzburg VerkandL, 1871).
(2) Riegel, Zum Wœrmercgulation (Virchow's Archiv, 1S74).
(3) Marey, La circulation du sang dans l'état physiol. et dans les maladies. Paris 1861.
(4) Liebermeister, ffandb. d. Path. und Ther. des Fiebers, 1875.
(5) Senator, Centralblati, 1871 et 1873. — Virchow's Arch., XLV.
(6) Murri, Sidla theoria délia febre, 1874.
(7) Riegel, Vollcmann's Iclin. Vortrxge, n» 144, 145.
(8) Pflùger, Pflnger's Arch., X, XII," XIV, XV, XVTfï.
740 TROUBLES FONCTIONNELS (SY M l'TOM FS).
réflexes qui ont pour point de départ les légères oscillations de la température et pour instruments les nerfs qui président àla sécré* lion de la sueur, à la dilatation et à la contraction des petits vaisseaux de la peau, au ralentissement et à l'accélération des mouvements respiratoires et à l'activité des réactions dans l'organimse. Cl. Bernard (1) a admis une action directe du système nerveux sur la production de la chaleur ; dans le cas de tendance au refroidissement, les centres thermiques entreraient enjeu et augmenteraient la quantité de chaleur produite dans les tissus, tandis qu'au contraire leur activité diminuerait chaque fois que la température tendrait à s'élever. Vulpian ne considère pas comme démontrée l'existence de ces fibres nerveuses qui influenceraient directement les processus thermiques ; elle ne lui paraît même pas vraisemblable (2). Il n'est pas prouvé, dit-il, que presque tous les effets observés sous l'influence des nerfs dits calorifiques ne soient pas le résultat des modifications vasculaires qui ont lieu au moment de leur excitation ou de leur paralysie.
La régulation thermique peut se trouver en défaut lorsque les causes d'échauffement et de refroidissement sont trop puissantes. La température centrale d'un mammifère maintenu dans de la glace peut tomber à 17° ; elle s'élève au-dessus de 42°, si l'on place l'animal dans une atmosphère chauffée à 38 ou 40°.
La fièvre est caractérisée essentiellement par la rupture de l'équilibre entre la production et les pertes de chaleur ; dans ce processus, la quantité de chaleur produite l'emporte sur la quantité de chaleur perdue et la température s'élève delà plusieurs degrés. La fièvre est légère jusqu'à 38°, 5, moyenne de 38°,5 à 39°, 5, prononcée de 39°,o a 40, intense de 40 à 41°, très intense au-dessus.
Nous avons à étudier successivement les caractères de la fièvre, sa physiologie et son mode de -production.