CHAPITRE IV
HYDROPLSIE
La transsudation à Iravers les parois des capillaires d'une certaine quantité de sérosité est. un fait physiologique; ce liquide s'épanche dans les interstices des tissus et dans les cavités séreuses, et il est incessamment repris par les lymphatiques; L'hydropisie se produit quand cette transsudation atteint des proportions exagérées et quand un obstacle à la circulation en retour par les lymphatiques s'oppose à. sa résorption; elle prend le nom cVœdèmc si le liquide est infiltré dans les tissus, et celui ^cptinrhcment séreux s'il s'accumule dans une cavité.
On a comparé celle transsudation aune filtralion et il semble en effet qu'elle s'accomplisse suivant les lois formulées par Graham relativement à la diffusion moléculaire: l'eau et les parties minérales du sérum, substances crislalloïdes, passent aisément et se retrouvent dans les liquides exsudés en proporlions peu différentes de celles où elles existent clans le sang; les albuininoïdes, substances colloïdes, passent difficilement et l'épanchemenl n'en contient qu'une quantité relalivement faible. On ne peut admettre cependant que la paroi vasculaiie se»comporle exactement comme le ferait une membrane morte et inerte ; la nature du liquide varie suivant les tissus et stii-
vaut les circonstances; la transsudation est, dans une certaine mesure, un phénomène vital dans lequel l'activité propre delà membrane joue un rôle qu'il ne faut pas méconnaître.
Au point de vue étiologique, on partage généralement les hydropisies en deux groupes principaux suivant qu'elles sont provoquées par un obstacle au cours du sang (hydropisies mécaniques), ou par une altération du sang (hydropisies dtjscrasiques) : et il faut y ajouter les œdèmes congeslifs que l'on observe dans les parties où les petits vaisseaux se dilatent sous l'influence d'un trouble de l'innervation hydropisies congestives).
H est d'observation que les obstacles à la circulation veineuse sont une cause fréquente d'bydropisie ; on voit survenir ce trouble morbide dans les cas de thrombose, dans les maladies du cœur, dans celles du poumon lorsqu'elles amènent la stase dans la circulation, dans les maladies du foie lorsque le tronc de la veine porte ou ses ramifications se trouvent comprimés. Or l'action de ces obstacles est. complexe : ils augmentent la tension dans les capillaires, ils ralentissent le cours du sang et enfin ils semblent produire secondairement une altération de la paroi, car, suivant la remarque de Cohnheim, on ne saurait s'expliquer autrement les différences que présentent les liquides hydropiques avec le liquide qui transsude normalement, autrement dit la lymphe. Plus pauvres en albumine et en globules blancs et moins facilement coagulables, ces liquides hydropiques sont en même temps plus riches en globules rouges. Il faut tenir compta des différentes circonstances que nous venons d'indiquer lorsque l'on veut s'expliquer la production de l'œdème mécanique.
Un autre élément est, d'après Landerer (1), la diminution de la résistance qu'oppose à la tension vasculaire l'élasticité des tissus. Celte résistance est, à l'état normal, égale ou supérieure à celle des parois; on conçoit qu'elle doive s'affaiblir sous l'influence de la fatigue provoquée par la persistance de la stase et que la transsudation œdémateuse se trouve ainsi favorisée.
Lu condition prochaine de l'hydropisie est, d'après Cohnheim, Vinsuffisance de la circulation lymphatique par rapport à la transsudalion.
L'étal de la circulation artérielle doit être pris en considération. L'hypérémie artérielle en augmentant la tension, favorise la transsudalion.
Peut-elle la produire à elle seule ? les expériences par lesquelles on, a cherché à résoudre cette question ont donné des résultats contradictoires. Cohnheim, en provoquant par l'excitation de la corde du tympan la congestion active de la glande sous-maxillaire, après avoir
(lj Landerer, Die (iewebsspaiinunt/. Leipzig, 1884.
préalablement paralysé par l'atropine les filels sécréteurs, n'a pas vu survenir d'œdème et a constaté que la production de la lymphe n'était pas augmentée. Au contraire, M. Ranvier, en électrisant le nerf lympanico-lingual, a vu se produire un gonflement œdémateux de la glande. La différence de ces résultats lient sans doute à ce fait que, dans l'expérience de M. Ranvier, les filets sécréteurs étaient excités en même temps que les vaso-dilatateurs ; Yulpian pense que, dans ces conditions, la distension des diverses parties de la glande par la salive a pu amener la compression des veines, et par suite l'œdème ; si, comme nous le croyons, celte interprétation est exacte, l'expérience de Cohnheim garde toute sa valeur et montre que la congestion artérielle ne suffit pas par elle-même à produire l'œdème. D'après M. Ranvier (1), la stase veineuse ne saurait être non plus à elle seule une cause suffisante d'oedème ; il faudrait en outre, pour que ce phénomène se produise, l'intervenlion d'un trouble de l'innervation vaso-motrice; telles sont les conclusions des expériences qu'il a entreprises pour élucider cette question : il a vu l'œdème manquer chez des chiens auxquels il avait lié, d'abord la veine fémorale, puis la veine cave ; ce fut seulement lorsqu'il leur eut coupé l'un des scialiques que l'infiltration se produisit dans le membre correspondant. Ces résultais ne sont pas constants, car Vulpian et Philipeaux ont vu la ligature des mêmes vaisseaux produire l'œdème ; l'influence de la section du sciatique s'explique par l'afflux sanguin et l'exagération de transsudation que produit la paralysie des vaso-moteurs (Vulpian) (2); c'est alors une circonstance simplement adjuvante. L'absence habituelle d'œdème après la ligature de la fémorale ne prouve nullement que la stase veineuse soit impuissante à produire cet état morbide; l'obstacle dans cette expérience ne portant que sur un point limité du vaisseau, la circulation peut se rétablir par les anastomoses; il n'en est pas de même dans les cas de thrombose où le tronc veineux ainsi que ses ramifications sont oblitérés par des coagulations dans la plus grande partie de leur étendue.
L'œdème peut reconnaître pour cause un trouble de l 'innervation vasculuirc : il en est ainsi quand il est provoqué par une lésion du système nerveux, soit qu'il occupe les parties animées par les nerfs lésés, comme dansles cas de névrite périphérique, soit qu'il se manifeste à distance et mérite alors la dénomination d'œdème réflexe (tel est l'œdème de la face dans la névralgiedu trijumeau) (3); Vulpian (4)
(1) Ranvier, Comptes rendus de l'Acad. des sciences, LXIX et LXXIll;
(2) Vulpian, Leçons sur les vaso-moteurs. Paris, 1875.
(3) Romberg, NcrvenJcrantcheiten. — Rathery, Thèse d'agrégation, 1872. (i) Vulpian, toc. cit.