CHAPITRE PREMIER I
ARTICLE Ier. — ORIGINE DES PRÉDISPOSITIONS HÉRÉDITAIRES
§ 1er. — Considérations générales.
L'hérédité, attribut essentiel de la vie (1), porte sur la constitution générale de l'être. Le produit de la conception subissant l'influence de ses deux générateurs tend à leur ressembler, non seulement par ses caractères morphologiques, mais aussi par ses aptitudes fonctionnelles; c'est dire qu'il peut hériter de leurs défectuosités et de leurs prédispositions morbides. Leur transmission n'est pas et ne doit pas être fatale, car « à ce produit qu'on appelle un enfant, il y a le facteur paternel et le facteur maternel » ; et comme tout produit est proportionnel à ses facteurs, il s'ensuit que le produit participera des qualités ou des défauts de ceux-ci. Si donc l'un des facteurs possède une aptitude physiologique donnée, et que l'autre facteur présente l'aptitude inverse, celui-ci neutralisera dans le produit en tout ou en partie l'influence de celui-là. Il y a alors hérédité uniparentale ou à facteurs divergents. Inversement, si les deux facteurs ont les mêmes aptitudes physiologiques, ces influences conspirent, et le produit présentera fatalement les mêmes aptitudes au maximum : il y a hérédité biparentale à facteurs convergents. Ainsi, l'influence neutralisante d'un facteur sur l'autre, ou conspirante d'un facteur par rapport à l'autre, telle est la double loi de l'hérédité relativement aux facteurs » (2). (Peter.)
Dans les mariages consanguins, l'influence convergente des deux procréateurs s'exerce avec une puissance toute particulière, et c'est ce qui, d'après les recherches de MM. Milchell (3), Périer et Daily, en
(1) « La vie est un mouvement héréditaire transmis à uue substance douée de certaines forces moléculaires. » (Vircliow, Neuer und aller Vitalismus. Archiv, 1851).
(2) Peter, Leçons de clinique médicale, t. II, p. 155.
(3) Mitcliell, Influence de la consanguinité matrimoniale sur la santé des descendants . traduit par Fonssagrives (Ann. d'hyg., 1805, i. XXIV, p. 44).
fait surtout le danger. Si les générateurs sont sains, les produits le sont également, et l'on en a pour preuve l'intégrité du type dans certaines localités telles que le Portel près de Boulogne, le bourg deBatz en Bretagne (1), et certaines îles d'Écosse où, depuis longtemps, les habitants se marient presque exclusivement entre eux; les parents préi sentent-ils, au contraire, l'un et l'autre une prédisposition morbide, ou sont-ils l'un et l'autre frappés de dégénérescence, dans le sens où l'entend Morel (2), parle fait d'une intoxication, d'excès ou de privations, cette prédisposition et cette dégénérescence se retrouveront chez leurs enfants à un plus haut degré de puissance.
L'enfant ne subit pas seulementl'influence de ses ascendants directs, mais aussi de celle de ses ancêtres. D'après Weismann (3) l'hérédité ' s'effectue par une substance, le plasma germinatif, qui se transmet I sans se modifier de génération en génération. Lorsqu'un nouvel organisme se développe, une partie de ce plasma reste en réserve pour former ses cellules germinatives. Celles-ci sont donc en continuité directe, non interrompue, dans les générations successives; elles doivent fournir des produits identiques. Le plasma germinatif est nécessairement contenu dans les noyaux des cellules germinatives, puisque, d'après les recherches de Slrassburger, ces éléments prennent seuls part à la fécondation. L'ovule fécondé renferme donc le plasma germinatif des deux parents et de leurs ancêtres; celui de chaque ascendant s'y trouve en quantité d'autant plus faible qu'il appartient à une génération plus éloignée. Si, en effet, le plasma du père ou de la mère entre pour moitié dans la constitution du noyau de l'ovule fécondé, celui du grand-père n'en constitue que le quart, et celui de la dixième génération en arrière 1/1024. Ce dernier peut néanmoins réapparaître lors du développement du nouvel être. C'est ce qui se produit dans le cas d'atavisme ; on s'explique ainsi nombre de malformations telles que la polydactylie, la polymastie (4), l'utérus bicorne, certaines microcéphalies (5). La théorie de Weismann l'a conduit à nier, contre toute évidence, l'hérédité des caractères acquis. 11 faut admettre que les circonstances dans lesquelles vit l'individu peuvent modifier dans une certaine mesure son plasma germinatif.
Ou peut également objecter à la théorie de Weissmann qu'en remontant à un nombre relativement peu considérable de générations
(1) Aug. Voisin, Étude sur les mariages entre consanguins dans la commune de Batz {Ann. d'hyg., i8l>5, 2e s., t. XXIII, p. 260).
(2) Morel, Traité des dégénérescences, Paris, 1857.
(3) Weismann, Die Continuitset des Keimplasma's im TageMatt der 58 Versammlung ieutscher Naturforscher und .lirzte in Strassburg. 1885.
(4) H. Blanchard, Bull, de la Soc. d'anth., 1883.
(b) Ducatte, La microcéphalie, thèse de Paris, 1884,
KTI0L0GIE.
ascendantes la pari qui reviendrait à l'influence ancestrale dans l'élaboration du produit de conception se réduirait à une proportion tellement faible qu'elle pourrait être considérée comme infinitésimale.
Pour nous, l'action de l'hérédité est complexe : les générations nouvelles subissent une sorte d'attraction vers le type de l'espèce qui leur permet de lutter contre les dégénérescences accidentelles et assure la durée de la race, mais en même temps ces dégénérescences accidentelles et les vices d'évolution qu'elles engendrent ont tendance à se reproduire dans la descendance, et à devenir eux-mêmes un caractère de famille ou de race; il y a donc antagonisme entre ces deux forces; on peut les voir prédominer alternativement dans la série des générations de telle sorle qu'une prédisposition restée latente chez un individu réapparaît chez ses enfants (atavisme, réversion ancestrale); les exemples de celte hérédité alternante ne sont pas rares; nous avons cité les malformations, telles que la polydactylie ou la surdimutité, mais on peut voir également des prédispositions morbides, telles que l'arthritisme et la scrofule, sauter une ou plusieurs générations.
Il résulte de ces considérations que les prédispositions morbides peuvent venir des ancêtres ou des ascendants directs.
§ 2. — Prédispositions venant des aïeux.
Il n'est pas rare de voir se produire dans une même famille, pendant plusieurs générations, les mêmes infirmités ou les mêmes diathèses : « A pisis Pisones, ciceribus Cicérones, lentibus Lentulos appellatos esse. » Ce fait est d'observation vulgaire pour l'hémophilie, la goutte et l'aliénation mentale, et il paraîtrait encore plus fréquent si l'on tenait exactement compte des relations qui existent entre les différentes manifestations d'une même diathèse : tel descendant d'un goutteux devient asthmatique, tel autre souffre de migraine, d'hémorrhoïdes ou de dyspepsie, tel autre a de l'eczéma chronique ; tous ont hérité d'une prédisposition commune, qui, en raison de circonstances indéterminées, a provoqué chez chacun d'eux des manifestations de nature différente. Les observations pathologiques portent sur une période de temps trop limitée pour que l'on puisse savoir pendant combien de générations ces prédispositions morbides sont susceptibles de se transmettre; il ne faut pas méconnaître qu'elles peuvent être puissamment modifiées par les conditions dans lesquelles vivent les individus ; on voit ainsi des scrofuleux soumis à une alimentation luxuriante devenir arthritiques sur leurs vieux jours; la santé d'un sujet donné est une résultante que concourent à produire
PRÉDISPOSITIONS HÉRÉDITAIRES. 11 d'une part l'influence de l'hérédité et de l'autre celle des conditions
dans lesquelles il vit.
Aux prédispositions d'origine ancestrale se rattachent celles qui proviennent de la race ; elles n'ont été encore que très incomplètement étudiées. A. Bordier (1) cite, parmi les maladies qui affectent plus particulièrement les nègres, le tétanos, le trismus des nouveau-nés, l'aïnhum, la maladie du sommeil, l'éléphantiasis et la lèpre; le béribéri s'observe surtout chez les Malais ; la phthisie décime les Polynésiens. Chez les populations européennes, nous mentionnerons la prédisposition des Anglais à la scarlatine, à la suette et à la goutte et la fréquence du typhus chez le même peuple, ainsi que chez les Allemands et les Russes.
§ 3. —Prédispositions venant des ascendants directs.
Les étals morbides qui se produisent chez les parents ne sont susceptibles de se transmettre aux enfants que s'ils présentent un caractère de chronicité, et encore ne se transmettent-ils pas intégralement; la maladie ne se retrouve pas chez le produit de la conception avec les mêmes caractères qu'elle présentait chez les procréateurs ; l'enfant hérite d'un vice général ou partiel de l'évolution constituant une prédisposition qui peut se manifester avec plus ou moins de puissance suivant les circonstances, ou rester latente; il n'hérite pas d'une maladie déterminée.
La transmission au produit fœtal des maladies infectieuses paraît, au premier abord, en contradiction avec la proposition que nous venons d'énoncer, mais ce n'est là qu'une apparence, car il ne s'agit pas en pareil cas d'une véritable hérédité. C'est en effet par la mère, pendant la gestation, que les maladies infectieuses sont, dans la grande majorité des cas, communiquées au nouvel être : annexe de l'organisme maternel, il participe à ses souffrances, et le sang du placenta peut lui apporter en même temps que l'oxygène et les matériaux nécessaires à sa nutrition, les principes infectieux que lui a transmis le sang maternel. Il n'y a rien là de comparable à la viciation du principe d'évolution qui caractérise la véritable hérédité morbide.
L'exactitude de celte proposition, évidente pour tous les cas où l'enfant présente à la naissance les signes d'une maladie infectieuse contractée par la mère pendant la grossesse, ne peut guère non plus être contestée pour ceux où la mère est atteinte d'une maladie infectieuse en évolution au moment de la conception. On a
(1) A. Bordier, la Groi/raphie médicale, Paris, 1884.
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admis, il est vrai, surtout pour la syphilis, que l'élément mâle pouvait apporter avec lui le germe infectieux (Kassowitz (1) affirme que c'est la règle, sans apporter aucune preuve à l'appui de son opinion) et le transmettre au produit de la conception sans que la mère fût contaminée; mais les fails que l'on a invoqués en faveur de cette manière de voir ne nous paraissent pas démonstratifs; l'infection de la mère peut être presque toujours établie en pareilles circonstances, témoin la loi de Colles-Baumes (2), d'après laquelle un enfant syphilitique né d'une mère exempte de manifestations vénériennes apparentes ne l'infecte jamais lorsqu'il la telle, alors môme qu'il présente des ulcérations aux lèvres et à la langue et peut infecter une nourrice saine. Cette loi, qui ne paraît pas comporter d'exception, prouve que la mère, en pareil cas, est toujours infectée; s'il est des cas où elle paraît rester indemne, c'est sans doute parce que, réfraclaire à l'action ducontage, elle a servi d'intermédiaire sans présenter d'accidents apparents (3) ; et lorsque l'infection est bien certainement consécutive à la conception, comme dans les fails du professeur A. Fournier et de Baerensprung, il est vraisemblable que le coulage a été transmis par le sperme lui-même plutôt que par l'embryon (4). L'hypothèse de Ja présence de l'agent infectieux dans le noyau d'un spermatozoïde nous paraît en effet bien difficilement conciliable avec celle qui en fait un être figuré; cet élément est bien petit pour qu'un microbe puisse s'y incorporer ; on peut concevoir au contraire que, dans la période d'évolution des accidents secondaires, le sperme soit, comme le sang, susceptible de transmettre l'infection. Il est vrai que finoculalion du sperme de sujels syphilitiques à des sujets sains ne leur a pas communiqué la maladie (S), et que l'on en a conclu à la non-contagiosité de ce produit de sécrétion; mais ces expériences nous paraissent trop peu nombreuses pour avoir une valeur décisive. Croit-on que le sang soit inoculable pendant toute la durée d'une syphilis? Certainement non; il n'a vraisemblablement des propriétés infectieuses que pendant le laps de temps relativement très court qui correspond à la généralisation de la maladie; il est très probable qu'il en est de même des autres liquides de l'organisme. D'ailleurs, dans l'hypothèse qui admet la transmission directe par le père au produit de conception, comment comprendre que le sperme ne soit pas inoculable ? Si d'ordinaire il ne communique pas la maladie, n'est-ce pas parce que l'épithélium de
(1) Kassowitz, Wiener medic. Jahrb., 1875.
(2) Abraham Colles, Practical observations on Ihe venereal disease, etc. London, 1837.
(3) Biaise, État actuel de la science sur l'hérédité syphilitique. Paris, 1883.
(4) Fournier, Syphilis et mariaye. Paris, 1880.
(5) Mireur, Recherches sur la non-inoculabilité spécifique du sperme (Ann, de dcrmot, II de syphilioyr., 1877.
la muqueuse vaginale s'oppose à la pénétration du contage et aussi parce qu'Un est infectieux que pendant peu de temps? Ajoutons enfin que, si la transmission par l'ovule mâle venait à être démontrée, il s'agirait encore d'un transport direct du contage, et non d'une hérédité vraie telle que nous l'avons définie.
Ce que nous venons de dire des maladies infectieuses est applicable à la plupart des états morbides dont les parents peuvent être atteints accidentellement; il semble que, pour créer un vice de l'évolution transmissible par voie d'hérédité, il faille l'intervention prolongée de causes capables de modifier profondément l'organisme, telles que les fautes d'hygiène constamment renouvelées et les intoxications chroniques. On voit cependant quelquefois des affections accidentelles créer des prédispositions transmissibles; c'est ainsi que, chez les animaux, l'épilepsie provoquée artificiellement par la section de la moelle (Brown-Séquard) ou les traumatismes crâniens (Westphal) peut reparaître dans la descendance; il en est de même de l'exophthalmie produite par les lésions des corps restiformes; on cite des observations dans lesquelles des cicatrices consécutives à des traumatismes se sont reproduites chez les enfants (1). Blumenbach cite l'exemple d'une femme qui, ayant eu le petit doigt écrasé et déformé, engendra plusieurs enfants chez lesquels ce même doigt était mal développé. Volkmann dit avoir vu plusieurs femmes atteintes de luxation de la hanche mettre au monde des enfants atteints d'une luxation de la même articulation. Ces faits, d'après P. Broca, seraient exceptionnels, car, s'il en était autrement, on ne serait plus obligé de pratiquer la circoncision chez les jeunes Israélites dont tous les ascendants ont subi depuis des milliers d'années la même opération; cet argument n'est peut-être pas aussi péremptoire qu'il le paraît, car, d'après Leidesdorf, il ne serait pas rare de voir le prépuce manquer ou être incomplètement développé chez les jeunes gens de la race juive (2), et Hœckel (3) affirme également que cette membrane subit souvent un arrêt de développement chez les peuples sémites, particulièrement chez les Maures et les Arabes; déjà Hippocrate avait dit que les déformations artificielles du crâne se reproduisent dans la descendance, mais les observations modernes n'ont pas jusqu'ici confirmé son assertion; M. Brown-Séquard a vu persister pendant quatre générations des altérations des yeux et des oreilles provoquées par la lésion du sympathique cervical.
(1) Yoy. Lucas, Traité philosophique et physiologique de Vhéréditô naturelle, Taris, 1850.
(2) Leidesdorf, \Tien. mcd. Wochenschr., 1877.
(3) Hœckel, Ziele und Wege, 1875.
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