CHAPITRE II
De la lumière et du modelé.
Dans l’étude de la peinture, à peine a-t-on entrevu les difficultés d’une des parties de cet art, qu’une autre se présente et se complique avec la première. Quoique les dessins d’après l’antique et les maîtres qui ont guidé les premières études aient donné une légère idée de l’effet des ombres et des demi-teintes; quoique l’élève lui-méme, tant par ses observations, que par les dessins historiés qu’il exécutait dans son enfance, ait dû entrevoir comment la lumière se dispense sur les corps , il est loin cependant d’avoir une connaissance précise de ce phénomène, et de prévoir tous les accidens qu’il, fait naître.
Dans les bonnes écoles, l’usage est délaisser faire un certain nombre de traits d’après la bosse , avant que l’on permette à l’élève d’exprimer la lumière par le secours des demi-teintes et des ombres. Il arrive toujours, quand on ombre pour la première fois d’a* près le relief, que l’on divise son dessin en
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(leux parties, dont l’une reste très-elaire et l’autre très-noire, si le modèle est vivement éclairé; ou bien que l’on étend une grande teinte grise sur tout le dessin, quand la lumière qui tombe sur le modèle est douce. Dans l’un et l’autre cas, l’expérience prouve que la dégradation successive de la lumière, depuis le point qui en reçoit le plus jusqu’à l’endroit qui n’en reçoit pas , est extrêmement difficile à suivre et «à saisir. On ne peut comparer le travail de l’œil qui poursuit les différens degrés d’intensité des demi -teintes et des ombres sur un corps mollement irrégulier, comme l’est, par exemple, un visage humain , qu’à l’attention extrême que notre œil met également quand il suit, en l’étudiant et en l’admirant, les sinuosités délicates d’un contour varié, gracieux, et dont la direction change incessamment.
L’analogie entre la succession des demiteintes et les sinuosités du contour est frappante. On doit dire même que les accidens de lumière et d’ombre sur un corps indiquent précisément un contour que l’on retrouverait développé sur une statue, par exemple, autour de laquelle on peut chan
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ger son point de vue. C’est par cette raison qu’un statuaire habile peut faire une figui>e en relief d’après une figure peinte par un habile homme. Ainsi, par le dessin au trait on n’exprime que le contour des formes, mais par l’imitation des demi-teintes et de la projection des ombres, on modèle ; c’està-dire que l’on rend l’ensemble des formes qui sont comprises entre les contours.
§ I. — De la dégradation de la lumière.
Si l'élève qui commence à ombrer d’après une figure en relief éprouve trop de difficulté dans ce travail, on pourra aider son intelligence, et prêter secours à ses sens, en exposant à une lumière franche et directe, comme celle d’une lampe, un corps régulier en plâtre bien blanc. Que l’on choisisse, par exemple, un cylindre dont la circonférence sera coupée de douze pans longitudinaux : après avoir placé une lampe à quelque distance, de manière à ce que le cylindre soit éclairé par le côté , on fera voir que le pan qui paraît le plus clair est celui qui coupe à angle droit, ou si on l’ai-
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me mieux, qui reçoit le plus directement les rayons lumineux ; que celui qui vient après, et dont le plan est déjà un peu incliné par rapport aux rayons de la lumière, est voilé d’une légère demi-teinte; que le troisième est marqué par une demi-teinte plus forte encore; et qu’enfîn le quatrième pan, ne pouvant plus, à cause de son inclinaison , recevoir les rayons lumineux, est totalement privé de lumière, ce qui constitue X ombre.
Cette première démonstration étant saisie, on en fera une seconde dans le sens inverse, pour prouver que la lumière de reflet se distribue absolument en vertu du même principe que- la lumière directe. Laissant donc le cylindre et la lampe à la même place, on changera de point de vue jusqu*à ce que l’on se trouve en face du pan cylindrique qui est le plus privé de la lumière venant de reflet. Ce pan paraîtra naturellement le plus obscur; celui qui le suivra le sera moins, et ainsi des autres jusqu’à ce que l’on arrive à celui dont le plan se trouve placé de manière à recevoir le plus directement la lumière de reflet.
Pour prendre une idée de la dégrada-
DÉGRADATION DELA LUMIÈRE. 53 tion de la lumière dans tous les sens , on remarquera encore que comme la lampe est plus haute que le cylindre, ce dernier reçoit une lumière plus vive à son sommet qu’à sa base, et qu’au contraire la lumière du reflet rejaillissant de la table où pose le cylindre sur ses pans, la partie clair-obscure du cylindre est plus éclairée à sa base qu’à son sommet.
Enfin, pour achever de donner une idée complète de la théorie des effets de la lumière, on observera encore que la masse du cylindre projette sur le plan qui le soutient, une ombre que l’on appelle ombre portée , et que cette ombre est toujours plus brune que l’ombre proprement dite ou la privation de lumière.
Cette expérience suffira pour mettre sur la voie, et faire comprendre comment la lumière se dispense sur les corps réguliers et irréguliers. Quant à ce dernier cas, on supposera facilement, pour le faire comprendre, une multitude de petites facettes se succédant sans fin dans des plans différens , et recevant inégalement la lumière directe ou la lumière de reflet.
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Au surplus, s’il fallait démontrer mathé- \ matiquement chacun de ces accidens des formes irrégulières, la science et la durée de plusieurs siècles ne suffiraient pas. C’est donc à l’instinct, à cette compréhension intime et rapide de la vue, à saisir l’ensemble de ces prodigieuses combinaisons, problème dont la solution est un travail assez prompt et plein de charmes pour un homme véritablement né pour exercer les arts.
§ II. — Concours du dessin et du modelé pour exprimer les formes.
Dans les quinzième et seizième siècles, la plupart des grands peintres étaient bons sculpteurs, et il n’y en avait aucun qui ne fût en état de modeler passablement une figure de ronde bosse. David, dans son école, recommandait à ses élèves d’apprendre à modeler en terre, afin, disait-il, « de mieux connaître les formes et de passer le doigt dans toutes les sinuosités que parcourt la lumière. C’est, ajoutait-il, le seul moyen d’apprendre à bien modeler en peignant. » A ses élèves sculpteurs, car il en a formé plu-
CONCOURS DU DESSIN ET DU MODELE. 55 sieurs, il leur conseillait de dessiner souvent. Le contour glisse sous vos doigts, ajou tait-il , quand vous travaillez la cire ou la terre ; et c’est surtout par les contours que l’on exprime le beau, et la vérité du geste. » Léonard deYinci, dans son Traité de peinture, donne les mêmes conseils. D’après ces autorités seules on serait donc disposé à profiter de cet avis. Mais le raisonnement et le bon sens en font une loi. On peut donc recommander hardiment au jeune dessinateur de modeler quelquefois en terre, d’abord d’après la bosse, et ensuite, quand il sera plus avancé, d’après la nature vivante.
Pour faire une application encore plus directe de ce travail aux études du dessinateur et du peintre, on pourrait, lorsque l’on a fait une copie dessinée de quelque relief, essayer de modeler en terre d’après son propre dessin. Par cette épreuve on jugerait bien mieux du degré d’exactitude où l’on est arrivé en faisant le trait, et en exprimant les clairs et les ombres d’après la bosse.
En dessinant avec exactitude les contours, on dispose les milieux à recevoir les lumières, les demi-îeintes et les ombres dans
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la quantité et l’ordre relatifs où ils doivent être coordonnés d’après le choix du point d’où vient la lumière, et l’on complète son tEaVail, si l’on modèle bien, c’est-à-dire, si l’on exprime précisément les formes des milieux par le jeu de la lumière et des ombres; car ce second travail sert de contrôle au premier, qui est comme la base sur laquelle repose tout l’ouvrage que l’on a entrepris.
§ III. — Moyens et principes généraux pour
tracer le contour et exprimer le jeu de la lumière et des ombres d’après le relief.
On conçoit maintenant toute l’importance que l’on doit attacher au rapport forcé qui s’établit entre le dessin et le modelé. C’est par le concours de ces deux moyens que l’on peut exprimer avec exactitude la saillie, et par conséquent le caractère des formes et du mouvement.
Pour dessiner une figure entière d’après la bosse, en observant les principes qui ont été établis , on aura soin de se placer à la distance qui comprendrait trois fois la plus grande dimension de la statue. Armé d’un