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Les degrés d'assentiment d'après Kant. — Kant

dans la Raison pure, reprend les mêmes distinctions en les caractérisant d'une manière plus systématique. Il distingue aussi trois états : Vopinion, la croyance et la science.

^^ LOUIQUE.

Tout assentiment de l'esprit j-epose sur des principes qui peuvent être subjectivement ou objectivement suffisants. Ils le sont subjectivement quand ils suffisent pour nous persuader; ils le sont objectivement quand ils sont de nature à s'imposer également à tout esprit jugeant des mêmes choses. Cela posé,

L'opinion, selon Kant, esl une affirmation qui a conscience d'être insuffisante, tant subjectivement qu'objectivement. Si elle n'est suffisante que subjectivement et qu'elle soit en même temps regardée comme objectivement insuffisante, elle s'appelle croyance. Enfin, si cette affirmation vaut à la fois objectivement et subjectivement, elle s'appelle science.

Comment distinguer ces trois étals l'un de l'autre? car souvent l'opinion paraît se confondre avec la croyance, et la croyance, au moins subjectivement, a toutes les apparences du savoir.

Pour ce qui est des deux premiers états, à savoir : simple opinion, ou conviction avec croyance, Kant propose une pierre de touche ingénieusement choisie, à savoir, le pari :

Souvent il arrive, dit-il, que quelqu'un affirme d'un ton si confiant et si imperturbable, qu'il semble avoir déposé toute crainte d'erreur. Mais un pari l'embarrasse. Quelquefois cependant il estime sa persuasion jusqu'à im ducat et non pas à dix. Car il en mettra bien un en jeu; mais s'il s'agit d'en mettre dix, il remarquera à la fin ce qu'il n'avait pas remarqué d'abord, c'est qu'il est cependant possible qu'il ait tort.

Yoilà l'opinion distinguée de la croyance ; mais comment distinguer la croyance, ou persuasion subjective, de la science qui est en même temps objective? Kant propose un nouveau critérium : c'est la vérification sur autrui.

L'épreuve que Ton fait, dit-il, sur l'entendement d'autrui des principes qui sont valables pour nous, afin de voir s'ils produisent sur une raison étrangère le même effet que sur la nôtre, est un moyen qui, bien que purement subjectif lui-même, nous sert cependant à découvrir la valeur toute personnelle de notre jugement.

Dans beaucoup d'autres cas, une autre pierre de touche est la vérification expérimentale. Ainsi, par exemple, l'opinion de ceux qui croyaient que la terre était ronde est devenue sciencb lorsqu'on a pu faire le tour de la terre.

Quant à une difficulté plus profonde qui pourrait s'élever, et qui consisterait à soutenir que tout le savoir humain, dans son ensemble, repose en définitive sur une croyance invérifiable, à savoir, la croyance à la légitimité de nos facultés, cette difficulté doit être renvoyée à la discussion du scepticisme.

De toutes les distinctions précédentes, celle qui importe le plus à la logique, et qui, dans l'intérêt de nos recherches ultérieures, doit être la plus approfondie quant à présent, est celle de la certitude et de la vrobabilité.

291. De la certitude. — La question de la certitude peut être disculée à deux points de vue: ou bien au point de vue ontologique et objectif, et en ce sens elle appartient à la métaphysique; ou bien au point de vue formel et subjectifs et elle appartient alors à la logique.

Le premier point de vue consiste à se demander quelle est l'autorité, la légitimité, la portée de la raison humaine considérée dans son ensemble et dans ses principes, quel est le dernier fondement de nos connaissances. Cette question, comme tout ce qui concerne les premiers principes, est du ressort de la métaphysique. Le scepticisme est une théorie métaphysique, et ne peut être discuté que par la métaphysique.

Mais le scepticisme lui-même admet qu'au point de vue formel, c'est-à-dire au point de vue des lois de notre esprit, sinon de l'ordre réel des choses, -il y a une différence entre le douteux, le probable et le certain. Aucun sceptique sérieux ne nierait la différence de l'astrologie judiciaire et de l'astronomie, la difféférence entre les récits du passé, bien attestés, et les prévisions de l'avenir, du moins dans l'ordre moral; et ces prévisions ellesmêmes on les distingue clairement des prédictions à coup sûr des savants. Si le pari, comme le disait Kant, est un critérium, un vote de fonds en est un bien plus certain : or tous les États de l'Europe ont voté d'avance des fonds pour étudier le passage de Vénus sur le soleil; tous les jours, au contraire, les paris engagés à la Bourse sont démentis par les événements.

Ainsi, quand même ce que nous appelons certitude n'aurait encore, au point de vue du métaphysicien, qu'une valeur relative, toujours est-il qu'il y aura une différence entre les mathématiques et la météorologie, l'une qui expose la vérité sans aucun mélange de doute et avec une évidente nécessité, et l'autre qui ne possède que quelques données empiriques, sans aucune prévision certaine.

Telle est la distinction que la logique doit expliquer d'avance, si l'on veut bien comprendre la différence qui existe entre les différents procédés de l'esprit, par exemple entre la déduction et l'induction, entre l'induction elle-même et l'analogie, entre l'expérience et le témoignage, et ces distinctions sont essentiallement logiques; mais en même temps il faut exclure de la logique le débat sur le fondement de la certitude, afin de ne pas engager cette science, qui est presque aussi exacte que

les mathématiques, dans les disputes des métaphysiciens *.

A ce point de vue purement logique, les notions que nous avons 3 exposer sur la certitude sont très succinctes, et elles doivent l'être, pour éviter de tomber dans la question du scepticisme. Il n'en est pas de même de la probabilité, qui est exclusivement du domaine de la logique, et qui donne lieu à beaucoup plus d'observations intéressantes.

La certitude est l'état de l'esprit qui adhère à une proposition sans qu'il lui soit possible d'en douter: par exemple lorsque je pense, il me serait absolument impossible de penser que je ne pense pas; lorsque je dis que deux quantités égales aune troisième sont égales entre elles, il me serait impossible de supposer qu'elles ne le sont pas. Enfin, lorsque j'ai posé que tous les hommes sont mortels, et que Socrate est un homme, il me serait impossible de supposer que Socrate n'est pas mortel. Il y a donc au moins trois cas où l'esprit jouit en fait de cette possession absolue et sans mélange de la vérité, ou de ce qu'il croit telle; le contraire, dans toutes ces hypothèses, est quelque chose d'impensable. C'est cet état de l'esprit que l'on appelle certitude. Dans la pratique, la certitude s'étend beaucoup plus loin : car la croyance à l'existence de la ville de Rome, ou au lever du soleil, demain et les jours suivants, est certainement égale aux certitudes précédentes ; mais les logiciens cependant ne la mettent pas sur le même rang; et il nous importe peu quant à présent de savoir quelles sont les vérités certaines, mais seulement s'il y en a, et à quoi elles se reconnaissent,

292. L^éTidence. — Lorsqu'une vérité est telle qu*il nous est impossible d'en douter, on dit qu'elle est mt/ew^e, et on compare avec raison la clarté et la lumière de la vérité à la lumière physique. De même que nous n'avons d'autre raison d'affirmer la lumière, si ce n'est que nous la voyons, de même nous n'avons d'autre raison d'affirmer la vérité, si ce n'est que nous la voyons; et ce ne serait pas une objection de dire que nous croyons voir la lumière, même quand il n'y en a pas, à savoir dans les rêves, dans les hallucinations : car nous ne verrions pas la lumière dans

1. Dans la plupart des logiques anciennes et VVhately, celle de Mill, celle de Bain, omet-

même modernes, la question de la certitude tent également cette question. En revanche,

«it complet eintnl owise. Dans le Compendium dans sa Logique, Uberweg introduit tout le

philusopklx de Canz (Wolfion cëlébre du problème métaphysique : il y discute jusqu'à

xvtii» sic;i;l'.i),les mots de certum, evideiis, ne l'existonce des corpi. (Logilt, ei'iter Tbeil,

M rencrntrent même pas. La Logique ds 4 36-44).

nos rêves si nous ne l'avions jamais vue réellement, et par conséquent nous ne percevrions jamais aucune lumière de vérité, si nous n'en avions jamais perçu auparavant. Demander une autre clarté que la clarté même de la vérité pour la prouver, c'est ne savoir ce qu'on demande *.

On ne peut pas plus définir l'évidence que la prouver, mais on peut la remplacer par des mots équivalents ; ainsi on dira avec Descartes que c'est une connaissance « tellement claire et tellement distincte que je ne puis la révoquer en doute ». Les anciens, la comparant à la lumière, comme nous l'avons déjà dit, l'appelaient fulgor mentis assensum rapiens.

La certitude ayant pour caractère essentiel l'impossibilité de douter, ou, comme on l'a dii,V mco7icevabilité du contraire,^ on coniprend que la certitude doit être absolue, et qu'elle ne peut avoir aucun degré : car si elle n'était pas absolue, si elle était plus ou moins grande, il y aurait quelque chance que la chose fût autrement que nous ne la pensons, et le caractère précédent viendrait à manquer.

298. Diverse* espèces de certitude. -- Quoique la certitude soit absolue, c'est-à-dire une, simple, indivisible, toujours semblable à elle-même partout où elle est, on peut cependantdistinguer plusieurs espèces de certitude, suivant les diverses facultés qui nous la donnent.

On distingue trois espèces de certitude : la certitude de fait ou physique, la certitude de raison ou démonstrative, et la certitude morale. (Euler, Lettres à une princesse, li.)

Celle de la première source est appelée certitude physique. Quand je suis convaincu de la certitude d'une chose parce que je l'ai vue moi-même, j'en ai une certitude physique... C'est ainsi que je sais que les Autrichiens ont été à Berlin, et y ont commis beaucoup de désordres.

La seconde espèce de certitudeest appelée par Euler démonstrative parce qu'elle résulte, suivant lui, de la démonstration; mais il y faut aussi comprendre la certitude des axiomes, qui n'a pas besoin de démonstration et qui résulte de l'inspection seule des idées sans recours à l'expérience. Nous verrons tout à l'heure qu'elle peut être médiate ou immédiate.

Par certitude morale on a toujours entendu, dans les écoles,

i. Spinoia. Éthique II prop. xLiii. postulat universel {Principes de psychoioai».

t. G est ce que Herbert Spencer appelle !• 7« partie, ch. xi.) tf-'wivvi^i

JANET, Philosophie 28

3i>i LOGIQUE.

et c'est le sens d'Euler, la certitude fondée sur ]e témoignage des hommes quand il est indubitable, c'est-à-dire unanime: c'est ue que Bossuet appelle la croyance ou la foi. Piigoureusement parlant la certitude n'est peut-être pas ici la même que dans les cas précédents, et les logiciens n'y voient d'ordinaire qu'une probabilité infiniment grande; mais quand les effets de la pro- Ijabilité sont absolument les mêmes que ceux de la certitutie^ il est légitime, au moins pratiquement, d'employer les mAïues termes: et il est sûr qu'on n'hésiterait pas plus à jouer sa vie sur le fait de l'existence de Rome que sur le théorème du carré de l'hypoténuse.

Dans l'usage, on emploie souvent le mot de certitude morale pour exprimer une conviction vive, quoique non suffisammcilt fondée: ainsi on dit qu'on acquittera un accusé malgré la certitude morale qu'il est coupable : mais c'est confondre la certitude proprement dite avec la croyance subjective : ce qui prouve qu'il n'y a pas de certitude dans ce cas, c'est qu'on ne jouerait pas sa vie sur cette carte. Ce n'est donc qu'au point de vue pratique que l'on peut dire avec Royer-Collard : Je n'en sais rieriy mais j'en suis sûr. Le mot de certitude ne peut s'employer que par hyperbole dans de pareils cas.

T)oit-on encore employer le mot de certitude morale pour exprimer les croyances relatives à la morale? Nous ne le pensons pas. Les affirmations relatives à la morale ne sont pas d'un autre ordre que les autres: elles sont toujours ou des faits, ou des principes, ou des déductions, ou des inductions, ou des croyances fondées sur le témoignage; mais il n'y a pas de certitude propre aux choses morales.

L'évidence qui détermine la certitude peut être immédiate ou médiate. Elle est immédiate, lorsqu'elle n'a besoin d'aucun intermédiaire pour frapper l'esprit: c'est ce qui a lieu pour les facultés intuitives: c'est pourquoi on dit aussi qu'elle est ijituitive, et on le dit également de la certitude.

L'éviden«'e et par conséquent la certitude est médiate, lorsque, pour rendre une proposition évidente, il faut passer par plusieurs autres qui conduisent à celle-là.

La certitude ou l'évidence immédiate est celle de la conscience, des sens et des axiomes.

La certitude ou l'évidence médiate est celle du raisonnement. (Yoy. plus haut, 166.)

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