CHAPITRE V
La défloition
333. Définitiou de la définition. — J'appelle définition une proposition réciproque dans laquelle l'attribut exprime l'essence du sujet*.
1° C'est une proposition : car la définition consiste à dévelop* per la compréhension du sujet et à exprimer l'affirmation implicite qui y est contenue. Par exemple, la conception du soleil étant celle d'un globe enflammé, je dirai: Le soleil est un globe enflammé. C'est pourquoi la définition peut être placée indifféremment dans la première ou dans la seconde des opérations de l'esprit : dans la première, parce qu'elle est l'explication d'une idée; dans la seconde, parce qu'elle est une affirmation.
2" C'est une proposition réciproque : car, dans toute définition, l'attribut doit être l'équivalent du sujet, il doit pouvoir le remplacer ; par conséquent, on doit pouvoir convertir la proposition de façon que l'attribut devienne sujet, et réciproquement. Par exemple, si je dis : L'homme est un animal raisonnable, celte définition n'est vraie que si tout animal raisonnable est homme; autremeiQt, s'il y avait quelque animal raisonnable qui ne fût pas homme, ma proposition cesserait d'être une définition; par exemple, si je dis : Uhomme est un vertébré, je ne fais pas une définition ; car il y a beaucoup de vertébrés qui ne sont pas hommes. Si je dis : U or est un métal, je ne fais pas une définition; car il y a d'autres métaux que l'or. Pour qu'il y ait définition, il faut que l'attribut convienne, comme on dit, à tout le défini et rien qu'au défini {omni et soli definito); ce qui implique que la proposition est réciproque.
3° La définition est une seule proposition. En effet, la défini-
1. On peut dire aussi avec Bossuet que la qui explique le genre et ta. différence de dtônition est wae proposition ou un discourt chaque chose, (Logique, Ht. II, ch, X11I.) =
UNET. PliilûsoDliie. 26
tion doit nous donner Vidée de l'objet; or, nous avons vu qu'il n'y a qu'une seule idée pour chaque objet (325) C'est à déterminer cette idée que la définition doit s'appliquer; par conséquent elle doit l'exprimer par une seule proposition *. Que s'il y en a plusieurs, c'est qu'on ne considère pas l'objet en lui-même, dans son essence, mais dans ses rapports. Ce n'est plus alors une définition, mais une description. Ainsi le portrait du cheval dans Buffon n'est pas une définition, mais une exposition^ Il peut y avoir aussi une 3uite de propositions, qui sont l'explication de la définition elle-même, mais qui n'en font pas partie.
4-° L'attribut exprime l'essence de l'objet, c'est-à-dire, comme nous l'avons dit plus haut (311), Vidée première et précise de Vohjet. On ne définira donc pas par les caractères secondaires, extérieurs ou dérivés, mais par les caractères universels et fon-' damentaux, c'est-'^-drre ceux dont dérivent tous les autres. . Il suit de ce qui précède qu'on ne peut définir :
1° L'individu; car nous n'en connaissons pas l'essence. On ne peut que le montrer ou le décrire; mais ce qui fait qu'un tel est un tel échappe à toute explication.
■ 2° Le g'enre suprême (ou les genres suprêmes, en supposant avec Aristote qu'il y en a plusieurs irréductibles) : car on ne définit qu'à l'aide d'idées antérieures déjà connues. Il faut donc qu'il y ait à la fois certaines idées qui soient claires par ellesmêmes : autrement toutes définitions seraient impossibles. Par cette même raison on ne peut définir les idées simples ^
o3-4. Le genre et la difTérence. — La définition, ayant - pour but de nous expliquer l'essence d'un objet, et par conséquent de nous le faire reconnaître, doit rattacher cet objet à un autre que nous connaissions déjà* et dont il fasse partie, en le distinguant par an caractère connu des autres objets contenus avec lui dans le même groupe. On suppose par là que nous connaissons d'une part le genre, de l'autre la différence; mais ce que la définition nous apprend, c'est leur réunion*.
1. Il pourrait y avoir plusieurs propositions et ch. iv,g§ 7 et 8); Pascal, Art de perstcaîmplicites ; mais à la condition qu'elles se rame- der. Voy. aussi Bain, Notions ullinies.t. II, nent toutes à une seule idée. Par exemple, trad. franc., p. 25, et Cournot, Fondement des celle défiiiilion de Bossuet : • L'âme est uue connaissances, t. II, cli. xv.
substance intelligente née pour vivre dans un 4. Duhamel, Méthodes de raisonnement,
corps et lui être intimement unie. • p. 16 : « La définition est l'expression des rap-
2. Il n'est donc pas vrai de dire, avec la La- ports d'une chose avec d'autres choses con- §'uiue de Porl-Royal, que la description est nues. >
• une,'^nnition peu exacte ». 5. Sur le genre et la diffe'rence, voy, Locka,
t' * ^d,et Leibniz, nouveaux Essais, li^.lll et Leibniz, liv. 111, ch. m, g§ 10 et 11
LA DÉFUNITIION. ,4fl3
^ Exemple : Les imthématiques sont '•la science (genre) de là quanlHé (diflerence).
On voit en quoi consiste la règle qUiVéïit, qu'on définisse par le genre et la différence ..• ce n'es^ pas là seulement une règle, un précepte; c'est Tessence de la défmitionrGe n'est pas, comme Ta dit la Romiguière, une espèce àe définition' : c'est la loi universelle de toute définition. Ainsi définition réelle, définition nominale, définition causale ou génétique, définition à priori ou Si posteriori, analytique ou synthétique, toutes, pour être une définition, doivent contenir un attribut complexe dont la première partie représente le genre et la seconde la différence. C'est ce qu'on voit dans les exemples mômes cités par la Romi- 'gnière. '
On ajoute d'ordinaire, pour plus de précision, deux termes aux conditions précédentes. Il nesuffit pas de définir parle genre et la différence, mais par le genre prochain (genusproximum)* et la différence spécifique (per differentiam specificam). Que signifient ces deux expressions?
• Nous avons dit plus haut (317) que les notions générales se contiennent et s'enveloppentles unes les autres, selon leur ordre de généralité ou d'extension, et que l'on peut se représenter h. série des concepts comme une pyramide dont la base se compose des individus, et qui au sommet se termine par la notion la pliis simple de toutes, qui sera, suivant les uns, la notion d'éfre, suivant les autres, la notion de quelque chose. Dans cette hiérarchie de concepts, chacun des termes inférieurs participe au^ qualités des termes supérieurs en y ajoutant quetque élément nouveau.
Définir, c'est déterminer la place d'un concept dans cette hiérarchie, c'est indiquer à quel genre immédiatement supérieur il faut se rapporter. C'est ce qu'on appelle le genre prochain. € Le genre prochain contient virtuellement renonciation de tous les caractères dx^s genres plus élevés. Soit, par exemple, ce tableau de classification :
1. La Romiguière, Leçons de philosophie, des connaissances, t. II, p. 39. Suivant lui,
**a ^Ik ,o, ■ . , P"'"" aPPliqu'^r la règle il faudrait dire .
X. Uberweç, p. 132, critique le genus « L'iiumme est un maiumifère raisonnable, j
troxtmum ; Coarnot également, FondemeiUe Cette objection nous paraît peu fondée
/■ Vëgdtaox Etro» J /" Invertdbrëii
ttgêaiti» il / Poissons
\Animauxt l Reptiles
l YerUbrét < Oiseaux
/Célacës i I Ongulés
\ Mammtfires <
/ Edentés 1 Rongeurs
/Marsupiaux /
1 1 Amphibîa
i OnguicuUt < Carnassiers ^ Carnivores ! Digitigrade
\ J Quadrumanes] Insectivores j PlantigradM
f Bimanes. f f
* \Cheiroptèrei\
Et soit à définir le mot digitigrade : on dira qu'un digitigrade est un Carnivore. Ce mot Carnivore représente à lui seul tous les caractères des groupes plus généraux dans lesquels il rentre, par exemple, des carnassiers, des onguiculés f etc. (Duval-Jouve, Logique, part., II ch. ii.)
« Cependant, dit avec raison le même auteur, c'est là plutôt un conseil qu'une règle absolue... Seulement, plus le genre serait éloigné, plus la différence deviendrait longue à énumérer. »
Quant à la différence spécifique {Sia^fopi «Sottoiôc), ce terme veut dire que la difféience doit être une vraie différence. Il ne suffît pas qu'elle soit propre, il faut qu'elle soit spécifique ; car dans la langue scolastique le propre n'est pas la différence (318). On ne définirait pas l'homme en disant : animal qui rit, animal risibile, quoique l'homme soit le seul animal qui rie, et que ce caractère convienne à tous les hommes. Ce qui caractérise la différence vraiment spécifique, c'est d'être la première dans l'essence ; la propre n'est que dérivée. Par exemple : avoir un angle droit est la différence essentielle du triangle rectangle; l'égalité du carré de l'hypoténuse avec la somme des carrés des deux autres côtés, n'est qu'une propriété qui dépend de la différence essentielle.
La théorie qui précède est indépendante des vues que l'on peut avoir sut' la manière de former les définitions. De quelque manière qu'on les forme, elles sont soumises aux lois précédentes, de même que les propriétés des figures géométriques restent les mêmes, quelque origine que l'on prête à ces notions. Entrons maintenant dans l'analyse des différentes espèces de définitions.