LA DEFINITION
de mot n'explique que la pensée de celui qui parle, la conception qu'il a dans l'esprit ; et, cette définition une l'ois accordée, il Teste encore à savoir quelle est la nature de la chose définie. Ainsi un matérialiste et un spiritualiste qui discuteront en- <Semble peuvent très bien s'accorder d'abord sur le sens du mot âme et convenir qu'ils entendront tous deux par là le prmcipe de la pensée. Reste à savoir quelle est la hature de ce principe; et les uns pourront dire que c'est une substante matérielle, les mitres une substance spirituelle. Mais s'ils n'avaient pas cora- «lencé par définir les mots, ils n'auraient pas su de quoi ils parlaient, ni ce qu'ils cherchaient. < '"'/'!/'
Tous les logiciens sont d'accord pour reconnTiîtr6''qtie l'une des causes principales des so\)\nsmes est Vambigrtîtê des termes. Tous les mots dont nous nous servons' nous oht été enseigné^ par l'usage, par la pratique, par l'imitation. Nous les avons répétés instinctivement et sans y penser, dans les 'circonstances à peu près semblables à celles où nous les avons entôhdus, et paf 'conséquent sans nous rendre compte dés idées Complexes contenues dans chacune de ces expressions. Quoi, d'étonnant si nous raisonnons mal sur des notions aussi mal déte'rrrtinées? La définition des mots a pour objet de déterminer le sens que nous attacherons à chaque mot et les conceptions qu'il re{iréserite. Or toute conception, à moins d'être contradictoire, est . Un acte légitime de l'esprit, tant que nous nous' cbtiteiitông de l'allirmer comme un acte de notre esprit. C'est eu ce' sens que la définition est libre. Spindsa était sans doute'' Irèé "autoi'isé à limiter le sens du mot substance à « ce qui est en/soi et conçu par soi », c'ést-à-dire à Dieu; mais ayant pris ce' mot' dans ce sens, qui lui était personnel, il n'avait |)a's'lé droit' de conclure que, dans le sens adopté par les autres philosophes, il n'y a qu'une seule substance. Il confondait donc là définition tfé| clipse avec la définition de mot. ' ' . i ,
Duval-Jouve dit que ce qui est librcj ce n'est pas l'a défini i ion, c'est la dénomination : je suis libre sans doiite, dil-il, de donner tel nom que je voudrai h tel ou tel objet; mais bipiiser un objet, ce n'est pas le définir. — ^^Sans aucun doute; aussi n'estce pas là (ie qu'on entend par définition de mot. Par exemple, je trouve une nouvelle substance et je ï appelle Thallinm, une nouvelle planète, et je l'a[»pelle Neptune : personne n'appellera cela une définition. Mais il est des mots que personne n'a inventés et que tout ie monde emploie; or j'ai le droit de de-
-WS LOGIQUE.
mander quel sens est attaché à ces mots, ei chacun a le droit ck restreindre tel mot à tel ou tel sens convenu (sauf les protestations de l'usage). Ainsi l'un dira que la liberté est la plus belle chose du monde; l'autre dira qu'elle est odieuse : ils parlent da deux choses différentes : car l'un entend par là le droit légitime, et l'autre l'anarchie. Dans le sens que chacun donne à ce mot, ils peuvent avoir tous deux raison.
De plus, il y a beaucoup de mots qui ont une clarté suffisante au point de vue pratique, et qui deviennent obscurs et vagues quand on veut les employer dans un sens scientifique: par exemple, passions, notions, actions, etc. Pourquoi ne me serait-il pas permis d'en limiter le sens à tel ordre de faits plutôt qu'à tel autre?
Une des causes qui ont provoqué les objections contre la théorie précédente, c'est l'erreur qui consiste à voir dans les définitions géométriques des définitions de mot. Là où précisément les mots ont le sens le plus déterminé, il serait sans doute absurde de dire que les définitions sont libres : de ce qu'il s'agit de choses idéales, il ne s'ensuit pas que ce ne soient pas des choses*.
11 n'en est pas de même des vraies définitions de mot. Elles ont lieu précisément quand le sens des mots n'est pas déterminé, et pour fixer d'un commun accord celui dans lequel on les entendra.
Leibniz et Spinosa* ont maintenu la distinction entre la définition de mot (nominale) et la définition de chose; mais ils l'ont expliquée d'une manière plus profonde que les logiciens de Port- Royal.
On éclaircira encore la distinction précédente en disant que, dans toute recherche, il faut partir de la définition nominale (savoir de quoi on parle) pour aboutir à la définition réelle. En effet, si je savais d'avance ce qu'est la chose, je n'aurais pas besoin de la chercher; et si d'un autre côté je ne savais pas reconnaître cette chose, ni ce que son nom signifie, je ne saurais ce que je cherche. En ce sens, les définitions nominales correspondent à ce que Leibniz appelle quelque part des définitions provisionnelles ou provisoires.
Les définitions nominales seront donc aux définitions réelle*
i. Paicai, de l'Esprit géométrique (édition t. II de notre édition); et Spinosa, delà Ré» Bavet), Toy. la note du commentateur, p. 380. forme de l'entendement (éa. Saisset, L II> fk t Leibniz, Méditation» mr le* idée» <r- 517, 309).
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à peu près ce que sont les classifications artificielles aux classifications naturelles (sect. II, ch. ii).
337. Antres divisions des déGnitions. — Indépendam* ment de la distinction précédente, qui est fondamentale, on a encore divisé les définitions de la manière suivante :
i° Definitio substantialis et definitio genetica vel causalis.
— La définition existentielle ou substantielle expose la nature actuelle de la chose : la définition causale ou génétique en explique la possibilité ou l'origine. — Suivant la Romiguière, la de^mition causale est la seule instructive. Si l'on veut définir, par exemple, le papier, on ne nous apprendra pas ce qu'il est en disant « que c'est un corps blanc, mince, léger, propre à recevoir les caractères de l'écriture, > ou en disant : t C'est une subslance composée d'hydrogène, de carbone, etc. »; mais il faudra dire : « C'est du linge mis au pilon, réduit en pâte, etc. »
— Cette opinion est évidemment trop absolue ; car le choix de la définition dépendra de l'usage que l'on en veut faire. Pour le chimiste, c'est la seconde qui est la bonne ; pour l'acheteur qui s'adresse au papetier, c'est la première. La troisième ne satisfera que l'industriel *.
2° Definilio essentinlis et defmilio accidentalis. — La première définit par les caractères constitutifs; la seconde, par les modes, mais par des modes qui n'appartiennent qu'à l'objet défini, c'est-à-dire par les propres.
S' Definitio analylica et definitio synthetica. — La première ne fait qu'analyser et éclaircir une notion reçue; la seconde y ajoute des éléments nouveaux. Par exemple, si on veut définir le style, on peut vouloir simplement exprimer l'idée que tout le monde attache à ce mot, et l'on dira : a Le style est l'art d'exprimer sa pensée en écrivant » ; ou bien on cherche à caractériser le style par des caractères que tout le monde n'aperçoit pas, et l'on dira avec Buffon : « Le style est l'ordre et le mouvement que l'on met dans les pensées. »
A'Définitionsinductiveseldéfinitionsdéductives. — M. Al. Bain {Logique, t. II, i, iv) distingue des définitions inductives, obtenues par la généralisation * , et les définitions déductives, qui
1. Cette opinion de la Romiguière est très ticulières qui rentrent dans la notion > ; l'autra bien discutée par Gibon, Cours de philosophie négative, qui consista < à réunir tous les ca> (t. Il, p. 34). particuliers compris sous la nolion opposée ».
2. Suivant Bain, les définitions s'obtienni'nt C'est à peu près la méthode que suivait Socrat* p«r une double méthode : l'une positive, qui et qu'Aristote appelle ETtaYWYïJ
consiste à < rassembler toutes les choses par-
consistent à décomposer les idées: c'est ce qui a lieu, par exemple, en géométrie, où, les notions complexes étant un résultat de la œn-' struction, il suffit pour les définir d'énumérer les éléments dont elles sont composées; par exemple, à l'aide des idées de ligne, d'angle, de trois, nous avons construit l'idée de triangle : nou^ n'aurons pour le définir qu'à décomposer ces différentes idéfo. et nous dirons : « Le triangle est une ligure à trois angles et à trois côtés. » Cette définition est analytique, puisqu'elle ne fait que tirer de la notion ce qui y est contenu ; mais elle suppose un acte de synthèse, par lequel l'esprit a rapproché ces divers éléments pourconstruire la notion.
' 338 Des déGnitions géométriques et des définitions empiriques. — De la distinction précédente se tirent les caractères qui séparent les définitions mathématiques elles déùmiionseînpinques,\es premières propres aux sciences exactes, le^ secondes aux sciences physiques et naturelles*. Les unes, étant le résultat de la construction, c'est-à-dire obtenues par un acte libre de l'esprit, sont nécessaires et absolues .-je suis sûr qu'elles contiennent tout ce que j'y ai mis, et rien autre chose que ce que j'y ai mis. Au contraire, les délinitions physiques et émpiiiques sont conti7igenteSy et, comme dit Leibniz, •provisionnelles ; car je ne suis jamais sûr qu'un fait nouveau, qu'un cas' inconnu ne viendra pas modifier l'idée que je me suis formée d'un genre ou d'une espèce.
339. Fautes de la définition. — 1° Définitions trop larges ou trop étroites (definitio latior, angustior). Exemples : de définitions trop étroites : Orator vir bonus dicendi peritus; troi^ larges : Uhomme est Vimage de Dieu.
2' Définitions surabondantes (definitio abundans) : celles qui accusent plus de caractères qu'il n'est nécessaire.
3 La tautologie {idem per idem). 1 La lumière est le mouvement luminaire d'un corps lumineux. > (Pascal, de V Esprit géo» métrique.) • ^° ObscuTîim per obscurius. Exemple : définitions du rire*.
1. Liard, des Déftnitlons géométriques et exemple,! le comique, dit Zeising, est un riCM
dt» définitiont empiriques. Paris, 1873. dans la forme d'un objet fini en coniradictioa
â. Vov. Léon Dumont, let Causes du rire avec lui-raèrae ». C'est, suivant Schlegei, « «
XiSC^, où l'auteuT résume (p. 31) l'is diverses négation de la vie infinie, la suhjectivité M
lîéilnitiong des philosophes «Uemands. Par contradiction avec elle-même. »
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5" Le cercle (ûftrspov it/jotI/jov), qui consiste à définir une chose par une autre, et celle-ci par la première. Exemple : La grandeur ou quantité est ce qui est susceptible fV augmentât iorî ou de dimi"^ nutlon. Cette définition est un cercle ; car on ne peut concevoir, l'augmentation et la diminution autrement que par la notion de, quantité.
6° Définition par métaphore : Cicéron en donne un exemple agréable dans les Topiques {\ii). Aquilius, jurisconsulte, quand on lui demandait ce que c'était que le rivage, répondait que c'était l'endroit oîi les flots viennent se jouer, quâ /luctws alluderet. N'est-ce pas, dit Cicéron, comme si l'on définissait l'adolescence la fleur de l'âge, et là vieillesse le couchant delà vie: florem œtatis, occasum vitœ? Un autre exemple est îa définition des pythagoriciens : La justice est un nombre carrée
7" La définition par négation consiste à définir une chose en disant, ce qu'elle n'est pas ; comme si je demandais ce que c'est que la justice, et que l'on répondit : « C'est tout ce qui n'est pas injuste. » Cette définition n'apprend rien, et, en outre, elle est un cercle; car je ne sais pas ce que c'est que l'injuste, si je ne sais pas d'abord ce que c'est que la justice *.
340. Règles de la défliiltion. — Ces fautes contre la définition nous en donnent les règles. Elles sont ainsi résumées par Bossuet :
( 1° La définition doit être courte, parce qu'elle ne dit que le genre et la différence essentielle ; 'i" claire, parce qu'elle est faite pour expliquer; S" égaleau défini {adéquate), sans s'étendre ni plus ni moins, parce qu'elle doit le resserrer dans ses limites naturelles. »
Cette troisième condition est la seule qui soit essentielle el absolue : les deux autres ne sont que relatives. Mais il est évident que pour qu'une définition soit bonne il faut qu'elle soi' réciproque (333), c'est-à-dire « qu'elle se convertisse avec le défini par la conversion parfaite », en un mot, comme on le disait dans l'école, qu'elle convienne à tout le défini, et rien qu'au défini : omni et soli definito.
]4ti. Règles pour rasage des définitions. — Outre 1
es
1. Sur ces fautes de définition, voy.Uberweg, Logik, | 62. et Reiffenberg, Principes de Logiauf (Bruxellei, 1833), p. 4 et suiv.
412 LOGIQDE.
règles précédentes, qui ont rapport à la définition en elle-même, ily en a d'autres relatives à Vusage des définitions ; elles ont été données par Pascal dans son traité de VArt de persuader. Nous les exposerons plu^ loin dans la théorie de la démonstration (ch. IV).