‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 132 sur 313 · DE L'INDUCTION · texte numérisé non relu

DE L'INDUCTION

pratique? Sans doute', c'est le mélange de la déduction et de l'induction qui contribue en grande partie à la solidité du résultat. Mais si l'induction qui fournil la matière sur laquelle travaille la déduction était une opération arbitraire et défectueuse, tout ce que l'on bâtirait dessus serait incertain. On a bien dit que l'induction, même la plus assurée, ne donne jamais que la plus haute probabilité, laquelle n'est jamais absolument égale à la certitude. Gela déjà est contestable : mais lors même qu'on accorderait que la certitude de l'induction n'est pas la certitude spéculative absolue (telle qu'est par exemple la certitude mathématique), on peut affirmer qu'elle équivaut pratiquement à une certitude véritablement absolue. Y a-t-il rien au monde de plus sûr pour moi que l'assuraace que je mourrai un jour? Qui oserait dire que ce n'est là qu'une probabilité? Et d'ailleurs, lors même que, par un scrupule de logique, j'appellerais cette sorte de certitude une probabilité infiniment grande, il reste toujours à se demander comment je puis m'élever à une telle probabilité, le nombre des expériences qui ont été faites jusqu'ici n'étant après tout qu'un nombre fini, tandis que je n'affirme ma mort future que parce que je l'affirme de tous les hommes, c'est-à-dire. d'un nombre indéfini d'êtres sur lesquels l'expérience n'a pu encore être faite. La question est donc toujours la même.

372. Solution écossaise. Le principe de la constance et de la généralité des lois de la nature. — La solution donnée généralement à cette question est celle qui a été proposée par l'école Écossaise, et en particulier par M. Royer-Gollard; elle consiste à dire que l'induction repose sur uns majeure sous-entendue, qu'on appelle principe mductif, et qui est le principe de la stabilité et de Vuniversalité des lois de la nature *. Voici comment Royer-Gollard expose cette théorie :

Le principe de Vinduction repose sur deux jugements : L'univers est gouverné par des lois stables, voilà le premier. L'univers est gouverné par des lois gpiiérHies, voilà le second... La stabilité des lois delà nature fait qu'une seule succession bien constatée devient une proposition éminente, comme dit Bacon, un lieu élevé, une tour du haut de laquelle l'esprit embrasse une multitude d'événements «tans une durée illimitée. — Si les lois de la nature n'étaient pas générales, la coniiaissanc« humaine serait bornée aux individus qui auraient été soumis à l'expérience. Maif les mêmes lois régissant les individus semblables, et la similitude extérieure étant le signe constant de la similitude intérieure, la variété diminue, et Tesprit finit par la resserrer comme dans une poignée, manipuli instar, dit encore Bacon.

1. Ce n'est en réalité ni Raid, ni Royer-Col- dit-il, a pour fondement ce principe extrâim-

lard qui ont proposé et formulé les premiers ce ment simple : que l'univers est gouverné JMU>

principe : c'est Gravesande (Introduction à des lois générales et constantes. » la' philosophie, ch. xvi, 1736) : c L'analogie,

Cette théorie si vantée doit-elle être admire sans restriction? Nous ne le pensons pas ; et des objections valables , selon nous, ont été élevées contre elle.

11 est impossible, dit M. Waddington, de donner même l'apparence de la ri* gueur aux raisonnements que l'on prétend construire avec le principe d'induction, et si l'on avait essayé de les mettre en forme, on aurait reconnu aussitôt combien ils sont défectueux. Que contient en effet celte prétendue majeure : Les lois de la nature sont générales et stables? Cela veut dire que la nature est soumise à des lois, et pas autre chose. Or, avec une telle proposition, le plus habile logicien ne saurait démontrer la vérité d'une seule loi. Prenons pour exemple celte proposition : tous les corps tombent. Nous donnera-t-on pour un raisonnement valable le sophisme que voici: La nature est soumise à des lois; or quelques corps sont tombés; donc, c'est la loi de tous les corps de tomber. {Essais de logique, p. 245.)

Dira-t-on pour répondre à celte objection que le syllogisme inductif n'est pas le syllogisme ridicule et vide dont on donne ici un exemple, mais qu'il doit se formuler ainsi : « Nous avons constaté telle loi par l'expérience; or, toute loi est universelle : donc celte ioiestuniverselle, par conséquent elle vaut pour tous les lieux et pour tous les temps. » C'est bien ainsi que l'entendait Royer-Collard : « Les lois, dit-il, connues dans un seul cas, le sont dans tous les cas parfaitement semblables. » Mais ne voit-on pas que dire que tel fait est une loi, c'est déjà induire? car la question est précisément de savoir si telle succession bien constatée est une loi : une fois cela accordé, dire que celte loi est universelle et stable n'est plus qu'une tautologie et ne sert à rien pour justifier l'induction.

On n'aura pas davantage avancé la question en décomposant le principe général de la stabilité des lois de la nature en deux autres principes : le principe des causes efficientes, et le principe des causes finales*. Ces deux principes peuvent servir à expliquer comment et pourquoi nous croyons à l'existence et à la permanence des lois dans la nature, mais ils ne servent à rien pour résoudre le problème logique pose, à savoir, coimnent, de quelques cas parliniliers, nous concluons à l'exislenfi^ d'une certaine loi : In difficnlté reste la même qu'auparnvanl. Counnent puis-je savoir que tel faitestune loi? — C'est l'expéiience qui en décide, dira-t-on. — Mais l'expérience ne lait que multiplii'r les cas particuliers; et je demande toujours à quel signe vous r«'ronnaîtrez qu'un fait cesse d'être accidentel et devient une loi générale. — C'est par la répétition, dit-on. — Mais quelle est donc la vertu de la répétition? Kl qu'est-ce que le nombre des cas répétés en comparaison de l'infini que j'affirme lorsque l'induction est

i* V«y. Lachelier (fondement de ïinduction\.

Mit

KL. L"INDL'CT10N.

faite? Ainsi la diaicullé demeure toujours. Comment résolverons*

oous cette difficulté?

373. Théorie de l'indaction. — On demande oomment, d'un certain nombre d'expériences, nouspouvonsconclureàune loi générale, universelle et sans exception: par exemple comment ayant vul'eau bouillir sous une pression barométrique constante de 76 cent., et le thermomètre plongé dans cette eau s'élever à un certain niveau (que nous appelons 100 .legrès),nous pouvons conclure que toutes lesfois que l'eaubouillira, lacolonnelliermométrique monleraaumême niveau. C'est là, en etîet, un problème; car quoique ce phénomène se soit reproduit souvent jusqu'ici et même toujours, ce n'est, après tout, qu'un petit nombre d expériences relativement à l'infini. Or, c'est l'infini que nous affirmons en disant que, partout et toujours, ce fait se reproduira.

Si l'on y réfléchit, on verra que la vraie difficulté n'est pas de conclure du passé à l'avenir, c'est d'interpréter les faits passés. Il ne s'agit pas de savoir si telle loi, une fois constatée, sera stable et immuable (cela est accordé); mais si tel phénomène est l'expression d'une loi. Il ne s'agit pas de savoir si les mêmes causes produiront les mêmes effets (ce qui est accordé), mais si tel phénomène est cause, et tel autre est effet. Par exemple, j'accorderai que l'ébuUition de l'eau fera toujours monter la colonne thermométrique jusqu'à un niveau que j'ai appelé 400 degrés, si j'accorde que, dans les expériences que j'ai faites, c*est l'ébuUition qui a déterminé le thermomètre à monter à tel niveau. Or, c'est là toute la question : car si, dans les expériences faites, j'affirme qu'il y a là une loi, l'induction est faite par là même : l'induction à l'avenir et à tous les temps n'est plus qu'une conclusion. En effet, nous pouvons poser comme principe cette maxime : ( Les mêmes causes (dans les mêmes circonstances) produisent les mêmes effets, k Ce n'est là qu'une variante du principe de causalité. Or, l'ébuUition de l'eau est cause; l'ascension du thermomètre à 100 degrés est effet' ; donc la même cause (l'ébuUilion)

1 Nous avioas déjà eraplovd cet exemple môme niveau quand elle bouillira. L'ébullitio»

dans notre li^re dos Causes finales. On nous e»t un fait ; l'ascension de la colonne therrno-

a objecte que c'était une tautologie; car, dit- métrique en est un autre : il n est nu.lcmcnt

on 100 detrrés élant, par défuiitiun, la tempe- dit que ces deux faiU s accompagneront tou-

ralure de l'eau bouillante, dire que l'eau bouil- jours; c'est une liaison constatée par 1 expo-

lira tcuiours à 100 detrrés, c'est dire qu'elle rience, mais qui pourrait manquer si 1 indt-.ctiv>ii

bouillira quand elle bouillira. Mais c'est là une n'était pas légitimé. Il ny a pas la ombre de

confusion d'idées. Sans doute, dans l'usage, le Uutologie. . .

terme de 100 degrés est devenu synonyme de 2. Pour parler avec précision, il serait mieux

température de l'eau bouillante : mais prirai- de dire que l'ébulliiion de . eau et 1 ascensioa

tivemcnt 100 degrés ne représentent qu'une de la colonne tbermométrique s«>it les deux

division du thermomètre; dire que l'eau bouil- effets d'une même cause : mais nous jonvenoos,

lira toujours à 100 degrés signifie donc qu'elle pour abréger, d'appeler du nom de cause le

fera toujours monter le ihermonièlre au premier pliénomène par rapport mi second.

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produira toujours le même effet (l'ascension). Ce n'est plus là qu'un syllop^isme, r^ais toute l'induction est déjà dans la mineure: -â savoir, que, dans les cas observés jusqu'ici, l'ébullition était cause et l'ascension effet; en d'autres termes, que ces deux phénomènes étaient liés par une loi. C'est cela même qu'il faut démontrer pour établir l'induction sur un fondement logique.

Pour le démontrer, je raisonne ainsi : supposons que le rapport en question ne soit pas une loi. Qu'est-ce à dire? C'est que l'ébullition n'est pas cause, et l'ascension n'est pas effet. S'il en est ainsi, le rapport entre les deux phénomènes ne serait qu'accidentel; il serait apparent, mais non réel; il serait fortuit, mais non nécessaire, en d'autres termes, il serait l'efTet du hasard. Si le rapport de rébulliti(m de l'eau à l'ascension du thermomètre n'était pas une loi de la nature, il faudrait supposer que, tandis que certaines causes font bouillir l'eau, d'autres causes, sans aucun rapport ni accord avec les précédentes, font monter le tube thermométrique toujours au même niveau ; car si l'on accordait qu'il y a quelque rapport constant entre ces deux ordres de causes, on accorderait par là même qu'il y a une loi. Si je doute qu'il y ait une loi, c'est donc que je ne me refuse pas à croire que le hasard pourrait produire une coïncidence constante aussi extraordinaire; or c'est justement ce qui nous paraît impossible : et c'est là le vrai principe inductif, à savoir « que toute coïncidence constante a une cause précise et déterminée, ce que nous exprimons en disant que c'est une loi.

Quelle différence, en effet, y a-t-il entre ces deux propositions si différentes : « l'eau bouillante fait monter la colonne thermométrique jusqu'à un niveau fixe appelé 100 degrés » et cette autre : € une éclipse est le présage d'une calamité politique »? La différence, c'est que, dans le premier cas, lacoïncidence est constante et sans exception, et que, dans le second, la coïncidence ne se rencontre pas toujours. Or, le hasard peut bien amener quelquefois, souvent, si l'on veut, une coïncidence entre une éclipse et un fait aussi fréquent que le sont des malheurs publics : mais la raison se refuse à croire que le hasard puisse amener une coïncidence constante et sans exception. Cette coïncidence doit avoir sa raison d'être, c'est que l'un de ces phénomènes est la cause de l'autre ou qu'ils ont une cause commune : en un mot, c'est une loi'.

1. Nou» avions exposé déjà celte théorie de Identiques dans un philosophe allemand distingué

l'iiiduction dans notre livre des Causes finales, du xviii» siècle, Mendelsohn.» Hume a demandé,

(ap[)endicc, I, p. 607| Depuis, nous avons eu la ditcephilosophe.d'après quel motif nous somme»

Mlisfaclion de la retrouver en termes presq»-) «ulorisés â conclure de l'expérience passée k

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