XXIV. Cryptogami
408. Classifications natnrclles. — Les mélhodes artificielles, nous venons de le voir, sont donc un moyen de reconnaître les plantes, les animaux, les minéraux d'après leurs caractères visibles. Les méthodes naturelles sont le moyen d'en connaître la véritable nature et les véritables rapports. Linné luimême, dont le système est du premier genre, a très bien marqué la différence des deux méthodes :
La méthode naturelle, dit-il, a été le premier et sera le dernier terme de la botanique (primus et ultimus finis botanices), le premier et le dernier but des désirs da botaniste (pnmum et ullbnum desideratum botanici). La méthode artificielle n'est qu'un succédané de la méthode naturelle {methodus artificialis est 4antum naturalis succedanea).
II est facile de voir pourquoi la méthode artificielle est insuffisante pour faire comprendre la vraie nature et les vrais rapports des objets. En effet : 1° Elle doit indiquer surtout les caractères visibles; or il arrive le plus souvent que les caractères les plus importants sont ceux qui sont les moins apparents.
2° Elle doit signaler les caractères qui existent en même temps dans l'objet; et de là tout ce qui tient au développement de l'être lui échappe.
3° S'il s'agit d'êtres vivants, elle ne les classe que quand ils sont morts : une multitude de signes propres à l'être pendant la vie ont disparu. C'est ainsi que les solides sont considérés presque exclusivement, et que les liquides sont mis de côté.
A° On est également obligé de sacrifier tous les caractères empruntés à la situation géographique, au milieu, etc.
C'est à ces lacunes que répond la méthode dite naturelle^ que les Jussieu ont introduite dans la botanique, et Cuvier en zoologie.
Les classifications naturelles reposent sur deux principes : 1° La comparaison générale; 2° la subordination des caractères»
4.09. Comparaison gcncrale. — i" La comparaison générale consiste à prendre en considération, non pas un seul caractère ou un seul organe, mais toubles caractères et tous les organes à la fois, et même tous les points de vue différents sous lesquels on peut considérer un même organe (situation, nombre, figure, proportion, etc.) Sans doute, nous avons vu déjà qu'il y a des méthodes artificielles qui tiennent compte de tous les organes; mais il s'agit toujours des organes visibles, saillants, abstraction faite de l'habitat, des mœurs,, des relations, etc. Or la méthode ûatureile tient compte de tous ces éléments.
410. Subordînatîou des caractères. — 2° La comparaison générale sérail encore insuffisante pour donner l'idée juste des vrais rapports des objets à classer. Car tous les organes ou tous les caractères n'ont pas la même importance. Ainsi la couleur d'un oiseau n'a pas la même importance que la forme de son bec; les instruments de défense (cornes, venin), n'ont pas la même importance que les organes de nutrition. Il ne suffit donc pas de compter les caractères ; il faut les peser, en mesurer la valeur. C'est ce qu'on appelle le principe de la subordination des caractèresy principe qui domine toute la théorie delà classification naturelle.
Le principe de la subordination des caractères consiste à les employer, comme régie de classification, dans leur ordre d'importance.
Qu'est-ce que Vimportance d'un caractère, et en quoi consistet-elle? L'importance d'un caractère est en raison de sa généralité et de sa constance. Le caractère qui sera commun à tous les végétaux sera le plus important : celui qui aura le plus de généralité après celui-là viendra ensuite, jusqu'à ce qu'on arrive à des caractères tellement fugitifs qu'ils n'appartiennent plus qu'aux individus, et ne peuvent plus servir par conséquent à la classification.
Les caractères ainsi subordonnés d'après leur ordre de généralité formeront une échelle où les caractères d'un ordre supérieur sont considérés comme dominateurs ipdLV rapport à ceux qui sont au-dessous. Par exemple, les caractères communs à tous les vertébrés sont des caractères dominateurs par rapport à ceux qui caractérisent les mammifères. Avant d'être mammifère, il faut être vertébré, et l'embryologie nous apprend que les traits caractéristiques du vertébré apparaissent dans l'embryon avant ceux du mammifère.
En appliquant à la botanique le principe de la subordination des caractères, Jussieu a fondé la classification naturelle. Le caractère le plus important dans le règne végétal, celui qui domine tous les autres, appartient à l'embryon. C'est sur lui que repose la première division en trois embranchements. Après lui viennent les caractères tirés de la présence ou de l'absence de la corolle et du mode d'insertion des é lamines : de là les classes. En troisième lieu se présentent les caractères que fournissent la structure du fruit, le nombre et la proportion des étamines,leur réunion par les anthères ou par les filets, etc. , ceux-ci ont servi
484 tOGIQTJX.
à rétablissement des familles. Enfin, viennent les caraclères tirés de la forme des enveloppes florales, des différents modes d'inflorescence, de la structure des feuilles, de la grandeur de la tige, etc., sur lesquels repose la subdivision des familles es genres et des genres en espèces.
C'est sur un plan du même genre que repose la classification des animaux.
En résumé, dit Auguste Comte, deux grandes notions philosophiques dominent la théorie de la méthode naturelle, savoir : la formation des groupes naturels, et ensuite leur succession hiérarchique. . . La formation des groupes naturels consiste à saisir entre des espèces, plus ou moins nombreuses, un tel ensemble d'analogies essentielles que, malgré les différences caractéristiques, les êtres appartenant à une même catégorie soient toujours plus semblables entre eux qu'à aucun de ceux qui n'en font pas partie... Mais la méthode naturelle est surtout caractérisée, au point de vue philosophique, par l'établissement de la vraie hiérarchie organique. De là résulte la possibilité de concevoir finalement l'ensemble des espèces vivantes disposées dans un ordre tel que l'une d'entre elles soit constamment inférieure à toutes celles qui précèdent et supérieure à celles qui suivent, quelle que soit la difficulté de réaliser jamais jusqu'à ce degré de précision ce type hiérarchique. (Cours de philosophie positive, 420 leçon).
411. Hiérarchie des g^ronpcs. — D'après ce qui précède, on voit que les êtres de la nature peuvent être distribués dans des groupes de plus en plus généraux, dont les derniers, au plus bas degré, s'appellent espèces et les plus élevés règnes. — Les degrés intermédiaires sont X^sgenres, les ordres, les familles^ les classes^ les embranchements.
412. Delà diTîsiou. — On sépare généralement en logique la division de la classification. La première se joint à la définition et appartient à la logique déductive; la seconde à la méthode expérimentale et appartient à la logique inductive. Il n'y a pas lieu d'éloignerainsil une de l'autre deux théories qui ont d'aussi étroits rapports. La division, en effet, n'est, comme le dit ûuval- Jouve, « que la contre-partie de la classification; on divise comme on classe, parce qu'on classe comme on divise; seulement, on ordonne les groupes en sens inverse; on va du générai au particulier, du genre aux espèces » {Logique, § 196)*.
Quelle différence, en effet, y a-t-il, entre dire : le règne animal se divise en quatre embranchements, ou bien dire : tous les animaux peuvent se ranger sous quatre embranchements? Qu'est-ce que diviser la philosophie, si ce n'est en classer les différentes parties?
i Uberwef (Ugik) ne sëpare pas non plus la divisiw do la classification, g 611
Cependant, comme la division peut s'appliquer à des obiels auxquels les règles d'une classificalion rigoureuse ne sont pas applicables, on a donné des règles particulières de la division Elle doit être : ioentière, c'est-à-dire que ses membres pris ensemble constituent l'extension du genre divisé; 2° opposée, c'esta-dire que l'un de ses membres ne doit pas rentrer dans l'autre- 3- graduée, c'est-à-dire qu'elle ne franchisse pas sans intermé' diaire la distance qui sépare deux membres éloignés, comme si en géographie, par exemple, on passait tout de suite des parties du monde aux cantons; A" proportionnée .-trop ou trop peu de subdivisions sont un défaut: le trop peu « n'éclaire pas assez 1 esprit » , le trop « le dissipe » (Log. de P.-Royal).
413. Diverses espèces de divisions.— On distingue les diverses espèces de divisions suivant le nombre des membres : dichotom? trichotomie, polylomie. Un exemple de dichotomie est donné par Platon dans ses dialogues du Sophiste et du Politique. Chaque membre est toujours divisé par deux. Il ne fautpas abuser de la dichotomie, quoiqu'elle plaise naturellement à l'esprit. Hegel, au contraire, a abusé de la trichotomie. Partout, il voit toujours trois parties, et, comme il s'exprime, trois moments: rien n'est plus artificiel. On ne doit pas admettre d'une manière absolue tel nombre plutôt qu'un autre, mais se proportionner à la nature de l'objet.
— En étudiant la méthode expérimcnlale, nous avons exposé par là même la méthode des sciences physiques et naturelles, car c'est dans CCS sciences que cette méthode trouve ses plus parfaites applications. Résumons en seulement les points suivants :
i" Uobservaiion est d'usage nécessaire dans toutes les sciences physiques et naturelles; mais il est certaines sciences où elle est seule applicalile et ne se joint pas à l'expérimentation : par exemple, Vastronumie, Vanalomie, la zoologie descriptive, etc.
2" L'e^pénmewia/iowestd'application en physique et en chimie, en physiol-^gie. Elle s'applique aussi à la minéralogie et même à la géologie, pour se rendre compte par analogie de la formation des minéraux et des roches.
3" Le calcid n'est pas de l'essence de la méthode expérimentale; mais il s'y joint comme un secours ouissant qui anticipe sur
l'expérience et qui en détermine àprîoriles conditions, queret périence doit ensuite justifier.
^'La classification joue surtoutunrôle dans les sciences natK* relies descriptives (zoologie, botanique, minéralogie) : elle inter< ■vient ( )n chimie parla théorie de la nomenclature.
5" h^ méthode comparative ou analogique, utile dans toutes les autres sciences, est particulièrement féconde en histoire naturelle et en zoologie. Elle implique en effet : a) la comparaison des diverses parties de l'organisme; b) la comparaison des phases de développement ; c) la comparaison des races ou variétés ; d) la comparaison delà série organique tout entière.