DE LA MÉTHODE DANS LES SCIENCES MORALES
n'est par le sens intérieur? — On observe, dit-on, les autres hommes; — soit; mais comment comprenons-nous ce qui se passe chez les autres hommes, si ce n'est par analogie, et par comparaison avec nous-mêmes? D'ailleurs, il n'est point nécessaire que les phénomènes de conscience soient observés au moment même où ils ont lieu : il suffit de s'adresser au souvenir. Par exemple si je demande à quelqu'un de distinguer une sensation venue du dehors (l'éblouissement causé par un éclair) et une action dont il est l'auteur (un acte de charité), il est évident qu'il me comprendra : il a donc un moyen de distinguer lun de l'autre.
2° On ne peut arriver par cette méthode subjective, nous diton, qu'à des distinctions purement littéraires et morales, et non à des lois scientifiques.
Réponse : Il est possible qu'il ne soit pas facile en psychologie d'établir des lois comme en physique. Mais une description exacte des faits, telle qu'elle a lieu en histoire naturelle, aurait déjà son prix : et d'ailleurs c'est à la science elle-même de montrer ce qu'elle peut nous donner. En réalité, quel homme instruit en philosophie osera soutenir que le Théétèle ou la République de Platon, le Traité de Vâme d'Aristote, le traité des Passio)is de Descartes, \r Recherche de la vérité de Malebranche, VEssaisur V entendement humain de Locke, les Nouveaux essais de Leibniz, la Critique de la raison pure de Kant, VEssai sur les facultés intellectuelles de Reid, la Philosophie de V esprit humain de Dug. Stewart, VEssai de Psychologie de Maine de Biran, le traité des Facultés de Vâme d'Adolphe Garnier, les ouvrages d'Ilamilton, de Brown, de Mill, de Bain, que tous ces ouvrages, dis-je, ne nous ont rien appris sur l'esprit humain?
3" La méthode d'observation subjective conduit à des résultats arbitraires et à de fausses généralisations. En effel, le philosophe qui n'étudie que lui-même se forme un type de l'humanité sur ce qu'il a observé en lui; mais lui-même. n'est qu'un individu; il généralise donc des états individuels; en outre, il est un philosophe, c'est-à-dire un homme dans des conditions tout à fait particulières et qu'on peut presque appeler artificielles. Ce n'est pas l'homme en général qu'il observe en lui-même : c'est l'homme civilisé, et l'homme philosophique.
Réponse : S'il n'y avait jamais eu qu'un seul philosophe dans le monde, l'objection serait fondée; mais tous les philosophes se contrôlant et se rectifiant les uns les autres, et proposant leurs observations aux autres hommas qui peuvent aussi les contrôler
et les rectifier, la science résulte de ce contrôle réciproque ; et il n*est interdit à personne d'opposer son témoignage à celui des philosophes.
417. Psychologie objectîTe. — Ce qui est vrai, c'est que la psychologie serait une science incomplète, si à l'observation de soi-même on ne joignait l'observation extérieure des autres hommes, et si à la psychologie subjective ne venait se joindre ce que l'on peut appeler la psychologie objective. Mais cette psychologie objective elle-même serait inintelligible el impossible, si elle ne se fondait sur la psychologie subjective : car ce n'est que par comparaison avec nous-mêmes que nous pouvons comprendre quelque chose à ce qui se passe dans l'esprit des hommes. — La psychologie objective comprendra par exemple : la psychologie animale ou l'étude des facultés des animaux ; la psychologie ethnologique ou l'étude des facultés dans les diverses races humaines ; la psychologie morbide, qui traite des altérations de nos facultés; la psychologie physiologique,(ims^occuTpe des rapports du physique et du moral, etc.
418. JExpérîmentation en psychologie. — On vient de "voir que l'observation est la méthode de la psychologie : mais on peut se demander si elle est capable d'expérimentation. Est-fl possible d'opérer sur les phénomènes psychologiques, comme on fait dans les autres sciences, pour les isoler, en modifier les circonstances, en supprimer les causes présumées, etc.?
L'expérimentation est, sans doute, plus difficile en psychologie que dans les sciences physiques et naturelles, mais elle n'est pas impossible. Le sujet peut se mettre lui-même dans les circonstances où il sait que les phénomènes se produiront, pour les mieux étudier. Il peut faire un raisonnement pour étudier l'opération du raisonnement ; il peut exercer un sens dans des conditions différentes pour en dévoiler les habitudes diverses. Dans certaines opérations mixtes, touchant à la fois à l'âme et au corps (par exemple la vision), la physiologie vient prêter son secours à la psychologie par ses expériences ; mais la psychologie y a sa part, car c'est toujours l'étal de conscience qu'il s'agit d'observer et d'interpréter. Une science récente, lapsychofhysijqne a commencé à appliquer la méthode expérimentale à ces phénomènes mixtes (73, 74), et est arrivée à quelques réfullals intéressants \
i. Vo) fUbot, la Psychologie aUetiumi*.
MÉTRODE DES SCIENCES MORALES. *9ï