LA CRITIQUE HISTORIQUE
géologie, par exemple, les faits actuels sont les signes des faits passés : la présence actuelle des coquillages sur les montagnes est le signe de la présence de la mer dans les mêmes lieux, à une époque antérieure. En un mot, si l'induction, comme l'appelait Bacon, est l'interprétation delà nature, la méthode historique est l'interprétation du témoignage humain.
437. Certitude de Thistoire. — On peut donc dire que l'histoire est une science inductive : mais quel degré de confiance mérite l'induction historique? On a élevé bien des doutes contre la certitude de l'histoire. Volney, par exemple, l'a réduite à très peu de chose et a professé une sorte de scepticisme historique très exagéré*. On a représenté l'histoire comme un tissu de mensonges, on a dit qu elle était « l'art de choisir entre plusieurs choses fausses celle qui ressemble le plus à la vérité » (J.-J. Rousseau, Emile^ liv. IV). Pour établir ce scepticisme, on s'est autorisé des erreurs inévitables qui sont toujours mêlées à la science du passé. Néanmoins il est impossible de nier qu'il n'y ait en histoire un fonds de vérités incontestables, aussi certaines que toutes celles qui sont dues au raisonnement ou au témoignage des sens. Après ces faits absolument certains, il en vient d'autres moins certains, mais encore probables, d'autres vraisemblables, d'autres douteux : c'est à la critique historique de fixer ces degrés.
Dans tout événement historique attesté par un auteur il y a trois choses à distinguer : 4° \q, fait lui-même; 2° les circonstances du fait; 3" le jugement des témoins (Daunou, Cours d'études historiques^ t. l, ch. i *). Pour ce qui est du jugement du narrateur, il faut le mettre à part : car ce jugement n'influe pas sur la réalité du fait ; tout au plus sur les circonstances. Quant aux circonstances, il peut y avoir une part légitime à faire au doute et à la critique : mais ces deux éléments écartés, on peut dire que, dans un très grand nombre de cas, le fait en lui-même reste à l'abri du doute. Par exemple, on peut juger les événements de la Fronde de bien des manières; on peut raconter aussi de bien des manières diverses les circonstances particulières et plus ou moins secrètes des faits; mais l'enlèvement de Broussel, la journée des Barricades, la prison
\. V«lney, Leçoru sur l'histoire, Œuvres, historiques de Uaunou (1842) ccnlient un 4. VI. traité complet el achevé de critique hisloriqiM
2. Le premier volume du Court d'étude* dont notre chapitre n'eit que l'aDal}»»
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des princes et le combat du faubourg Saint-Antoine sont des faits hors de doute.
^âS . Application dn calcul des probabîlilcs. — Nous avons déjà dit plus haut (447) que l'on a essayé d'apphquer le calcul des probabilités à l'appréciation des faits historiques, en se fondant sur ce principe général que le témoignage perd de son poids à mesure que le nombre des intermédiaires augmente. La Fontaine, dansune desesfables(^esFemwesei/e5'ecre^,VIlI,6),nousraontreenaction ce grossissement successif de l'erreur à mesure que le témoignage passe de bouche en bouche. Ce principe posé, voici comment on raisonne. Supposons que le rapport du mensonge au témoignage véridique soit pour chaque homme comme 1 est à 10 : la véracité du premier témoin sera donc égale à la fraction 9/10. Que ce premier témoin transmette le fait à un second, le témoignage de celui-ci ne sera que les 9/10 du précédent, par conséquent les 9/10 de 9/10. En appliquant le même raisonnement au troisième, au quatrième et ainsi de suite, la probabilité va s' exprimant par une suite de fractions dont le numérateur 9 et le dénominateur 10 seront successivement élevés chacun à la 3% 4% 5' puissance; dès que vous aurez six intermédiaires, la fraction ne sera plus que de 47/100, c'est-à-dire moins de 5/10, ou d'une demie : il y aura donc plus de chances pour la fausseté que pour la vérité. On comprend qu'à la longue, et même en un temps assez restreint, la chance de vérité deviendra tellement faible qu'elle sera en quelque sorte annulée. A la vérité, cette conclusion ne s'applique qu'au cas d'un témoignage unique qui se transmettrait de père en fils, mais toujours d'un seul à un seul; et le calcul précédent doit être corrigé quand il s'agit, comme presque toujours, de témoignages simultanés plus ou moins nombreux ; dans ce cas le décroissement serait beaucoup moins rapide, mais il n'en suivrait pas moins les mêmes lois ^ En appliquant ces principes , un géomètre anglais, Jeap Craig, essaya de prouver que les événements du siècle d' Auguste cesseraient d'être croyables en l'année 3153; et un autre iréomètre, Peterson, reprenant ce calcul, trouva que l'année où devait fmir cette croyance serait l'an 1789. Ainsi depuis un siècle nous devrions cesser de croire à la mort de César.
La réfutation d'une opinion aussi paradoxale est plus curieuse
1. Laplace, Essai philosophique iur la probabUité, F- 135-144. — Lacroix, Traité du dUcttl 4et probabililéi, p. 219 238.
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qu'utile, cependant elle peut servir à faire voir combien il est arbitraire de vouloir appliquer les procédés mathématiques à l'appréciation des choses morales. Daunou a très solidement montré le vide du raisonnement précédent. D'abord le principe dont on part est une hypothèse gratuite : nulle expérience ne peut l'établir. Pourquoi prendre la proportion de 1/10 comme représentant la proportion du menson^^e et de la vérité dans un témoin quelconque? pourquoi ne serait-ce pas 1/100, 1/1000? Or, suivant que vous prendrez telle ou telle donnée, la crédibilité pourra durer plusieurs milliers de siècles de plus ou de moins; et plusieurs mille siècles, c'est quelque chose dans cette affaire. De plus est-il possible de prendre une moyenne en cette circonstance? les écarts ne sont-ils pas trop grands entre les hommes? Il est tel homme, un sage comme Marc-Aurèle, dont le témoignage seraégal à l'unité; tel auk'e, un criminel comme Gatilina, dont le témoignage sera égal à zéro. D'ailleurs, il faut bien distinguer le témoignage traditionnel, qui peut en effet décroître en probabilité avec le tentps, et le témoignage fixé dans un livre; ici la décroissance s'arrête : on est toujours en face du même témoin ; les témoignages ultérieurs ne sont que la répéLilion de celui-là : il n'y a plus de décroissance.
On peut même aller plus loin encoreet affirmer que la certitude historique, loin de décroître avec le temps, grandit, au contraire, précisément parce que le nombre des témoignages augmente. Par exemple, la critique historique de nos jours, grâce à la découverte de documents inédits, aux fouilles, à la recherche des inscriptions, des médailles, de toutes les pièces oubliées ou ensevelies, peut établir la certitude de beaucoup d'événements anciens ignorés ou mis en doute. Enfin, pour les événements nouveaux, la presse, les journaux, la publicité croissante, fournissent des moyens innombrables et de dus en plus sûrs d'information.
439. Sources de î'hîstoîa»e. — Les sources de l'histoire sont au nombre de trois : les traditions, les monuments et les écrits.
4'4>0 De la tradition. — La tradition est la relation d'un fait transmis de bouche en bouche pendant un temps plus ou moins long. La tradition, dit Daunou, peut passer par trois états distincts : I''elle n'est d'abord qu'un récit de père en fils ; 2° elle se fixe dans les usages domestiques ou publics, dans des cérémonies, des institutions religieuses ou politiques; Scelle se traduit dans
des signes quelconques, emblèmes, images, et enfin se fixe claû« des écrits.
441 . Règles ponr l'usage des traditions. — Cela posé voici les règles relatives à l'usage des traditions en histoire :
1° Tout récit composé plus d'un siècle et demi après l'événement est traditionnel. On voit, par exemple, d'après les premières pages de Thucydide, que presque toute l'histoire grecque, jusqu'aux guerres médiques, doit être considérée comme traditionnelle.
2° Dans les traditions profanes, tous les faits contraires aux lois de la nature doivent être rejetés comme fabuleux : par exemple, la nymphe Égérie, l'enlèvement de Romulus par les dieux, etc.
3° Cependant, avant de rejeter un fait comme surnaturel il faut s'assurer si le narrateur, en lui attribuant ce caractère, ne s'est pas laissé tromper par les apparences, et si ce qu'il a pris pour un prodige ne serait pas le résultat de quelque loi physique mal connue : tel serait, par exemple, le récit d'une pluie de pierres, fait bien attesté aujourd'hui.
4° Les traditions qui offrent un concours de circonstances romanesques n'ont aucune probabilité. Cependant le mélange du romanesque et même du merveilleux n'est pas une raison de rejeter le fond d'une tradition : par exemple, la guerre de Troie, l'expédition des Argonautes.
5" L'invraisemblance ou la fausseté d'une tradition se découvre encore, soit par son incohérence intrinsèque, soit par son incompatibiUté avec d'autres traditions ou avec un témoignage positif : par exemple, la tradition qui fait naître le peuple français de Francus, fils d'Hector.
6° La tradition perd en autorité à mesure que la chaîne traditionnelle s'allonge. Par exemple, l'existence de Lycurgue peut être considérée comme un fait historique, parce que ce fait est peu éloigné de l'époque où l'histoire a fixé le fait par écrit; mais l'existence d'Hercule et de Thésée est fort douteuse, parce que la tradition en a duré plusieurs siècles.
442. Des mounments. — On appelle monuments * tous les objets matériels qui nous restent des siècles écoulés avant nous et qui en conservent l'empreinte. De ce genre sont non seulement
1. Monumenta, monime\ta, en latin, siçniCe avertissementt, témoignages, $ouvenif$. . . . Manuum monumenta mearum.