DEVOIRS ENVERS SOI-MÊME
du juste sentiment de la grandeur humaine, de même l'humilité est la vertu qui naît du sentiment de notre faiblesse. Souvienstoi que tu es homme, et ne te laisse pas avilir : voilà le respect de soi-même. Souviens-toi que tu n'es qu'un homme, et ne te laisse pas enorgueillir : voilà l'humilité.
483 bis. Devoirs relatifs au sentiment. — Une dernière question que nous ne devons pas négliger est celle-ci : L'homme a-t-il des devoirs envers lui-même, en tant que doué de sensibilité morale, c'est-à-dire comme être affectif, capable d'amour, d'enthousiasme, d'affection?
Kant soutient que l'amour ne peut pas être un objet de devoir; que nul ne peut être tenu à aimer; que le sentiment est un phénomène qui appartient à l'ordre de la nature, et qu'on ne peut ni produire ni empêcher ; par conséquent il n'est pas moral. Le seul amour que Kant reconnaisse en morale, c'est ce qu'il appelle l'amour pratique : c'est-à-dire celui qui consiste en actions et qui fait du bien aux autres, de quelque sentiment d'ailleurs que la bienfaisance soit accompagnée, pourvu que ce ne soit pas un sentiment intéressé. « Tout autre amour, dit Kant dans son langage énergique et bizarre, est pathologique, c'està-dire maladif. »
Kant à sans doute raison, s'il veut parler de cette fausse sentimentalité ou sensiblerie que le poète Gilbert a si bien décrit, et que la littérature énervante de la fm du xviir siècle a rendue ridicule. Il faut prendre garde à ne pas tomber dans des tendresses efféminées ou dans une philanthropie niaise qui sacrifie la justice à une fade sensibilité. Mais tout écueil et tout travers mis à part, il reste toujours à savoir si nous ne devons rien à notre propre cœur, et si la seule chose qui nous soit directement commandée soit l'action.