‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 172 sur 313 · I. Extrait de notre livra de la Famille · texte numérisé non relu

I. Extrait de notre livra de la Famille

■ intendante ou d'une femme de charge incapable tu auras fait une servante ca-

■ pable, dévouée, intelligente. .

s Mais le charme le plus doux sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu

• m'auras fait ton serviteur; quand, loin de craindre que l'âge, en arrivant, ne ta » fasse perdre de ta considération dans ton ménage, tu auras l'assurance qu'en

• vieillissant tu deviens pour moi une compagne meilleure encore, pour tes en- » fants une meilleure ménagère, pour ta maison une maîtresse plus honorée. Car » la beauté et la bonté ne dépendent point de la jeunesse : ce sont les vertus qui I les font croître dans la vie aux yeux des hommes. » (Xénophon,£conomiçue,ch. vu.)

486. Devoirs des parents. — .Après avoir montré les devoirs communs et réciproques des époux, considérons maintenant leurs devoirs à l'égard de leurs enfants.

Chez les parents, le devoir est accompagné du pouvoir, c'està-dire de l'aiitorilé qu'ils exercent légitimement sur ceux qui leur doivent le jour. C'est ce qu'on appelle le pouvoir paternel.

Bien que l'usage ait donné le nom de pouvoir paternel au pouvoir qu'exercent les parents sur les enfants, ce pouvoir comprend aussi bien le droit de la mère que celui du père : 1° à défaut du père, en cas d'absence ou de mort, la mère a sur l'enfant exactement le même pouvoir que le père lui-même ; 2° c'est un devoir absolu des parents de faire en sorte qu'il n'y ait pas, par rapport aux enfants, deux volontés dans le ménage, deux sortes de commandements contradictoires; aux yeux'de l'enfant il ne doit y avoir qu'un seul et même pouvoir manifesté par deux personnes, mais indivisible dans son essence; en cas de conflit, la volonté du père prévaut, à moins que la loi n'intervienne; mais le père ne doit qu'à la dernière extrémité user d'un tel privilège, et dans le cas de l'intérêt évident de l'enfant. Même alors il doit faire en sorte que l'obéissance à l'un des parents ne soit pas une désobéissance envers l'autre; car ce serait ruiner à sa racine le pouvoir même dont il fait usage.

Le pouvoir paternel est donc le pouvoir commun des deux parents sur leurs enfants ; et ce n'est que par exception qu'il est le pouvoir de l'un au détriment de l'autre.

La vraie raison du pouvoir paternel ou maternel est dans la faiblesse de l'enfont, dans son impuissance physique, dans son incapacité intellectuelle et morale.

Le pouvoir paternel, comme on le voit, n'ayant d'autre origine que l'intérêt même de l'enfant, est limité par l'intérêt et les droits de l'enfant lui-même. Au delà de ce qui peut être utile à son existence physique et morale, le père ne peut rien

Telle est l'étendue et telles sont les limites de son pouvoir.

De ces principes il résulte que :

1° Les parents n'ont pas sur leurs enfants le droit de vie et de mort, comme ils l'ont eu dans certaines législations.

2° Ils n'ont pas davantage le droit de les maltraiter, de les blesser, enfin de les traiter comme des choses et des animaux; et quoiqu*^ l'usage paraisse considérer comme innocents certains châtiments corporels, ce sera toujours un mauvais exemple et une mauvaise habitude d'employer les coups comme moyens d'éducation.

3° Les parents n'ont pas le droit de trafiquer de la liberté de leurs fils, de les vendre comme esclaves, comme dans l'antiquité, ou de s'en faire des instruments de gain, comme beaucoup de familles. Sans doute, on ne peut interdire d'une manière absolue au père de faire servir le travail de l'enfant à l'entretien de la famille; mais ce ne peut être qu'en tenant compte des forces de l'enfant, et en ne sacrifiant pas son éducation intellectuelle et morale.

4° Les parents n'ont pas le droit de corrompre leurs enfants, d'en faire les complices de leurs propres désordres.

Ainsi les parents ne doivent faire aucun tort à leurs enfants, ni physique, ni moral. Mais ils ieur doivent plus encore; ils doivent les aimer et leur faire tout le bien qui est en leur pouvoir; seulement on doit les aimer pour eux-mêmes et non pas pour soi. Ce n'est pas notre bonheur, c'est le leur que nous devons aimer dans nos enfants ; et pour cette raison môme il arrive souvwit qu'il faut commander à sa propre sensibilité, et ne pas chercher à faire plaisir aux enfants au détriment de leur solide intérêt. L'excès de tendresse n'est souvent, comme on l'a dit, qu'un défaut de tendresse: c'est une sorte d'égoïsme délicat, qui craint de souffrir par les apparentes souffrances des enfants et qui, ne sachant leur rien refuser, pour ne pas leur déplaire, leur prépare de cruelles déceptions, lorsqu'ils seront en face des nécessités des choses.

Une conséquence de ce qui précède, c'est que le père de famille doit aimer tous ses enfants également et se défendre de toutes préférences entre eux. Il ne doit pas avoir de favoris, encore moins de victimes. 11 ne doit pas, par un sentiment d'orgueil de famille, préférer les garçons aux filles, ni l'aîné aux autres enfants; il ne doit pas même céder à celte prédilection èi naturelle qui nous attache de préférence aux plus aimables,

DEVOIRS DE FAMILLE. — DEVOIRS SOCIAUX. — DEVOIRS RELIGIEUX -iSl

aux plus Spirituels, à ceux qui ont reçu les dons les plus séduisants. On a souvent remarqué que les parents, et surtout les mères, ont un faible pour les enfants les plus débiles, ou qui ont coûté le plus de soin. Si une préférence pouvait être justifiée, ce serait dans ce cas.

Considérons les devoirs particuliers, qui sont contenus dans les devoirs généraux que nous venons d'indiquer. Ils se rapportent à deux points principaux : la conservation et l'éducation des enfants.

Le fait de donner la vie aux enfants entraîne comme conséquence inévitable le devoir de la leur conserver. L'enfant ne pouvant se donner à lui-même sa nourriture, il faut que les parents la lui fournissent : c'est ce qui résulte de la nature même •des choses.

D'où il suit que l'homme doit travailler pour nourrir ses enlants : c'est un devoir si évident et si nécessaire, qu'il est à peine besoin d'y insister.

Mais ce n'est pas seulement le présent que le père de famille doit assurer, c'est l'avenir. Il doit d'un côté prévoir le cas où, par un malheur possible, il viendrait à leur manquer avant l'âge. Il doit en second lieu préparer le moment où ils auront à se suffire à eux-mêmes. Le premier cas nous fait voir comment l'économie et la prévoyance se trouvent un devoir sacré du père de famille. C'est ce qui explique aussi comment ce peut être un devoir, dans la formation du mariage, de ne pas négliger la considération des biens; non pas que cette considération ne puisse céder à d'autres plus importantes; mais, toutes choses égales d'ailleurs, le mariage le meilleur est celui qui prévoit l'intérêt futur des enfants et leur assure des ressources dans le cas où le malheur voudrait qu'ils restassent orphelins dès le bas âge *.

Les parents ne sont pas tenus seulement d'assurer à leurs enfants la subsistance matérielle; ils leur doivent encore et surtout l'éducation morale.

Tout le monde reconnaît dans l'éducation des enfants deux parties distinctes : Vinstruction et Yédiication proprement dite; la première qui a pour bull'esprit, et la seconde le caractère. Il ne faut pas séparer ces deux choses, car sans instruction toute

t. ti e8t aussi dans celte prévoyance qu'ont rer aux enfants nn capital en c:is de malheur, été instituées les assurances sur la vie, qui, C'est un devoir, pour le père de famille qui n'a ■oyeiinant un sacrifice modique, peuvent assu- caa a'aiiii-« ressource, de s'assurer celle-là.

582 MOKALE.

éducation est impuissante, et sans éducation morale l'instruction peut être dangereuse.

Les parents doivent donc, et c'est un devoir rigoureux, donner aux enfants l'instruction dans la proportion de leurs res» sources et de leur condition ; mais il ne leur est pas permis de les laisser dans l'ignorance s'ils trouvent les moyens de les en faire sortir.

L'instruction a deux effets utiles : d'abord elle augmente les ressources de l'individu, le rend apte à plus de choses diverses; elle est donc, comme le dit l'économiste politique, un capital. Les parents, en faisant donner de l'mstruction à leurs enfants, leurcommuniquent donc par là même un capital plus solide et plus productif que celui qu'ils pourraient leur transmettre par don ou héritage. En second lieu, l'instruction relève l'homme et ennoblit sa nature. Si c'est la raison qui distingue l'homme de la brute, ce sont les lumières qui étendent et rehaussent la raison. Par là, l'instruction se confond avec réducation morale et en est une partie essentielle.

Il faut d'ailleurs reconnaître que l'instruction toute seule ne suffit pas à l'éducation :'la formation du caractère ne se fait pas seulement par la science; elle se lait encore par la persuasion, par l'autorité, par l'exemple, par l'action morale de tous les instants. L'éducation doit mélanger la crainte et la douceur, la contrainte et la liberté. L'enfant ne doit pas seulement être élevé par la crainte, comme les animaux ; mais une faiblesse excessive est aussi dangereuse qu'une despotique autorité.

487. Devoir» des enfants. - Le premier devoir des enfants à regard des parents, c' est V obéissance. Comme ils sont incapables de se diriger eux-mêmes, il faut qu'ils se confient entièrement à ceux qui ont le droit et le devoir de les diriger.

Les enfants doivent encore à leurs parents respect et reconnaissance. « Il faut honorer, dit Platon, pendant leur vie et après leur mort, les auteurs de nos jours : c'est la première, la plus indispensable de toutes les dettes : on doit se persuader qufr tous les biens que l'on possède appartiennent à ceux de qui on a reçu la naissance et l'éducation, et qu'il convient de les consacrer sans réserve à leur service, en commençant par les biens de fa fortune, et venant de là à ceux du corps, et enfin à ceux de l'Ame; leur rendant ainsi avec usure les soins, les peines et les travaux que notre enlance leur a coûtés autreiois, et redou-

blaril nos attentions pour eux à mesure que les infirmités de l'â^^e les leur rendent plus nécessaires. Il faut, de plus, que pend.ml toute sa vie on parle à ses parents avec un respect reliiiieux. Ainsi, il faut céder à leur colère, laisser un liltre cours à leur ressentiment, soit qu'ils le témoignent par des paroles ou par des actions, et les excuser dans la pensée qu'un père qui se croit offensé par son fils a un droit légitime de se courroucer contre lui. »

On nous rapporte également une admirable exhortation de Sociate à son fils aîné Lamprocles sur la piété filiale. La femme de Socrate, Xantijipe, était célèbre par son caractère acariâtre, qui mettait souvent à l'épreuve la patience de Socrate. Il est probabicqu'il en était de même de ses fils, et que ceux-ci, moins patients que leur père, se laissaient quelquefois emporter contre elle. Socrate rappelle Lamprocles à son devoir de fils en lui rappelant tout ce que les mères font pour leurs enfants.

c La mère, dit-i), porte d'abord en son sein ce fardeau qui met ses jours en péril; elle donne à son enfant une part de sa propre substance; puis, après une gestation et un enfantement pleins de douleur, elle nourrit et soigne, sans âucua retour, un enfant i)ui ne sait pas de qui lui viennent ces soins affectueux, qui ne peut pas même faire connaître ce dont il a besoin, tandis que la mère cherche à deviner ce qui lui convient, ce qui peut lui plaire, et le nourrit nuit et jour, au prix de mille fatigues. Mais c'est peu de nourrir les enfants; dès qu'on les croit en âge d'apprendre quelque chose, les parents leur communiquent toutes les connaissances utiles qu'ils possèdent eu.K-mèmes, ou bien ils l'envoient près d'un maître •ans épargner ni les dépenses ni les soins. • — A cela le jeune homme répondit; c Oui, sans doute, elle a fait cela, et mille fois plus encore; mais personne cependant ne pourrait supporter son humeur. — Et toi, dit Socrate, combien, depuis ton enfance, ne lui as-tu pas coiité de désagréments insupportables, en pa* rôles et en actions, et le jour et la nuit!... Crois-tu donc que ta mère soit pour toi une ennemie? — Non, certes, je ne le crois pas. » — Alors Socrate : « Eht bien, cette mère qui t'aime, qui prend de toi tou?. les soins possibles quand tu es malade afin de te ramener à la santé, qui prie les dieux de te prodiguer leurs bienfaits, tu te plains de son humeur!... Oli ! mon fils, si tu es sage, tu prieras les dieux de te pardonner tes offenses envers ta mère, dans la crainte qu'ils ne ta regardent comme un ingrat et ne te refusent leurs bienfaits; et, pour les homme.s, tu prendras garde aussi qu'instruits de ton manque de respect pour tes parents, ils ne te méprisent tous et ne te Lussent privés d'amis. Car. s'ils pensaient que tu fusses ingrat envers les parents, aucun d'eux ne te croirait capable de reconnaître UQ bienfait. » (Xéno^thon, IHéinorables, liv. H, ch. ii.)

A l'âge de la majorité, les enCanls sont dégagés pat la loi du devoir strict de l'obéissance : ils ne le sont pas des devoirs de la reconnaissance et du respect. Ils doivent avoir toujours égard aux conseils de leurs parents, les entouier de leur sollicitude et de leurs soins, et, s'il est nécessaire, leur rendre les secours qu'ils

en ont reçus dans leur enfance. C'est à eux à protéger à leur tour ceux dont ils ont été si longtemps protégés.

En outre, il y a deux graves circonstances où ils ont à épuiser toutes les formes du respect et de la soumission avant d'user des droits rigoureux que leur accorde la loi : c'est le mariage, et le choix d'une profession. Dans le premier cas, la loi et la morale exigent le consentement des parents; et ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'il est permis de passer outre, après trois sommations respectueuses. Ici, quoi que permette la loi, on peut dire que, sauf les cas extrêmes et exceptionnels, il est toujours mieux de ne pas passer outre, et d'attendre que le changement des circonstances amène le changement de la volonté chez les parents. Le plus souvent, en effet, la résistance des parents en ces circonstances est conforme à l'intérêt des enfants; ils veulent les défendre contre l'entraînement de leurs propres passions. Ils ont d'ailleurs aussi une sorte de droit à interdire l'entrée de leur famille et la participation de leur nom à quelqu'un qui n'en serait pas digne.

Quant au choix de la profession, l'obligation de se conformer aux désirs et à la volonté des parents est moins rigoureuse que pour le mariage, et il est évident ici que le premier devoir le devoir strict, est de choisir la profession à laquelle on est le plus propre. Mais, comme il y a là aussi souvent, de la part des enfants, beaucoup d'inexpérience, que parmi les professions il en est de très difficiles, de très périlleuses, on comprend qu'il y ait un devoir de la part des enfants, sauf vocation irrésistible, à se laisser guider par une expérience plus éclairée et mieux avertie. En tout cas, ce qui est un devoir strict, c'est de consulter la sagesse paternelle et de retarder autant qu'il sera possible une résolution définitive.

488 . Devoirs des frères. — Un moraliste moderne, Silvio Pellico, a exprimé d'une manière charmante les devoirs des frères entre eux :

Pour bien pratiquer envers les hommes la science divine de la charité, il faut en faire l'apprentissage en famille.

Qneile douceur ineffable n'y a-t-il pas dans cette pensée : « Nous sommes les nnfaïUs d'une même mère!... » Si vous voulez être bon frère, défendez-vous de réijoisme Que chacun de vos frères, que chacune de vos soeurs voie que sei intérôls vous sont aussi chers que les vôtres. Si l'un d'eux commet une faute, Bovf^z indulgent pour le coupable. Réjouissez-vous de leurs vertus; imitez-les.

L'intimité du foyer ne doit jamais vous faire oublier d'être poli avec vos frère*«.

Trouvez dans vos sœurs le charme 3ua\ùe des vertus de la femme; et, puisque m nature les a faites plus faibles et plus sensibles que vous, soyez plus attentif à les consoler dans leurs afflictions, à ne pas les affliger vous-même.

Ceux qui contractent à l'égard de leurs frères et de leurs sœurs des habitudes de malveillance et de grossièreté restent malveillants et grossiers avec tout la monde. Que le commerce de la famille soit uniquement tendre et saint, et l'homme portera dans ses autres relations sociales le même besoin d'estime et de nobles alTeclions. (Devoir» des hommes.)

4^9. Devoirs des maitres et des domestiques. — Une

des fonctions les plus importantes de l'administration intérieure, c'est le gouvernement des domestiques. Elle se compose de deux choses : le choix et la direction.

11 ne sert de rien de bien choisir et de bien rencontrer, si Ton ignore l'art de diriger et de gouverner. Le maître de maison doit sans doute avoir toujours l'œil ouvert, mais il doit savoir aussi qu'aucune créature n'apprend à bien faire si on ne la laisse agir avec une certaine liberté. Surveillance et confiance, tels sont les deux principes d'un sage gouvernement domestique. Sans la première, on est trompé; sans la seconde, on se trompe soi-même en privant le serviteur du ressort le plus énergique de la volonté humaine, la responsabilité et l'honneur.

En outre, le maître doit éviter d'être violent et brutal envers les domestiques. Il doit exiger tout ce qui est juste, sans pousser cependant ces exigences jusqu'à la persécution. Beaucoup de personnes se privent de bons domestiques, parce qu'elles ne savent supporter avec patience des défauts inévitables, inhérents à la nature humaine.

En revanche, le domestique doit au maître : 4" Une honnêteté inviolable. Comme ce sont eux en définitive qui traitent au dehors et font la dépense, le trésor de la famille est entre leurs mains. Plus on est obligé de se confier à eux, plus il est de leur honneur de s'interdire la plus légère infidélité. 2° Ils doivent l'obéissance et l'exactitude dans les choses qui sont de leur service. 3" Autant que possible, ils doivent s'attacher à la maison où ils servent; plus ils y restent, plus ils sont considérés comme faisant partie de la famille, plus ils y obtiennent les égards et l'alïection que Ton doit à l'âge et à la fidélité.

AOO. DcToirs envers les honiiues en g^énéral. — Les devoirs envers les hommes en général peuvent se ramener à ces deux préceptes : 1° faire du bien aux hommes ; 2" ne pas leur faire de

58b MORALt.

mal. C'est à quoi peuvent se ramener toutes les vertus qu" relèvent de la morale sociale. Mais avant d'exposer plus en détail ces vertus et ces vices, expliquons ce que l'on doit entendre par ces expressions : faire du bien et faire du mal.

Dans le sens le plus général et le plus apparent, faire du bien à quelqu'un, c'est lui faire plaisir; lui faire du mal, c'est le faire souffrir. Cependant, est-ce toujours faire du bien à un homme que de lui procurer des plaisirs? et est-ce toujours lui faire du mal que de lui causer de la douleur? Par exemple, devra- t-on € donner au paresseux de moelleux coussins», à l'ivrogne des vins en abondance, au fourbe des matiières et une (igure prévenantes pour tromper plus aisément, à l'homme violent de l'audace et un bon poignet? Serait-ce véritablement faire du bien à ces hommes que de leur donner ce qui est l'objet de leurs désirs, ce qui peut satisfaire leurs passions? Réciproquement, le chirurgien qui coupe une jambe gangrenée, le dentiste qui vous arrache une dent, le maître qui vous force à apprendre, le père qui corrige vos liantes ou qui contraint vos passions, vous fontils véritablement du mal, parce qu'ils vous causent de la douleur? Non, sans doute. Il y a donc des cas où l'on fait du bien à quelqu'un en le faisant soulïrir et on lui fait du mal en lui procurant des plaisirs.

On ramène avec raison tous les principes de la morale sociale à ces deux maximes de l'Evangile : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à loi-même. — Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit à toi-même. » Ces deux maximes sont admirables, sans doute ; mais il faut les interpréter. Si nous avons mal fait, par exemple, est-ce que nous voulons en général que l'on nous corrige et que l'on nous punisse? Quand nous sommes en proie à une passion, est-ce que nous désirons qu'on la réprime, qu'on la refoule? Au contraire, ne désirons-nous pas que l'on satisfasse nos passions, qu'on se prête à nos vices? N'est-ce pas là en général ce que nous voulons tous quand la loi du devoir ne nous parle pas et ne fait pas taire nos sentiments passionnés? S'il en est ainsi, devons-nous vouloir faire aux autres . ce que nous désirons pour nous-mêmes, c'est-à-dire satisfaire toutes leurs passions? devons-nous, au contraire, ne pas leur faire ce que nous n'aimons pas qu'on nous fasse à nous-mêmes, c'est-à-dire les punir et les corriger? Évidemment, ce n'est pas en ce sens qu'il faut entendre les deux maximes évangéliques; car elles ne seraient alors que des maximes de relâchement et de

DEVOIRS DE FAMILm. — DEVOIRS SOCIAUX. — DEVOIRS RELIGIEUX. 587

complaisance. Au contraire, elles expriment admirablement la vérité morale : seulement lorsqu'elles nous parlent de ce que nous voudrions, il est question d'une vraie et bonne volonté, et non de la volonté des passions; de même, lorsque nous recommandons de faire du bien aux hommes, on entend parler des vrais biens et non des biens apparents; comme aussi, en nous recommandant de ne pas taire du mal, il est bien entendu qu'il s'agit des vrais maux et non pas des maux illusoires des sens, de l'imagination et des passions.

Ainsi, pour bien comprendre les devoirs que nous avons à remplir envers les autres hommes, il faut savoir distinguer les vrais biens et les faux biens. Les faux biens sont ceux qui consistent exclusivement dans le plaisir, abstraction faite de l'utilité ou de la valeur morale; par exemple, les plaisirs des passions. — Les vrais biens sont ceux qui, indépendamment du plaisir, se recommandent encore soit par l'utilité, soit par la valeur morale; par exemple, la santé ou l'éducation. Les vrais maux sont ceux qui portent atteinte soit à l'intérêt bien entendu, soit à la dignité morale des autres hommes, tels que la misère ou la corruption. Les maux apparents ^ont ceux dont on souffre un moment, mais qui sont rachetés par des avantages ultérieurs, tels que les remèdes ou les châtiments.

Lorsque nous parlons du bien chez les autres hommes, nous ne devons pas craindre d'entendre par là leur intérêt bien entendu, en même temps que le bien moral; car, si pour nousmêmes nous ne devons pas avoir pour but de nos actions notre propre intérêt, il n'en est pas de même quand il s'agit des autres hommes. La recherche de notre bonheur n'a aucune valeur morale; mais la recherche du bonheur d'autrui peut en avoir une, pourvu, encore une fois, que nous ne nous trompions pas sur le vrai sens du mot bonheur et que nous n'entendions pas par là une trompeuse et passagère volupté.

c^ Faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fît; — ne pas leur faire ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît » doit donc s'entendre dans le sens d'une volonté éclairée^ qui ne voudrait pour elle-même que ce qui est vraiment conforme soit à l'intérêt bien entendu, soit à la vertu. Ainsi comprises (et c'esi leur vrai sens), ces deux maximes résument parfaitement toute la morale sociale.

Le sens de ces deux termes : faire du bien faire du mal, eians défini, examinons maintenant les différents cas qui peuvent se

présenter, en nous élevant, en quelque sorte, du plus bas au plus haut degré du devoir.

Supposons d'abord qu'il s'agisse d'un certain bien ou d'un certain mal, qui restera invariable dans tous les cas suivants : voici l'éc'aelle que l'on peut parcourir à partir de la moindre vertu, à laquelle correspond évidemment le plus grand vice (eu vertu d'un principe établi plus loin *), pour s'élever à la plus haute vertu, à laquelle correspond le moindre vice :

1° Nepas rendre le mal pour le bien : telle est, on peut le dire (toutes choses égales d'ailleurs), la plus faible des venus, comme rendre le mal pour le bien constitue le plus grand des crimes. Soit, par exemple, l'homicide ; n'est-il pas évident que l'homicide d'un bienfaiteur est le plus abominable de tous? que le vol d'un bienfaiteur est le plus affreux de tous les vols ? que la calomnie envers un bienfaiteur est la plus criminelle des calomnies? — Réciproquement, au contraire, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas calomnier, ne pas tromper un bienfaiteur est le minimum de la vertu morale. S'abstenir de faire du mal à celui qui vous a fait du bien est une vertu toute négative, qui est simplement l'absence d'un crime. On n'appellera pas cela de la reconnaissance, car la reconnaissance est une vertu positive et non négative : elle est toute en action, et non en omission; mais avant d'être reconnaissant, la première condition, au moins, c'est de n'être pas ingrat. Nous dirons donc que le plus grand des crimes, c'est Vingratitude. C'est en raison de ce principe que les crimes envers les parents sont les plus odieux de tous; car nous n'avons pas de plus grands bienfaiteurs que nos parents; et sans même parler de crimes, contre lesquels la nature répugne assez, il est évident que toute espèce de mal (blessures, coups, injures, négligence, etc.) sera toujours plus blâmable envers les parents qu'envers tout autre bienfaiteur, et envers les bienfaiteurs en général qu'envers les autres hommes.

2" Ne pas faire de mal à ceux qui ne nous ont pas fait de mal. La violation de cette maxime estle second degré du crime et du péché, un peu moindre que le précédent, mais encore assez odieux pour que s'en abstenir soit, dans ijeaucoup de cas, une assez faible vertu. Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper, ne pas s'exposer aux punitions de la loi, sont des actions d'une assez faible valeur morale ; tandis que le contraire

2, Voir le clupitre sur le Mérite et le Démérite»

DEYOIRi DE FAMILLE. — DEVOIRS SOCIAUX. — DEVOIRS RELIGIEUX. 589

donne lieu aux actions les plus basses et les plus odieuses. Le genre de vice qui consiste à nuire à autrui, sans provocation, est ce qu'on appelle Vinjustice et, quand il s'y joint le plaisir de faire le mal, la cruauté. La cruauté est une injustice qui se réjouit du mal d'aulrui; l'injustice se contente d'en profiter. 11 y a donc un degré de mal de plus dans la cruauté que dans l'injustice pure et simple.

La vertu opposée à l'injustice est la justice, laquelle a deux déparés et deux formes : l'une négative, qui consiste uniquement à s'abstenir de faire du mal, nemini nocere, ne nuire à personne; la seconde positive, qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû {reddere suum cuique). Cette seconde forme de la justice est plus difficile que la première, car elle est active. Il est plus difficile de restituer ou de payer ses dettes que de ne pas voler; il est plus difficile de dire du bien de ses rivaux que de n'en pas dire du mal ; il est plus difficile de céder sa place à quelqu'un qui la mérite que de ne pas lui prendre la sienne ; et cependant il est des cas où la justice exige que l'on agisse ainsi, au lieu simplement de s'abstenir.

3° Ne pas rendre le mal pour le mal. Ici nous nous élevons, en quelque sorte, d'un degré dans l'échelle morale. Les deux degrés inférieurs, à savoir, l'ingratitude et la cruauté, ont été partout et toujours considérés comme des crimes. Nulle part il n'a été considéré comme permis de faire du mal à ceux qui nous ont fait du bien. Mais, presque dans toutes les sociétés, à un certain degré de civilisation, il a été considéré comme permis et même comme glorieux de rendre le mal pour le mal. « Faire du bien à nos amis et du mal à nos ennemis > est une des maximes le plus souvent reproduites par les poètes et les sages de la Grèce. Chez les Indiens de l'Amérique, la gloire consiste à orner sa demeure du plus grand nombre de chevelures arrachées aux ennemis l'aincus. On connaît les vendeUe corses. En un mot, la passion Ge la vengeance (laquelle consiste précisément à rendre '.e mal pour le mal) est une des plus naturelles et des plus profondes du cœur humain; il faut une éducation morale très avancée pour comprendre que la vengeance est contraire aux lois de la morale. Or, comme la beauté des vertus est en raison de la difficulté des passions qu'il y a à vaincre, il est évident que les vertus contraires â*la vengeance, à savoir, la mansuétude, ia clémence, le pardon des injures, sont ;ia nombre des plus belles et des plus sublimes. Déjà, Chez les anciens, la

morale èlait allée jusqu'à celte, maxime : qu'il ne faut pas faire du mal. même à ceux qui nous en ont fait, comme on le voit par le Crilon de Platon, intitulé < Socrate » : — Il ne faut donc, dit Socrate, commettre d'injustice en aucune manière? — Non, sans doute. — Alors, il ne faut pas même faire d'injustice à ceux qui nous en font. »

4" .^usqu'ici, nous n'avons parlé que des vertus qui s'expriment sous forme nér!:ative et qui consistent surtout à ne pas faire le mal. Considérons maintenant celles qui s'expriment sous forme affirmative et qui consistent à faire le bien. Le premier degré est rendre le bien pour le bien : c'est la reconnaissance, dont le contraire, nous l'avons vu, est l'ingratitude ; mais il y a deux sortes d'ingratitude comme deux sortes de reconnaissance. Il y a une ingratitude négative et une ingratitude positive. L'ingratitude positive, qui est, nous l'avons vu, le plus odieux de tous les crimes, consiste à rendre le mal pour le bien ; l'ingratitude négative consiste tout simplement à ne pas rendre le bien pour le bien, à oublier le bienfait. Elle n'est pas aussi odieuse que la précédente, mais elle a toujours un certain caractère de bassesse. La reconnaissance a également deux degrés et deux formes : elle est négative, en tant qu'elle se borne à ne pas faire du mal au bienfaiteur*; elle est positive, en tant qu'elle rend le bien pour ^ebien. En un sens, la reconnaissance est une partie de la justice, car elle coiisiste à rendre au bienfaiteur ce qui lui est dû; mais elle en est une partie notable et qui mérite d'être signalée. Car il semble qu'il n'y ait rien de plus facile que de rendre le bien pour le bien, et l'expérience nous apprend au contraire que rien n'est plus rare.

5° Faire le bien à ceux qui ne vous ont fait ni bien ni mal. C'est là ce que l'on appelle la charité, ce qui est un degré supérieur au précédent, car dans le cas précédent nous ne faisons, guère que restituer ce qui est dû, mais ici nous mettons du nôtre. Pour bien caractériser ce nouveau degré de la vertu, il faut bien expliquer qu'il s'agit du bien qui n'est pas dû. Car la justice, nous l'avons vu, fait aussi du bien, et ne se réduit pas toujours à

1, Il semble ici que la reconnaissance néga- du bien lorsqu'il y aurait lieu d'en faire. Pal

tive se confonde avec l'ingratitude négative : exemple, celui qui dépouille les autres, raa'«

l'une ne faisant pas le mal, l'autre ne faisant qui s'arrête devant son bienfaiteur, a un cei-

pas le bien, c'est à ce qu'il semble un seul et tain degré de reconnaissance ; et celui qui fait

axêmc étal oà l'on ne fait ni bien ni mal ; du bien à ses amis et à se» complaisants, et

mais la distinction subsiste; car il s'agit d'un n'en fait pas à son bienfaiteur, est déjà un i».

eàlé de ne pas faire du mal quand on serait grat. Isnt6 cTen Uire et de l'autre de ne pas faire

s'abstenir du mal. Rendre un dépôt à quelqu'un qui ne s'y attend pas, faire du bien à celui qui le mérite, nomme/ à une place celui qui en est digne, ou, ce qui est encore plus héroïque, lui céder la place, c'est évidemment faire du bien aux autres et à ceux qui ne nous en avaient pas fait; mais ce sont là des biens dus, et qui appartiennent en quelque sorte d'avance à. ceux auxquels nous les conférons. 11 n'en est pas de même du bien que distribue la charité. Les dons que je fais aux pauvres, les consolations que je répands sur les aflligés, les soins que je donne aux malades et que je prends sur mon temps et sur mes intérêts, ma vie que je mets en péril pour sauver celle de mon semblable sont des biens qui sont à moi, et non à lui ; je ne lui rends pas ce qu'il posséderait légitimement, le sachant ou non; je lui livre quelque chose de moi : c'est un pur don. Ce don m'est inspiré par l'amour, non par la justice. — Le contraire de la charité ou du dévouement est Végoïsme.

6" Enfin il est un dernier degré supérieur à tous les degrés précédents : rendre le bien pour le mal. Cette sorte de vertu, la plus haute de toutes, n'a pas de nom particulier dans notre langue. La charité, en effet, consiste à faire du bien en général et comprend à la fois ces deux degrés : faire le bien aux malheureux, et rendre le bien pour le mal. La clémence peut consister simplement à pardonner; elle ne va pas nécessairement jusqu'à rendre le bien pour le mal. Corneille aurait pu encore appeler sa pièce de Cinna Ir Clémence d'Auguste, quand même Auguste se serait contenté de pardonner à Cinna, et quand il n'eût pas ajouté : « Soyons amis! » Ainsi cette grande et magnifique vertu n'a pas de nom, et comme la science est impuissante à créer des mots destinés à la langue usuelle, elle doit se contenter de périphrases. Quoi qu'il en soit, cette vertu sublime n'a nulle part sa plus belle expression que dans les maximes de l'Évangile : « Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi. Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent, e priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, e

Page 1