‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 174 sur 313 · Sect. I, ch, I · texte numérisé non relu

Sect. I, ch, I

mode, sans un certain nombre d'objets matériels que l'on dL^^ peWeles biens extérieurs. La possession légitime de ces biens est ce qu'on appelle Impropriété*. Le droit de propriété repose d'un côté sur l'utilité sociale et de l'autre sur le travail humain. D'une part, la société ne peut subsister sans un certain ordre qui fixe à chacun le sien ; de l'autre, il est légitime que chacun soit propriétaire de ce qu'il a gagné par son travail. Le droit de posséder entraîne après lui le droit d'épargner, et par conséquent le droit de former un capital, et en outre le droit d'utiliser ce capital en lui faisant porter intérêt. En outre, le droit de conserves implique aussi le droit de transmettre : de là la légitimité de V héritage.

La propriété une fois fondée sur le droit, c'est pour nous un devoir de ne pas attenter au droit. L'acte de prendre à autrui ce qui lui appartient est ce qu'on appelle le vol. Le vol est absolument interdit par la loi morale, de quelque nom qu'il se couvre et de quelque prestige qu'il s'enveloppe : « Vous ne déroberez point. > Le vol ne consiste pas seulement à mettre la main dans àa poche de son voisin ; il consiste dans toutes les manières possibles de s'approprier le bien d'autrui. Par exemple, frauder sur la qualité de la chose vendue, se livrer à un agiotage illégitime, employer pour son usage un dépôt confié à ses soins; emprunter sans savoir si l'on peut payer, et, après avoir emprunté, méconnaître sa dette ou refuser de s'acquitter : ce sont autant de manières de s'approprier le bien d'autrui, autant de formes diverses du vol.

Relativement au bien d'autrui, le devoir négatif consiste donc à ne pas prendre ce qui appartient à autrui. — Le devoir positif consiste à aider autrui de ses propres biens; à le soulager dans sa misère. C'est ce qu'on appelle la bienfaisance, laquelle peut s'exercer de plusieurs manières, soit par le don, soit par le i:rêt. Elle peut s'exercer encore soit en nature, c'esl-à-dire en donnant les objets nécessaires à la subsistance ou à l'entretien; soit en argent, c'e^^t-à-dire en donnant les moyens de se les procurer; soit en travail, ce qui est le meilleur de tous les dons; car, en soulageant les autres, on leur donne en même temps les moyens de se suffire à eux-mêmes.

Au devoir précédent, se rattachent, comme corollaires, les

1. Les iurisconsulfes distinguent entre la à en avoir Tusage exclufif, l'objet ne fût-5 possession et la propriété. La première con- pas uctuellement entre nos mains. siste siniplenieiit à ilétin r l'obet; la seconde

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devoirs relatifs k Tobseryaition des conventions ou contrats, hi transmission des biens dians la société ne se faisant pas toujoursB de la inain à la main, mais par voie de promesses et d'écrits • manquer à sa promesse, frauder sur le sens des conventions jurées, c'est d'une part s'approprier le bien d'autrui et de l'autre mentir et tromper : c'est donc manquer à un double devoir.

3° Devoirs relatifs à la famille d'autrui. Nous avons vu plus haut quels sont les devoirs de l'homme dans sa famille; il nous reste à dire quelques mots sur les devoirs envers la famille d'autrui. On peut manquer à ces devoirs, soit en portant atteinte au lien conjugal, ce qui est V adultère, soit en enlevant aux autres leurs enfants, ce qui est le rapt, soit en les dépravant par de mauvais conseils ou de mauvais exemples, ce qui est la cor-ruption.

4" Devoirs relatifs à Vhotmeur d'autrui. On peut manquer à ces devoirs soit en disant en face à un homme (qui ne le mérite pas) des choses blessantes et grossières : ce sont les injures, soit en disant du mal des autres; et ici l'on distingue deux degrés : si le mal que l'on dit est vrai, c'est la médisance ; si le mal que l'on dit est faux et inventé, c'est la calomnie. En général, il ne faut pas préjuger trop facilement le mal chez les autres hommes: ce genre de défaut est ce que l'on appelle les jugements témê^ r air es.

Le devoir positif, relativement à la réputation d'autrui, est de rendre justice à chacun, même à ses ennemis, et à dire du bien, quand ils en méritent, même de ceux qui disent du mal de nous. C'est un devoir d'avoir en général pour les hommes une disposition bienveillante, pourvu que cela n'aille pas jusqu'à la complaisance pour le mal. Dans les rapports avec le prochain, l'usage du monde, pour éviter les querelles et les injures, a introduit ce que l'on appelle la politesse, qui, pour être une vertu mondaine, n'en est pas moins une vertu nécessaire à l'ordre de la société.

5" Devoirs envers la liberté d'autrui. Ces sortes de devoirs sont plutôt les devoirs de l'État que des simples particuliers. Ils consistent à respecter chez autrui la liberté de conscience, la liberté du travail, la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, qui sont les droits 7iaturels de l'homme. Cependant les particuliers eux-mêmes peuvent aussi manquer à cette sorte de devoirs. La violation de la liberté de conscience s'appelle into-

lérance, elle consiste soit à employer la force pour contraindre lies consciences, soit à supposer de mauvaises mœurs, de mauvaises passions à tous ceux qui ne pensent pas comme nous. La vertu opposée à l'intolérance est \a tolérance, disposition d'âme qui consiste, non' pas à approuver ce que l'on croit faux, mais à respecter chez autrui ce que l'on tient à voir respecter en soimême, à savoir, la conscience. On peut encore porter atteinte à la liberté individuelle, à la liberté du travail, en maintenant ses semblables dans V esclavage; mais l'esclavage est plutôt une institution sociale qu'un fait individuel. Cependant il peut arriver que l'on cherche à nuire au travail d'autrui, en contraignant les autres par la menace à ne pas travailler; ce qui a lieu quelquefois, par exemple, dans les coalitions d'ouvriers. Il y a aussi une certaine manière de dominer la liberté d'autrui sans la contraindre matériellement, qui constitue une véritable tyrannie: c'est l'empire qu'une volonté forte exercé sur une volonté faible et dont elle est trop souvent tentée d'abuser. Au contraire, c'est un devoir, non seulement de respecter la liberté d'autrui, mais de l'encourager, de la développer, de l'éclairer par l'éducation. 6° Devoirs relatifs à Vamilié. Tous les devoirs précédents sont les mêmes envers tous les hommes. Il y en a d'autres qui son^ particuliers envers certains hommes, envers ceux, par exemple, auxquels vous attachent, soit la sympathie de caractère, soit l'uniformité des occupations, soit une éducation commune, etc.; c'est ce qu'on appelle les amis. Les devoirs relatifs à l'amitié sont : 1° de bien choisir ses amis, de les choisir honnêtes, éclairés, afin de trouver dans leur société des encouragements au bien. Rien de plus dangereux que les amis de plaisir ou les amis intéressés, Ui.Is par les vices et les passions au lieu de l'être par la sagesse et la vfe.tu; 2° une fois les amis choisis, le devoir réciproque est la ^délité. Ils doivent se traiter avec une parfaite égalité, avec confiance. Ils se doivent le secret, lorsque l'un a confié à l'autre ses intérêts les plus chers; le dévouement, si l'un a besoin des secours de l'autre. Enfin, ils se doivent d'une manière plus stricte et plus rigoureuse ce que l'on doit en général aux autres hommes; et les fautes ou crimes envers l'humanité en général prennent un caractère encore plus odieux envers ses amis.

492. Jfostîce et charité. — Nous avons dit plus haut que tous les devoirs sociaux pouvaient se ramener à ces deux maximes ;

c Ne faites pas â autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. — Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît. » Ces deux maximes correspondent à ce qu'on appelle : 1° les devoirs de justice, 2° les devoirs de charité.

La première consiste à ne pas faire le mal, ou du moins à réparer le mal déjà fait. La charité consiste à faire du bien. La distinction de ces deux vertus a été faite avec beaucoup de pénétration et de force par un célèbre écrivain.

Le respect des droits d'autrui s'appeilti la justice. Toute violation d'un droit quelconque est une injustice.

La plus grande des injustices, parce qu'elle les comprend toutes, c'est l'esclavage. L'esclavage est l'asservissement de toutes les facultés d'un homme au profit d'un autre.

La personnalité morale est respectable en vous comme en moi, et au même lilre. Relativement à moi, elle m'imposait un devoir; en vous, elle devient le fondement d'un droit, et m'impose par là un devoir nouveau relativement à vous.

Je vous dois la vérité, comme je me la dois à moi-même... et ce m'est ua devoir étroit de respecter le développement de votre intelligence, de ne point arrêter, sa marche vers la vérité.

Je dois aussi respecter votre liberté ; peut-être même lui dois-je plus qu'à la mienne; car je n'ai pas toujours le droit de vous empêcher de faire une faute.

Je vous dois respecter dans vos affections, qui font partie de vous-même; et de toutes les affections, il n'y en a pas de plus saintes que celles de la famille... Attenter au droit conjugal et paternel, c'est attenter à la personne dans ce qu'elle a de plus sacré.

Je dois respect à votre corps, en tant que vous appartenant, en tant qu'instrument de votre personne. Je n'ai le droit ni de vous tuer ni de vous blesser, à.moins -d'être attaqué moi-même.

Je dois respect à vos biens, car ils sont le produit de votre travail ; je dois respect à votre travail, qui est votre liberté même en exercice; et s'ils proviennent d'un héritage, je dois respect à la libre volonté qui vous les a transmis.

La justice, c'est-à-dire le respect de la personne dans tout ce qui la constitue, voilà le premier devoir de l'homme envers son semblable. Ce devoir est-il I0 seul?

Quand nous avons respecté la personne des autres, que nous n'avons ni contraint leur liberté, ni étouffé leur intelligence, ni maltraité leur corps, ni attenté i leur famille ou à leurs biens, pouvons-nous dire que nous ayons accompli toute la morale à leur égard? Un malheureux est là souffrant devant nous. Notre conscience est-elle satisfaite si nous pouvons nous rendre le tém.tignage de n'aj^oir pas contribué à ses souffrances? Non; quelque chose nous dit qu'il est bien encore de lui donner du pain, des secours, des consolations... Et cepemlant cet homme, qui souffre et qui va mourir peut-être, n'a pas le moindre droit sur la moimlre partie de votre fortune, fût- elle immense; et s'il usait de violence pour vous arracher une obole, il commettrait une faute. Nous rencontrerons ici un nouvel ordre de devoirs qui ne correspondent pas à des droits. L'homme, nous l'avons vu, peut recourir à la force pour faire respecter ses droits, il ne peut pas imposer à un autre un sacrifice, quel qu'il soit. La justice respecte ou restitue; la charité donne.

... On ne peut pas dire qu'il ne soit pas obligatoire d'être charitable; mais il l'en faut que cette obligation soit aussi précise, aussi inflexible que la justice. La «harité, c'est le sacrifice. Or, qui trouvera la règle du sacrifice, la formule du renoncement à soi-même? Pour la justice, l* ♦ormule est claire : respecter les droiiJ

d'autrui. iMais la charité ne connaît ni règles ni limites. Elle surpasse toute obligatiun. Sa beauté est précisément dans sa liberté '.

Cicéron, dans le de Of/îciis, a très bien signalé le caractère délicat et libre de la charité, qu'il appelle la bienfaisance :

La bienfaisance, dit-il, est une des vertus les plus convenables à la nature humaine; mais elle demande bien des précautions. Il faut prendre bien garde . 1" qu'en voulant faire du bien à queliju'un nous ne fassions du mal, à lui ou à d'autres; 2° que notre bienfaisance ne surpasse nos facultés; 3° que chacun reçoi e selon son mérite; car c'est là le fondement de la justice, à laquelle on doit tout rapporter.

Ceux, en effet, dont la bienfaisance nuit à celui qui semble en être l'objet doivent ôlre regardés comme des flallnurs pernicieux, et non comme des hommes bienfaisants. Quant à ceux qui nuisent aux uns pour être généreux envers les autres, ils commettent la même injustice que s'ils s'appropriaient le bien d'autrui.

La seconde précaution est de propoitionner notre bienfaisance à nos facuUés. Ceux, en effet, qui veulent être plus tuenfaisants qu'ils ne le peuvent, sont d'abord injnsli's envers leurs proches... Une telle libéralité porte quelquefois à s'enrichir aux dépens des autres, pour avoir de quoi fournir à ses largesses...

La troisième précaution, en dis[iensant nos largesses, c'est de les proportionner au mérite, d'avoir égard aux mœurs de celui qui en est l'objet, à l'attachement qu'il nous témoigne, aux rapports dilTérents qu'il peut avoir avec nous, enfin aux services qu'il peut nous avoir rendus.

11 suit de ces considérations que la justice est absolue, sans restriction, sans exception. La charité, quoique tout aussi obligatoire que la justice, est plus indépendante dans l'application; elle choisit son Heu et son temps, ses objets et ses moyens. En un mot, pour rappeler le mot déjà cité de M. Cousin, « sa beauté est dans sa liberté d.

Pour terminer ce que nous avons à dire sur la morale sociale, ne craignons pas d'emprunter à l'apôtre saint Paul son admirable apologie de la charité :

Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ii poini la charité, je ne suis qu'un airain sonnant, une cymbale retentissante.

iMiaiiil j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères et qu'' \i- posséderais toutes les sciences; quand j'aurais même toute la foi possible, ju.s(|ii'a transporter des montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien.

tl quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si Je n'ai point la charité, tout cela ne me sert «le rien s.

La charité est patiente elle est bienfaisante, elle n'est point jalouse, eue n est pas téméraire; elle ne s'enfle point.

1. V. Cousin, le VraU le'fieau et le Bien. i. C'est-à-dire que les actes ne M>nt riaa,

XX* et x\i\' leçons. ' ti le cœur ne s'y joint pas.

Elle ne fait riin contre la bienséance, elle ne cherche point .ses propres inté« rets, elle ne s'aigrit point, elle ne pense point le mal. Elle souffre tout, elle croit tout, elle supporte tout >.

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