Devoirs envers Dien S'il y a un Dieu, c'est-à-dire
un auteur de l'ordre physique et de l'ordre moral, conservant et surveillant le monde dont il est le père, il s'ensuit que l'homme, faisant partie de ce monde et se distinguant des autres créatures en ce qu'il se sait fils de Dieu, est tenu envers ce père suprême à des sentiments de reconnaissance et de respect, envers ce juge suprême à des sentiments de crainte et d'espérance qui donnent lieu à toute une classe de devoirs.
Ici, un doute s'est élevé chez quelques philosophes, et l'on s'est demandé d'abord si l'homme peut être engagé à quelques devoirs envers un être qui lui est entièrement disproportionné. En second lieu, on se dit qu'il n'y a aucun devoir envers un être à qui l'on ne peut faire ni bien ni mal. Or, Dieu étant parfait et souverainement heureux, nous ne pouvons rien ajouter à sa perfection et à son bonheur : nous ne pouvons non plus rien lui enlever de l'un ou de l'autre. Nous ne sommes donc tenus envers lui à aucune obligation.
1° Pour ce qui est de la disproportion absolue que l'on imagine entre Dieu et l'homme, cette disproportion ne va pas jusqu'à empêcher que j'aie l'idée de Dieu : pourquoi m'empé' lierait-elle de l'aimer et de me mettre en rapport avec lui? Fénelon dit très bien :
Rien de si étonnant que l'idée de Dieu que je porte au fond de moi-même : c'est l'infini contenu dans le fini. Ce que j'ai au dedans de moi me surpasse ^ans mesure. Je ne comprends pas comment je puis l'avoir dans mon esprit; je Iv ai néanmoics... Cette idée ineffaçable et incompréhensible de l'être divin est ce qui me fait ressembler à lui, malgré mon impi-rfection et ma faiblesse. Comine il se connaît et s'aime infiniment, je le connais et l'aime selon ma mesure. Je ne puis connaître l'infini que par ma connaissance finie, et je ne puis l'aimer que dun amour fini comme moi;... je voudrais ne pouvoir mettre aucune borne à mon amour, pour une perfection qui n'est point bornée. Il est vrai, encore une fois, que cette connaissance et cet amour n'ont point une perfection égale à leur objet; mais l'homme qui connaît et aime Dieu selon toute sa mesure ds connaissance et d'amour est incomparablement plus digue de cet être parfait que l'homme qui sesait sans Dieu dans ce monde, ne songeant ni à le connaître, ni à l'aimer'.
On peut conclure de là que les devoirs de l'homme envers Dieu sont impliqués dans la connaissance qu'il a de lui.
1. Saint Paul, I C«ir., xiii, 1-7. — S. Letiret sur la métaphy tique , leltre II, du H
2° Quant à la seconde difficulté, q.ui consiste à dire que, ne pouvant faire à Dieu ni bien ni mal, on ne voit pas quels actes nous pourrions avoir à accomplir à son égard, la question est précisément de savoir si nous n'avons de devoir qu'envers ceux auxquels nous pouvons faire du bien et du mal. Ainsi, pat exemple, nous avons des devoirs de justice, d'amour, de respoc/ envers les morts, quoique cependant nous ne puissions leur faire ni bien ni mal, puisqu'ils sont morts; et quoiqu'on ait lieu de penser qu'ils subsistent encore sous une autre forme, les devoirs que nous avons envers eux sont indépendants de cette considération; car ils subsisteraient encore, lors même qu'on douterait de la permanence des âmes ou de leurs relations avec les vivants : ces âmes pourraient être tellement heureuses, et dans des conditions si étrangères à notre vie d'ici-bas, qu'elles deviendraient absolument indifférentes au moins pour le mal. Un historien, par exemple, ne serait pas justifié d'avoir calomnié ses héros, sous prétexte que, ne croyant pas à l'immortalité de l'âme, il savait bien qu'il ne pouvait leur faire aucun mal. Même en cette vie l'homme peut s'élever par sa patience et sa mansuétude au-dessus de toutes les injures et y devenir absolument indifférent : ce qui ne rendrait pas innocentes les injures qu'on pourrait lui adresser. Le même homme pourrait être d'une telle modestie qu'il n'éprouverait le besoin d'aucun hommage : ce qui n'empêcherait pas que ce ne fût un devoir de justice de lui rendre tout ce qui lui est dû. Les sentiments tout intérieurs que nous avons pour les autres hommes et qui ne se manifestent par aucun acte ne peuvent en réalité faire aucun bien ni aucun mal à celui qui en est l'objet. Cependant nul ne conteste que ce ne soient des devoirs. On voit donc que le devoir ne se règle pas sur le mal qui peut être fait au dehors, mais sur l'ordre des choses, qui veut que chaque être soit aimé et respecté selon son mérite. Or, à ce point de vue, nul doute que Dieu, qui est la perfection souveraine et le principe de tout ordre et de toute justice, ne soit l'objet légitime du plus haut respect et du plus profond amour.
On dira peut-être que ces sentiments envers le Créateur sont plutôt des devoirs envers nous-mêmes que des devoirs envers Dieu. Car d'est envers nous-mêmes que nous sommes tenus de donner à la sensibilité, à l'amour son plus haut objet. La religion ajoutant à la perfection et à la dignité de l'âme, c'est accomplir un devoir envers l'âme que d'être religieux. Fénelon
dit très bien que « l'homme qui connaît et aime Dieu est plus, digne àfi lui que celui qui vit sans Dieu ». N'est-ce pas dire que f la religion rendant l'homme plus semblable à Dieu et le rapprochant de lui, l'homme se doit à lui-même de s'élever au-dessus de lui-même par la piété et par l'amour de Dieu?
Mais il importe assez peu de quelle manière on expliquera la nature des devoirs envers Dieu, pourvu qu'on les reconnaisse. Qu'on les considère comme une classe distincte, que l'on n'y voie au contraire que le plus haut degré des devoirs de l'homme envers lui-même, ce n'est qu'un débat spéculatif sans utilité. Oft pourrait tout aussi bien d'ailleurs rétorquer l'application précédente, et dire que les devoirs que nous avons envers nousmêmes ne sont qu'une partie du devoir envers Dieu : car le devoir lui-même, dans la plus haute idée, étant de s'élever à la plus haute perfection possible, on peut dire avec Platon que la vertu est l'imitation de Dieu, que par conséquent l'homme se doit à lui-même de ressembler le plus possible à Dieu ; et réciproquement, il doit à Dieu, comme type souverain de perfection,, de se rapprocher indéfiniment de lui par le perfectionnement de son être. Mais comment chercherait-il à se rapprocher de la souveraine perfection de Dieu, s'il n'avait pour elle les sentiments d'amour ou de respect qui composent le sentiment religieux en général?
Nous avons dit, avec tous les moralistes, que les sentiments que nous devons à Dieu sont Je deux sortes : amour et respect. Ces deux sentiments correspondent en effet aux deux aspects par lesquels la nature divine se manifeste à nous : la puissance et la bonté. Un philosophe célèbre a décrit avec une grande éloquence ces deux aspects de la nature divine :
Si rame s'épanouit au spectacle de sa bonté, n'a-t-elle pas de quoi s'effrayer à l'idée de sa justice, qui ne lui est pas moins présente? Dieu est à la fois doux et irritable. En môme temps qu'il est la vie, le mouvement, la variété, la grâce inelfable de la nature visible et finie, il est l'éternel, l'invisible, l'infini, l'immense, l'absolue unité et l'être des êtres*... Si vous ne considérez que le Dieu tout-puissant, maître du ciel et de la terre, auteur et vengeur de la justice, vous faites une religion de la peur; vous accablez l'homme sous le poids de la grandeur de Dieu et de sa propre faiblesse; vous le condamnez à un tremblement continuel; dans l'incertitude des jugements de Dieu, vous lui faites prendre en haine et ce mond» et la vie, et lui-même qui est toujours rempli de misère... D'un autre cûté, si vous ne voyez que le Dieu bon et le père indulgent, vous tombez dans une mysticité chimérique. En substituant l'amour à la crainte, on court le risque de perdre le respect. Dieu n'est plus un maître, il n'est même plus un père, car l'idée de pèro