‹ Traité élémentaire de philosopheChapitre 178 sur 313 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La morale de l'intérêt et la morale du sentiment. — Le bien ou Thonnëte.

4-94. le principe dn plaisir. — H semble à l'homme, au premier abord, que cette loi soit imprimée dans sa nature même, et qu'il n'ait besoin ni de raison pour la connaître, ni de volonté pour la choisir. En effet, la nature le porte invinciblement à rechercher le plaisir et à fuir la douleur. Est-il besoin d'une autre loi que celle-là? Qu'appeions-nous bien? n'est-ce pas ce qui nous procure du plaisir? Qu'appelons-nous mal? n'est-ce pas ce qui nous cause de la douleur? Le bien peut-il être autre chose que le bonheur? Le mal, autre chose que le malheur? La morale peut-elle avoir un autre but que de nous apprendre à être heureux?

On peut affirmer sans aucun doute que la morale nous apprend à être heureux et nous met sur le chemin du vrai bonheur. Mais ce n'est pas, comme on pourrait le croire, en obéissant à cette loi aveugle de la nature qui nous porte au plaisir que l'on sera véritablement heureux. Le chemin qu'indique la morale est moins facile, mais il est plus sûr.

De très simples réflexions suffiront à nous faire voir qu'on ne peut dire d'une manière absolue que le plaisir soit le bien et que la douleur soit le mal. L'expérience et le raisonnement prouvent aisément la fausseté de cette opinion.

1° Le plaisir n'est pas toujours un bien, et même il peut devenir un véritable mal, selon les circonstances. Réciproquement, toute douleur n'est pas toujours un mal, et peut même devenir jn grand bien. Ainsi nous voyons, d'un côté, que les plaisirs de l'intempérance amènent avec eux la maladie, la perte de la santé et de la raison, l^bréviation de la vie. Les plaisirs de la paresse à leur tour, entraînent la pauvreté, l'inutilité, le mépris des

hommes. Les plaisirs de la vengeance et du crime sont suivis du châtiment et du remords, etc. Réciproquement, on voit les douleurs et les épreuves les plus pénibles procurer des biens évidents. L'amputation nous sauve la vie, le travail énergique et pénible donne l'aisance, etc. Dans ces différents cas, si l'on considère les ré^ltats, c'est le plaisir qui est un mal, c'est la douleur qui est un bien.

2° Il faut ajouter que, parmi les plaisirs, les uns sont bas, honteux et vulgai»'es, les autres, nobles et généreux. Le plaisir de l'ivresse esl méprisable; le plaisir de faire du bien aux hommes est délicat et élevé. Parmi les plaisirs de l'homme, il en est qui lui sont communs avec les bêtes, d'autres qui sont propres à l'homme. Mettra-t-on sur la même ligne les uns et les autres? N'est-il pas convenable à l'homme de jouir du bonheur humain, et non pas de celui qui suffît à l'animal?

3° Il y a des plaisirs très vifs, mais qui sont passagers et fugitifs, comme les plaisirs des passions. Il y en a d'autres qui sont durables et continus, comme ceux de la santé, de la sécurité, do l'aisance, de la considération. Sacrifiera- t-on ces plaisirs qui durent toute la vie à des plaisirs qui ne durent qu'une heure?

4° D'autres plaisirs sont très vifs, mais également incertains et livrés au hasard, par exemple, les plaisirs de l'ambition ou les plaisirs du jeu ; d'autres, au contraire, plus calmes et moins enivrants, mais plus sûrs, par exemple, les plaisirs de la vie domestique, de la médiocrité dorée (aurea mediocritas), de l'économie, de la tempérance, etc.

On peut donc considérer aujourd'hui comme suffisamment démontré, par les innombrables analyses qui ont été faites avant oons, que le plaisir réduit à lui seul est incapable de servir de jiru«oipe à une morale quelconque, et qu'il doit au moins céder îa place au principe de l'utilité. En effet, le plaisir sans mesure, sans choix, sans prévoyance, le plaisir pris au hasard et selon rinsliJict du moment, le plaisir recherché et goûté sous quelque forme qu'il se présente, le plaisir brutal et sensuel préféré à tout plaisir intellectuel, le plaisir ainsi entendu se détruit lui-même, car l'expérience nous apprend qu'il est suivi d-e douleur et qu'il se transforme en douleur. Qn tel principe est donc contradictoire et succombe devant ses propres conséquences. Déjà chez les anciens, les défenseurs de la morale du plaisir, les épicuriens, avaient distingué deux espèces de plaisirs, qu'ils appelaient le plaisir stable et le plaisir en mouvement. Ils avaient remarqué

t606 MORALE THÉORIQUE.

que le plaisir des passions, qu'ils appelaient plaisir en mouve* ment, était un plaisir mélangé qui, en agitant l'âme, lui causait plus de douleur que de joie : le repos, la paix, l'insensibilité leur paraissaient bien supérieurs, et pour eux le souverain bien consistait exclusivement à ne pas souffrir, indolentia. Aussi a-t-on remarqué avec raison que cette morale voluptueuse de l'épicurisme, si séduisante en apparence, n'était au fond qu'uji triste et assez morne ascétisme. Une branche de cette école plaçait le souverain bien dans le suicide, et l'on dit que Lucrèce a mis en pratique les préceptes de cette secte. Ces conséquences étranges de la morale voluptueuse suffisent à montrer que le principe du plaisir en lui-même est absolument insuffisant, s'il ne s'y joint quelque élément intellectuel pour en régler et en épurer l'usage et la jouissance.

Platon a démontré dans le Théétète que le plaisir, sans un certain mélange d'intelligence et de sagesse, est comme s'il n'était pas. Sans intelligence, en effet, point de souvenir, point de prévision; nous voilà donc privés et des plaisirs passés et des plaisirs futurs : et c'est à peine si l'on peut dire que, sans quelque réflexion, il soit permis de jouir du plaisir présent. Platon démontre en ouire qu'il faut distinguer des plaisirs faux et des plaisirs vrais, des plaisirs mélangés et des plaisirs purs, des plaisirs nobles et des plaisirs honteux. Enfin, il est le premier qui ait eu l'idée d'une arithmétique des plaisirs *, idée que Bentham a plus tard réalisée avec une sagacité supérieure.

495. Le principe de Totilité. — Bentham a montré que les plaisirs peuvent être comparés et classés à différents points de vue dont les principaux sont : la certitude^ la pureté^ la durée^ Vintensité, etc. En effet, entre deux plaisirs, l'un certain, l'autre incertain, la sagesse et l'expérience nous apprennent évidemment que c'est le premier qu'il faut choisir; de même, entre un plaisir pur, c'est-à-dire sans mélange de douleur, et un plaisir mélangé, entre un plaisir durable et un plaisir fugitif et passager, entre un plaisir très vif et très intense, et un plaisir médiocre et sans attrait, c'est évidemment la pureté, la durée, l'intensité que la raison nous apprend à préférer. Combinez maintenant ces différents rapports, ajoutez-y le nombre probable des plaisirs; vous arrivez ainsi à former des règles dont l'ensemble compose

i. MeTpï)x;xTi tIxv/], Protagoras, 357, Ed. H. Estienne.

Yart de la vie, et qui ont pour effet de nous assurer ce qu'on appelle vulp^airement le bonheur^ c'est-à-dire la plus grande somme de plaisirs possible avec le moins de douleurs possible.

On voit que cet art esl un art entièrement empirique, qui ne s'élève pas un seul instant au-dessus d'une morale tout indivi duelle et toute subjective : car c'est toujours le plaisir, c'est-àdire un certain état de conscience, qui est le seul objet, le seul but de la vie humaine. Point d'objet autre que nos sensations; point de loi en dehors d'elles. Les difi'érentes règles que nous offre cette morale ne sont que des moyens d'atteindre au but désiré, à savoir, le plaisir. Si la raison, la sagesse, l'intelligence, s'ajoutent à la sensation, comme le demandait Platon, ce n'est pas pour commander au plaisir, mais pour le servir : ce ne sont que des auxiliaires, des instruments du plaisir. Cette doctrine semble s'élever au-dessus de la pure sensation en se donnant le litre de morale de Vutilité. Comme la sagesse vulgaire, elle nous apprend à préférer l'utile à l'agréable, la prudence à la passion. Mais au fond l'utile n'est jamais un bien par lui-même : il n'est et ne peut être qu'un moyen de se procurer l'agréable. La prudence, à son tour, n'est autre chose que l'art de satisfaire impunément ses passions.

Les utilitaires se sont quelquefois plaint qu'on ait imputé à leur doctrine deux vices contradictoires. Tantôt, disent-ils, on nous reproche de déchaîner les passions, d'entraîner les hommes au culte impétueux et désordonné de la volupté et des sens; tantôt, au contraire, on nous reproche une morale sèche, fi'oide, calculée, qui éteint tous les sentiments, toutes les émotions, toutes les impulsions de l'âme. N'est-ce pas là, dit-on, une contradiction?

Cette contradiction n'est qu'apparente. Il est également vrai de dire que la morale du plaisir est une morale désordonnée et une morale desséchante; qu'elle est violente, impétueuse, déréglée, et qu'elle est terne, glacée, rétrécie : ces deux accusations sont toutes deux vraies, selon que l'on considère le plaisir sans calcul ou le plaisir calculé. La morale voluptueuse et passionnée, par exemple celle d'Aristippe dans l'antiquité, celle de Calliclès dans le Gorgias de Platon, ou encore celle de quelques poètes et romanciers modernes, est en effet une morale qui, déchaînant toutes les passions, déchaîne en même temps tous les appétits. Elle ouvre aux sens une libre carrière, et par là descend quelquefois à des excès honteux; mais par contre-coup,

en affranchissant les passions de tout frein, elle a par là même une sorte de grandeur farouche, la grandeur de la nature; elle a même une sorte d'innocence, l'innocence d'un torrent aveuglequi ne sait où il coule; et enfin, par cela seul qu'elle ne fait aucune distinction entre les passions et les plaisirs, elle donne quelquefois carrière aux instincts généreux, et elle a ainsi une noblesse qui manque au froid calcul et à la vertu mercenaire. Au contraire, la morale du plaisir calculé a cela de supérieur à la morale passionnée, qu'elle demande aux passions et aux sens de subir un frein; elle est donc plus convenable, et s'accommode mieux aux besoins et à l'ordre de la société. On peut dire même que, pratiquement parlant, et pour ce qui est de l'ordre vulgaire de la vie, la morale intéressée ne diffère pas beaucoup de la morale du devoir, si ce n'est quant aux maximes et aux principes. Mais si, sous ce premier point de vue, on peut trouver la morale utilitaire plus convenable que la morale passionnée, en revanche, précisément parce qu'elle soumet la passion au calcul, elle a moins d'élan, moins de noblesse et de générosité que la morale des passions. Peu à peu elle fait prédominer la crainte de la souffrance sur le désir du plaisir, et pour empêcher l'une elle tarit les sources de l'autre. De là ce caractère de sécheresse et de pauvreté morale qu'on a cent fois reproché aux utilitaires. De là même cette espèce d'austérité triste et vide qui caractérise la vie égoïste et que l'on a remarquée dans l'épicurisme. Ainsi, suivant que la morale du plaisir incline pour la passion libre ou pour le froid calcul, elle oscille entre la vie des brutes ou la vie morte d'une pierre ou d'un cadavre. Il n'y a donc nulle contradiction à reprocher à cette morale tantôt l'une, tantôt l'autre de ces conséquences.

On peut dire que la morale du plaisir réfute la morale de l'utilité, et que la morale de l'utilité réfute la morale du plaisir : en d'autres termes, ces deux formes d'un même principe se réfutent l'une l'autre. D'une part, les partisans de l'utilité reconnaissent qu'on ne peut s'en tenir au plaisir; car pourquoi ne s'y tiennentils pas? S'il faut faire un choix entre les plaisirs, c'est que le plaisir n'est pas un principe qui se suffise à lui-même. Mais, d'un autre côté, l'utilité non plus n'est pas un principe. Car, que signifie utilité? ce qui sert à quelque chose. L'utile est un moyen; ce n'est pas un but. C'est le but qui est le bien; l'utile n'est que le moyen d'y arriver. Or, ce but, pour les partisans de l'ulililé, ne peut être autre que le plaisir, c'est-à-dire ce principe même

LA MORALE DE L'LNTÉRÊT. 60l"

dont ils ont montré l'inanité. Si le plaisir est le bien, laissez-moî le cnercher comme je l'entendrai, et c'est la morale voluptueuse qui a raison contre la morale utilitaire. Si au contraire, comme le veulent les utilitaires et comme l'exige l'idée même d'une morale, il faut faire un choix entre les plaisirs, il me faut pour cela une raison, et cette raison ne doit pas être tirée du plaisir lui-même, puisque c'est lui qui doit être discipliné et gouverné.

496. Objections de Hant contre l'atilitarisme. — Cette doctrine est exposée aux objections suivantes que nous empruntons à Kant *.

i° Il est contraire à la conscience morale de tous les hommes de confondre le bien moral avec l'utile, et la vertu avec l'intérêt personnel.

Supposez, dit Kant, qu'un de vos amis croie se justifier auprès de vous d'avoir porté un faux témoignage en alléguant le devoir, sacré à ses yeux, du bonheur personnel, en énumérant tous les avantages qu'il s'est procurés par ce moyen, enfin en vous indiquant les précautions qu'il emploie pour échapper au danger d'être découvert, même par vous, à qui il ne révèle ce secret que parce qu'il pourra la nier en tout temps, et qu'il prétende en même temps s'être acquitté d'un vrai devoir d'humanité : ou vous lui ririez au nez, ou vous vous éloigneriez de lui avec horreur ; et cependant, si on ne fonde ses principes que sur Favantage personnel, il n'y a pas la moindre chose à objecter. La ligne de démarcation entre la moralité et l'amour de soi est si clairement et si distinctement tracée, que l'œil même le plus grossier ne peut confondre en aucun cas l'une de ces «hoses avec Tautre.

2' < L'intérêt conseille, la moralité ordonne. > On n'est pas tenu d'être un habile homme, mais on est tenu d'être un honnête homme.

3° L'intérêt personnel ne peut donner matière à aucune loi universelle et générale s'appliquant aux autres comme à nousmêmes, car le bonheur de chacun dépend de sa manière de voir. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Même à ce point de vue, le partisan de la morale utilitaire n'a rien à répondre au partisan du plaisir quand même, à celui qui prendra pour devise de sa vie : < Courte et bonne. > Car s'il lui plaît de se tuer pour jouir plus vite, en vertu de quel principe le lui interdirezvous?

4° La conscience déclare immédiatement à chacun ce qui est bien ou mal : mais il faut une expérience très exercée pour cal-

1 Kant, Critique de la raison pratique, liv. I, ch. i, théor. IV, scolie, ou traduction fraB« çaise de Jules Barni, p. 183.

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cul<îr toutes les conséquences possibles de ïios actions, et sauvent même il nous serait absolument impossible de les prévoir. Mais la moralité n'attend pas que ces conséquences soient claires pour s'imposer à nous d'une manière manifeste ^,t irrésistible.

5" On peut toujours faire le bien ; mais on ne peut pas toujours faire ce qui serait nécessaire pour être heureux. Le prisonnier peut toujours supporter courageusement sa prison; mais il ne peut pas en sortir*.

6° Le jugement que l'on porte sur soi-même diffère selon le principe d'action que l'on admet. Celui qui éperdu au jeu peut s'affliger sur lui-même et sur son imprudence; mais celui qui a conscience d'avoir trompé au jeu (quoiqu'il ait gagné par ce moyen) doit se mépriser lui-même lorsqu'il se juge au point de vue de la loi morale. Cette loi doit donc être autre chose que le principe du bonheur personnel. Car, pour pouvoir se dire à soi-même : « Je suis un misérabley quoique j'aie rempli ma bourse, > il faut un autre critérium que pour se féliciter soimême et se dire : « Je suis un homme prudent, car j'ai enrichi ma caisse. »

7° L'idée de punition ou de châtiment ne s'explique pas dans Thypothèse de l'intérêt personnel.

Il est éTidemment absurde de dire que le crime consiste précisément à attirer fur soi un châtiment en portant atteinte à son bonheur personnel (ce qui, suivant le principe de l'amour de soi, serait le concept propre du crime). Dans ce système, la punition étant la seule raison qui ferait qualifier une action de crime, la justice consisterait bien plutôt à laisser de côté toute punition : car alors il n'y aurait plus rien de mal dans l'action, puisqu'on aurait écarté les maux qui en seraient résultés, et qui seuls rendaient cette action mauvaise.

8° Même observation contre ceux qui font consister la vertu ou le vice à rechercher ou à craindre les plaisirs et les souffrances de la conscience. Pour pouvoir se représenter un criminel tourmenté par la conscience de ses crimes, il faut lui attribuer d'abord un caractère qui, au fond et à quelque degré du moins, ne soit pas privé de toute bonté morale, de même qu'il faut d'abord concevoir comme vertueux celui que réjouit la conscience de ses bonnes actions. Ainsi le concept de la moralité et du devoir doit précéder la considération de ce contentement de soi-même, et il n'en peut être dérivé.

^. On objectera peut-être à cet argument de à te priver du bonheur, tandis qu'il n est ja-

Kant que, pour le prisonnier, se résigner est le mais forcé de se priver de vei'tu. Ce qui es

■eu' moyen d'être heureux qui lui reste. Soit, la pensée de Kant. mail on voit par là que son bonheur consiste

LA -MOIULE DE L'INTÈIIÊT. 61!

407. Sy«tèM»e ûe «tnart ilîl!. — Cependant un penseur éminent a essayé réceiiirncnl de donner un lour nouveau à l'utihtarisme*; il a cru pouvoir trouver dans le plaisir lui-même un principe capable de s'élever au-dessus du plaisir, une raison de choix qui nous permette de différencier et de graduer nos plaisirs, au nom du plaisir lui-mènie. Il reconnaît que la plupart des utilitaires ont eu le tort de mesurer exclusivement les vrais biens par les avanta;,^es extérieurs (ju'ils nous procurent, et non par leur nature intime. Ainsi, ils recommanderont la pitié pour les hommes par la crainte de tomber dans le malheur, l'amitié par les services qu'on peut attendie des autres, la fidélité aux promesses par l'attente d'une juste réciprocité, etc. C'est trop s'attacher aux conséquences des actes, et non aux actes euxmêmes. Mais ces philosophes auraient pu, dit Mill, sans contredire aucunement le principe de l'utilité, se placer sur un terrain plus élevé. Ce principe n'interdit pas de reconnaître que certaines classes de plaisirs sont plus précieuses que d'autres. En toutes choses, en efïet, les hommes distinguent la qualité de la quantité. Pourquoi n'en serait-il pas de môme dans l'estimation des plaisirs? Les utilitaires se sont trop souvent bornés à ne faire valoir dans le plaisir que la quantité : durée, certitude, intensité, etc. Sans doute, ils n'ont pas absolument omis l'autre élément; car l'on voit, par exemple, que les épicuriens mettaient les plaisirs de l'esprit au-dessus des plaisirs des sens; mais en général, surtout dans Benlham et son école, c'est par la quantité des plaisirs, par leur somme, par leur intensité, beaucoup plus que par leur prix et leur valeur intrinsèque, que le bien est évalué. De là le peu d'estime que cette philosophie a recueilli auprès des âmes délicates et nobles; et M. Mill reconnaît qu'elle ne peut être entièrement justifiée; mais c'est, suivant lui, la faute des philosophes, non du principe : car rien ne nous oblige à mesurer la valeur du plaisir d'une manière aussi vulgaire. La réforme qu'il propose est donc d'introduire le principe de la qualité dans l'évaluation des plaisirs. Grâce à ce nouveau principe, sa morale s'agrandit et s'élève. Il ne la borne pas au pur épicurisme, mais il croit qu'il y faut introduire « des éléments stoïciens et même des éléments chrétiens^ ».

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