LA MORALE DD SENTIMENT
OU les désapprouver. Approuver ou desapprouver les attions des hommes, c'est donc simplement reconnaître que nous sympathisons ou que nous ne sympathisons pas avec elles. Il peut arriver cependant que nous approuvions certains seiiliinents avec lesquels nous ne sympathisons pas très vivement dans le moment actuel; nous ne rions pas toujours d'une plaisanteiie que nous approuvons cependant, c'est-à-dire que nous trouvons fine et juste; dans ce cas, notre approbation a pour principe la sympathie que nous avons eue pour une plaisanterie du même genre, et que nous aurions encore si nous étions disposés à la gaieté. De même nous pouvons être témoins de la douleur d'un homme qui a perdu une personne chérie sans y sympathiser vivement; et pourtant nous approuvons cette douleur : c'est que nous nous rappelons une douleur pareille, nous savons qu'elle mérite la sympathie passée ou conditionnelle, quoique dans le moment présent notre âme ne soit pas en état de la ressentir. En un mot, il n'y a d'autre règle, pour juger les sentiments des autres hommes, que l'analogie des sentiments qui leur correspondent en nous-mêmes.
La sympathie n'est pas seulement juge de la convenance ou de la disconvenance des actions, mais encore du mérite ou du démérite de l'agent. C'est un point très ingénieux de la doctrine de Smith. Il y a dans l'âme une sorte de sympathie double qui s'éveille lorsque nous voyons un homme faire du bien à un autre homme, et celui-ci répondre à cette bienveillance par de vifs sentiments de gratitude et d'amitié. Nous sympathisons alors à la fois avec les sentiments du bienfaiteur et avec ceux de l'obliûré : avec le premier nous voulons du bien au second; avec le second nous voulons rendre au premieiie bien qu'il a lait; nous partageons la bienveillance de l'un, la reconnaissance de l'autre ; nous prononçons, en un mot, que l'obligé a raison de vouloir du bien à son bienfaiteur; nous prononçons donc avec lui que le bienfaiteur mérite un bien proportionné à celui qu'il a fait. De là l'idée de mérite, à laquelle s'attache celle de récompense. Au contraire. lorsque^nous voyou'^ un homme en maltraiter un autre injustement, et que le second se révolte contre cet*e injustice, qu'il en réclame la réparation et qu'il punit le premier d'une manière proportionnée à l'offense, nous sympathisons avec ce juste ressentiment; nous l'approuvons; c'est-à-dire qu'en nous-mêmes nous prononçons que le malfaiteur, le méchant a mérité la peine qu'il subit: de là l'idée de démérite, que suit celle du châtiment.
jANF.r, Pliilusopliie 40
82b MORALE THÉORIQUE.
Mais comme il est évident que l'horame, emporté par sonre&. sentiment ou même sa reconnaissance n'a pas une juste idée du mérite ou du démérite des actions dont il est l'objet, le spectateur peut se tromper aussi s'il est entraîné par les mêmes passions : lui-même pourra trop sympathiser avec le ressentiment de celui-ci, la gratitude de celui-là, et mettre l'offenseur ou le bienfaiteur, l'un trop bas, l'autre trop haut : aussi le juge véiitable et infaillible n'est pas la personne intéressée, ni celui qui épouse ses passions; c'est un spectateur tranquille et impartial, et, comme le dit Smith, « un homme raisonnable, doué d'humanité ». Ainsi, ce n'est pas tout homme qui est le juge de la convenance ou du mérite des actions : c'est tout homme raisonnable et humain, tout spectateur désintéressé et impartial.
Comment expliquer maintenant par la sympathie les jugements que nous portons sur nous-mêmes, et ce jugement intérieur, reconnu par les moralistes et par tous les hommes, que nous nommons la conscience ? La sympathie suppose toujours deux personnes qui ont des sentiments communs ou différents, qui s'approuvent ou se désapprouvent selon l'analogie ou l'opposition de ■4eurs sentiments : il semble résulter de là que la personne qui agit ou qui approuve certains sentiments ne peut pas elle-même approuver ou désapprouver ses propres actions ou ses propres sentiments : elle manquera donc de lumière pour se conduire. Ce jugement de la conscience n'est point direct et primitif dans la doctrine de la sympathie ; nous n'avons pas plus une notion primitive de la convenanceou de la disconvenance de nos actionsque de la beauté ou de la difformité de notre visage : seule, l'âme ne parviendrait jamais à distinguer le bien du mal; elle n'aurait pas de miroir où s'apercevoir elle-même; ce miroir, c'est pour nous la physionomie et les sentiments des autres hommes, qui peu à peu, en nous montrant ce qui leur plaît ou ce qui leur déplaît en nous, nous apprennent ce qui convient ou ce qui ne convient pas. Ainsi, c'est la sympathie des autres hommes pour nos sentiments qui devient la mesure de nos idées de convenance et de disconvenance. Mais pourquoi cela? et quelle est pour nous l'autorité du jugement d'autrui? C'est que, lorsqu'un spectateur impî.r'Jal sympathise avec nos sentiments, nous sympathisons à notre tour avec sa sympathie, et ainsi nous sympathisons avec nous-mêmes, par son intermédiaire. Sympathiser avec nous-mêmes, c'est nous approuver : et s'approuver soi-même en général, c'est approuver l'approbation du spectateur impartial :