LE BIEN OU L'HONNÊTE
origi/ie singulièrement détournée et compliquée d'un sentiment qui nous paraît si simple et si immédiat.
(Quelque ingénieux que soit le système de la sympathie, il succombe comme tous les systèmes fondés sur le sentiment, devant les deux objections fondamentales déjà exposées : 1° le sentiment de la sympathie ne peut fonder le jugement d'approbation, mais au contraire, il le suppose. Qu'est-ce en effet que ce spectateur impartial dont parle Smith, si ce n'est la raison elle-même qui nous apprend avec quelles actions nous devons ou nous ne devons pas sympathiser? 2° La sympathif3, comme tous nos autres sentiments, est soumise à toutes les fluctuations et à toutes les contradictions de la sensibilité, ce qui lui ôte le caractère d'une règle immuable et absolue.
503. L'honnéie. — Nous venons de voir que ni le plaisir, ni l'utilité ne sont l'objet légitime et suprême de la vie humaine. Sans doute il est permis -de chercher le plaisir, puisque la nature nous y invite; mais nous ne devons pas y borner notre destinée; sans doute il est aussi permis, et même quelquefois ordonné, de rechercher ce qui nous est utile, puisque la raison veut que nous cherchions à nous cons^erver. Mais au-dessus du plaisir et de l'utilité,' il y a un autre but, un but supérieur, qui est le véritable objet que doit se proposer la vie Ijumaine. Ce but supérieur et dernier est ce que l'on appelle le bien, Vhonnête, le juste^ selon les circonstances.
Nous avons plus haut distingué dans l'homme une double nature : le corps et, l'âme; et dans l'âme elle-même deux parties, l'une supérieure, l'autre inférieure : l'une à laquelle on réserve plus particulièrement le nom d'âme, l'autre plus charnelle, plus matérielle, s'il est permis de dire, et qui se rapproche du corps. En un mot, nous avons distingué les sens et l'intelligence, les appétits et les sentiments, l'instinct et la volonté (32, 33). Or, ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est de s'élever au-dessus des sens, des appétits et de l'instinct, et d'être capable de penser, d'aimer et de vouloir.
Préférer à la liberté l'entraînement aveugle de la passion, aux nobles affections du cœur les appétits corporels, et aux lumières de la raison les plaisirs ténébreux des sens, c'est, comme dit Aristote, a à la place deThomme faire régner le corps et la brute ».
Platon a exprimé la même pensée par sa célèbre comparaison des deux coursiers :
Lame humaine, dit-il, est semblable à un attelage dont la raison est le cocher, <]ui est conduit par deux coursiers, l'un de bonne race, l'autre vicieux. Le premier a la contenance superbe, les formes régulières et bien prises, la tête haute, les naseaux un peu recourbés : il est blanc avec des yeux noirs ; il aime la gloire avec une sage retenue; il obéit sans qu'on le frappe aux exhortations et à la voix du cocher. Le second a les membres tortus, épais, ramassés, la tête grosse, Tencolure courte, les naseaux aplatis : il est noir, ses yeux sont verts et veinés le sang; il ne respire que fureur et vanité; ses oreilles velues sont sourdes aux cris du cocher, et il n'obéit qu'avec peine au fouet et à l'aiguillon. Ce coursier Ticieux est l'image de la partie inférieure de l'àme, principe de la sensation et du désir, de la crainte, de la colère aveugle, de l'amour grossier et populaire, qui ose tout et qui corrompt tout; l'autre est le courage, principe de la colère noble et des affections généreuses, de l'amour pur et de l'enthousiasme. Quant au cocher, c'est la raison elle-même; c'est la faculté qui connaît, qui démêle dans les choses ce qu'elles ont de vrai, de pur et d'éternel, qui s'élève jusqu'à Dieu même, c'està-dire jusqu'au principe de toutes chosesL. (Phèdre, trad. Victor Cousin, t. VI, p. 64).
Ainsi le bien moral consiste à préférer en nous ce qu'il y a de
meilleur à ce qu'il y a de moindre, les biens de l'âme aux biens du corps, la dignité de la nature humaine à la servitude des passions animales, les nobles afiections du cœur aux penchants d'un vil égoïsme.
En un mot, le bien moral consiste pour l'homme à devenir vraiment homme, c'est-à-dire une volonté libre, guidée par le cœur, éclairée par la raison.
Le bien moral prend différents noms, selon les rapports que Ton considère. Par exemple, lorsque l'on "^ surtout pour objet l'homme individuel, dans son rapport avec ï3i-même, le bien devient ce qu'on appelle proprement Vhonnête, et a surtout pour objet la dignité personnelle. Par rapport aux autres hommes, le bien prend le nom de juste, et a surtout pour objet le bonheur d'autrui. Il consiste, soit à ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît à nous-mêmes, soit à faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fît à nous-mêmes. Enfin, par rapport à Dieu, le bien s'appelle le pieux ou le saint, et consiste à rendre au père des hommes et de l'univers ce qui lui est dû.
Ainsi Vhonnête, le juste et le saint sont les diflerenls noms que prend le bien moral, selon que nous nous considérons nousmêmes, ou les autres hommes, ou Dieu.
Sous ces formes différentes le bien moral se présente toujours avec les mêmes caractères. Il est :
1" Désintéressé, c'est-à-dire qu'il doit être recherché pour luimême, et non pour ses conséquences;
2° Obligatoire, c'est-à-dire qu'aussitôt que nous le concevons, nous nous reconnaissons comme tenus de l'accomplir;
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3° Méritoire, c'est-à-dire que, aussitôt accompli, si toutefois il l'a' été librement et en connaissance de cause, il investit l'agent moral d'une certaine qualité que l'on appelle le mérite et dont la nature sera ultérieurement déterminée.
Le premier de ces caractères a été examiné et démontré dans ce chapitre même, où nous avons distingué l'honnête et l'utile Les deux autres seront l'objet des chapitres suivants*.
1. Dans notre livre de la 3/oraZe, nous avons monisme rationnel, mais nous n'avons pa
analyse d'une manière plus approfondie le cru devoir introduire ces vues personnellei
principe du bien : nous l'avons défini l'iden- dans un traité classique élémentaire. [\o^ !•
tité de la perfection et du' bonheur, et nous Morale, Ut, I, cb- m, t. i\^ «Tons donné à cette doctrine le nom d^eitdé