CHAPITRE K
Le principe du devoir
Le bien moral ou l'honnête étant distinct du plaisir et de Vutilité, la loi de l'activité humaine ne peut être cherchée ni dans la passion, qui a pour objet le plaisir, ni dans l'intérêt bien entendu, qui a pour objet l'utile, ni enfin dans le sentiment ; el'le est dans un autre principe d'action que l'on appelle le devoir.
504. Watope et définition da devoir. — Le bien moral ou l'honnête ne peut être conçu par nous sans être reconnu immédiatement pour le vrai bieHy et, comme le disaient les anciens, comme le souverain bien. Et, en effet, que peut-il y avoir de meilleur pour l'homme que d'être vraiment homme, c'est-àdire de jouir des vraies facultés humaines, de celles qui le distinguent de l'animal? Aucun homme ne consentirait volontairement à être changé en bête, à devenir idiot, fou, à tomber dans le délire, etc. ; et cependant c'est là précisément ce qui arrive lorsqu'on obéit volontairement à toutes ses passions, toute passion étMit véritablement un délire. On peut sans doute, par faiblesse, être entraîné au mal : mais il est impossible de ne pas aimer le bien quand on le connaît véritablement.
Le bien moral (c'est-à-dire l'honnête, le juste et le saint indivisiblement unis) étant notre vrai bien, et même tout notre bien, il s'ensuit manifestement qu'il est le dernier but, le vrai but de la vie humaine.
Si l'homme n'était que pure raison et pur amour (comme on dit que sont les saints), il se porterait aussi naturellement vers l'honnête, le saint et le juste qu'il se porte aciuellement vers le plaisir ou vers l'utilité. Mais l'homme étant double, comme nous l'avons vu, étant lié au corps et à l'animalité d'un côté, comme il est lié de l'autre à Dieu, à la vérité et à la justice, il s'ensuit qu'il y a en lui une guerre intestine, et que sa raison d'un côté
LE PRINCIPE DU DEVOIR. tî31
lui monlre le bien, tandis que de l'autre sa passion l'entraîne au plaisir.
Gi'lte loi qui nous conduit au bien, et qui ne sérail qu'une loi de liberté et d'amour si l'homme était tout esprit, prend la forme, en tant qu'elle s'oppose aux passions, d'une contrainte^ d'un ordre, d'une nécessité. Elle prend une forme imperative ou prohibitive : elle est un commandement ou une défense : € Fais le bien. — Ne fais pas le mal. » Telle est sa formule. Elle parle ainsi comme un législateur, comme un maître. C'est ce qu'on appelle le devoir.
Cependant cette contrainte est une contrainte morale; et elle se distingue de la contrainte physique en ce que celle-ci est fatale et irrésistible, tandis que la contrainle que nous impose IS' devoir est subie par notre raison, sans violenter la liberté. Ce genre de nécessité qui ne s'impose qu'à la raison, sans contraindre la volonté, est Vobligation morale.
Dire que le bien est obligatoire, c'est donc dire que nous nous considérons comme tenus de l'accomplir, sans y être forcés. Au contraire, dès que nous l'accomplirions par force, il cesserait, d'être le bien. Il doit donc être librement accompli, et le devoir peut être défini une nécessité consentie.
C'est ce qui est exprimé par cette définition de Kant : « Le devoir, dit-il, est la né-cessité d'obéir à la loi par respect pour la loi. » {Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. de Jules Barni, p. 21.)
On peut en elTet obéir à une loi de deux façons : 1° soit parce qu'elle est un moyen certain ou probable d'atteindre tel but; 2° soit indépendamment de tout but, pour la loi elle-même, uniquement parce qu'elle commande. C'est ainsi, par exemple, que je puis obéir à une consigne, soit par la crainte du châtiment ou tel autre motif, soit à cause de la consigne elle-même, p'irce qu'il me paraît de l'essence d*une consigne d'être exécutée. 11 en est de même pour l'obéissance aux ordres des magistrats et en général des supérieurs, de quelque nature qu'ils soient. Remplacez ici les supérieurs par la loi elle-même : obéissez-lui parce qu'elle est loi, et non pour aucune autre raison : vous aurez la loi morale, et ce genre de nécessité particiLlière à laquelle vous obéirez est le devoir.