INSTINCT
40. Définition. — Nous appelons instinct la cause inconnue en vertu de laquelle l'animal et l'homme lui-même réalisent avec une sûreté infaillible et sans éducation la série de mouvements nécessaire à la conservation, soit de l'individu, soit de l'espèce.
Dans ce sens précis et circonscrit, l'instinct n'est pas seule-ment un mode de l'activité spontanée; il est un art, l'art de coordonner les mouvements des organes vers un but déterminé.
41 . L'instinct appartient-il à la psychologie on à la p9iy« siologie? — On peut se demander si l'étude de l'instinct appartient à la psychologie ou à la physiologie ; car les mouvements sont des phénomènes physiologiques, et un ensemble de mouvements semble bien rentrer sous la même classe. En outre, ne pourrait-on pas appliquer la définition de l'instinct à toutes les fonctions du corps? Chacune d'elles n'est-elle pas aussi une sorte d'art dirigé vers un but ?
Nous sommes ici sur une de ces frontières où les sciences voisines se disputent des faits liniitrophes, comme dit Bacon, qui appartiennent aussi bien à l'une qu'à l'autre. Ainsi, il est certain que la série des actes mécaniques dont se compose un instinct (par exemple le vol des oiseaux, la natation des poissons) appartient spécialement à la physiologie, aussi bien que la série des mouvements respiratoires; mais d'un autre côté, l'instinct paraît rentrer dansles pliénomènes psychologiques par les raisons suivantes: 1° Le point initial de l'instinct est une impulsion psychologique, un désir, un besoin, par exemple la faim, la crainte, l'amour
maiernel, etc. — 2° Les actes instinctiïs sont semblables àceur que produiraient la réflexion et la volonté, et réciproquement, les faits volontaires et réfléchis deviennent par habitude tout à fait semblables à ceux de l'instinct. Il semble donc qu'il y ait dans l'âme un autre mode d'activité que celui de la réflexion et de la volonté, et qui produise les mêmes elTets. — 3° L'instinct appartient encore à la psychologie par la conscience du pouvoir que nous avons sur nos organes, c'est-à-dire de notre activité motrice» Cette conscience se manifeste par le sentiment de la résistance des autres corps à notre pouvoir moteur, ou de la résistance de notre propre corps : c'est ce que nous appelons Veffort musculaire. Or, l'effort n'est pas toujours volontaire, et même il a dû être spontané avant d'être volontaire. L'instinct, tout en s'accomplissant plus facilement que les actes volontaires, n'en exige pas moins cependant un certain effort, et par là est accompagné de conscience. — 4" Quoique l'instinct soit inconscient, comme on dit, en ce sens qu'il ne comprend pas ce qu'il fait, il n'est pas inconscient dans le sens absolu du mot; ainsi, lorsque par instinct je me retiens sur le point de tomber,, je n'ai pas eu conscience des moyens que j'ai employés, mais j'ai eu conscience d'un acte qui me portait à droite pendant que J'étais entiaîné à gauche. De même, je veux croire que l'abeille ne sait pas ce qu'elle fait : elle n'en a pas moins conscience (si elle a une conscience) de son vol, de la succion des fleurs, etc. De même que l'enfant qui tette ne sait pas ce qu'il fait, mais il a certainement conscience de ce qu'il fait.
Telles sont les circonstances qui distinguent l'instinct des autres fonctions et qui le rattachent aux faits psychologiques.
On peut dire toutefois que l'instinct appartient beaucoup plus à la psychologie de l'animal qu'à la psychologie humaine : car c'est chez l'animal qu'il présente les phénomènes les plus merveiUeux : dans l'homme il ne se présente guère que sous la forme d'activité spontanée»
42. Instinct des animaux. Ses caractères. — L'instinct des animaux présente les caractères suivants :
1" Ignorance du but. — « Tel insecte herbivore à l'état adulte va néanmoins déposer ses œufs sur la chair putréfiée qui seule peut nourrir les larves de ses petits qu'il ne verra pas éclore. »
2° Perfection immédiate des actes instinctifs. — « L'animal réussit généralement du premier coup, sans tâtonnement et sans
essais préalables. L'oiseau n'a pas besoin d'étudier pour faire son nid. Le carnassier n'hésite pas quand il se trouve pour la première fois en présence de la proie que la nature lui destine, et parmi les b^r'jes d'une prairie, le ruminant va droit à celle qui lui convient. »
S" Infaillibilité. — « Pas un nid, pas une ruche, pas un terrier, pas une cabane ne sont insuffisants pour les besoins de i'animal. »
4° Immobilité. — « L'animal n'a rien appris pour pratiquer son art : il le pratique sans hésiter et très bien, mais il ne se préoccupera pas d'y apporter des perfectionnements successifs. La nature pourvoit à tout. »
5° Spécialité. — « 11 y a des instincts, mais on ne peut dire qu'il existe tm instinct. Tel oiseau n'est pas fait pour construire un nid, mais tel nid; chaque espèce d'araignée fait une toile d'une espèce particulière, et elle ne peut faire que celle-là. »
6° Enfin, uniformité, — « Toutes les actions sont uniformes dans tous les individus d'une même espèce. Les- abeilles du temps d'Aristole avaient leurs ruches comme celles d'aujourd'hui, et partout vous trouverez la même espèce, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, la même industrie*. "»
Sans doute il ne faudrait pas voir dans les caractères précédents des lois absolues et inflexibles. L'expérience en effet nous apprend que l'instinct n'est pas étranger à une certaine variabilité, sous l'influence de certaines circonstances. Néanmoins ces lois générales restent vraies : en effet, ce n'est que dans de très faibles limites et dans des cas exceptionnels que l'instinct varie; d'ailleurs, si on y réflédiit, on verra qu'une certaine variation dans l'application est impliquée dans l'idée même de î'instinct; celui-ci, en eflet, est une adaptation innée des habitudes de l'animal au milieu environnant; s'il ne pouvait se modiliiM- en aucune manière, le moindre changement de milieu détruiiait l'espèce. 11 suffit, pour maintenir la vérité des caractères précédenis, que ces variations n'aient lieu que dans des détails très secondaires (voy. plus loin, 92).