La loi natarelle ne dérive- pas des lois positives
— Malgré ces oppositions de la loi naturelle et des lois écrites, quelques philosophes ou jurisconsultes ont pensé que la loi morale n'est que le résultat des lois écrites, et qu'elle a été inventée par les législateurs pour assurer la paix parmi les hommes. Mais bien des raisons inutiles à développer réfutent cette opinion :
l"Laloi morale dérive si peu de la loi écrite, que nous jugeons, approuvons et condamnons la loi écrite au nom de la loi morale. Lorsque nous disons que telle ou telle loi est juste ou injuste, bonne ou mauvaise, nous comparons cette loi à une loi non écrite, qui nous sert de critérium et de modèle pour apprécier
le? lois existantes. De plus, quand il s'agit de faire une loi nouvelle, cette loi qui n'existe pas encore ne peut pas servir à décider ce qui sera juste ou injuste; au contraire, on consulte, pour la faire, cette idée de justice qui est en nous et qui est le pi'incipe et non la conséquence de la loi. Dira-t-on qu'il ne s'agit point des lois d'aujourd'hui, mais de certaines lois primitives qui ont créé des habitudes et des opinions dont se compose ce que nous appelons la loi morale, et à l'aide desquelles nous jugeons les lois écrites de notre temps? Mais cette hypothèse est réfutée par ce fait, que les lois nous paraissent de moins en moins justes à mesure que nous reculons vers les temps primitifs et barbares : sacrifices humains, esclavage, polygamie, guerres privées, etc., ce sont là les mœurs et les lois des premiers temps. Comment serait-ce de là que nous eussions pu tirer un type et un idéal de justice qui nous permet de concevoir des lois bien supérieures à celles de ces premiers âges et même du nôtre?
2° Bien loin que la loi morale dérive des lois civiles, les lois civiles, au contraire, n'ont d'autorité que s'il y a une loi morale. En effet, c'est la loi morale qui nous dit qu'il est juste d'obéir aux lois civiles. Supposez, au contraire, qu'il n'y eût aucune obligation de ce genre, la loi civile ne pourrait s'appuyer, pour être obéie, que sur deux moyens : la contrainte et l'intérêt. Mais la contrainte, nous l'avons vu, est extrêmement limitée dans son action; et quant à l'intérêt, il faut remarquer que, quoiqu'il soit tpujours de notre intérêt que les autres hommes obéissent au?; lois, il n'est pas toujours de notre intérêt d'y obéir nousmêmes; chacun par conséquent ayant intérêt à échapper à la loi, et cela étant vrai à tous les degrés de l'échelle, pour ceux qui font la loi ou qui la font exécuter comme pour ceux qui la subissent, il .est évident qu'il y aura à tous les étages de la société et dans tous les rangs une tendance à violer la loi, c'est-à-dire à la détruire, si l'on n'admet pas et si on ne considère pas comme obligatoire ce principe : il est juste d'obéir aux lois. Aussi tous les publicistes sont-ils d'accord pour reconnaître que les lois sont impuissantes sans les mœurs, et que la morale est indispensable au maintien et au progrès des sociétés.
3° Enfin, les lois écrites sont loin d'embrasser tout le domaine de la loi morale. Combien d'actions condamnables échappent et doivent nécessairement échapper à la contrainte de la loi : toutes celles d'abord qui se passent dans ce qu'on appelle le for inté-
rieur, c'est-à-dire dans la consciencd même, à savoir, les mauvais désirs, les mauvaises pensées, l'hypocrisie, la dissimulation; en second lieu, toutes celles qui ne sortent pas de l'intérieur de la vie domestique, où la loi doit pénétrer le moins possible, pour ne pas soumettre les citoyens à une inquisition arbitraire; en troisième lieu, toutes celles qui ne menacent pas matériellement l'ordre public, quoiqu'elles soient condamnées par la conscience de tous : par exemple, l'ingratitude, l'égoïsme, la gourmandise, la luxure, etc. Même les actions que la loi réprouve ne peuvent jamais être tellement déterminées et définies si précisément, qu'on ne puisse passer à côté de la défense sans s'exposer à la punition. Que d'actes de mauvaise foi, d'improbité, de perfidie ne peuvent être ni prévus, ni qualifiés par la loi ! La loi civile est donc incapable de fonder la morale.
4° Faire dériver les lois morales des lois civiles, c'est donner raison à toutes les tyrannies, comme Cicéron le dit dans son traité des Lois .; « Que si les volontés des peuples, les décrets des chefs de l'État, les sentences des juges fondaient le droit, le vol serait de droit; l'adultère, les faux testaments seraient de droit, dès qu'on aurait l'appui des suffrages ou des votes de la multitude. > Il en serait de même du bon plaisir du prince dans une monarchie. Or, ni les peuples, ni les princes ne peuvent faire que *ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit juste. La justice est donc supérieure à la volonté des hommes, et elle n'est pas une conséquence des décrets du législateur.
510- I^a loi naturelle et la Tolonté divine. — La loi et la sanction. — Selon quelques philosophes et théologiens, la loi morale est l'œuvre de la volonté arbitraire de Dieu, qui eût pu, s'il l'eût voulu, décider que ce qui est actuellement juste serait injuste, ou réciproquement. C'est détruire les fondements de toute loi morale et même les fondements de la croyance à la Divinité. Car si nous croyons à Dieu, c'est parce que nous éprouvons le besoin de croire à une justice et à une bonté parfaites. Mais dire que Dieu crée le bien et le juste par une volonté absolument libre, c'est dire qu'il n'y a rien de naturellement bon et juiîte, et que Dieu lui-môme n'est autre chose qu'un être souverainement puissant, qui fait tout ce qu'il veut, sans suivre aucune règle de justice et de bonté. Mais en quoi cette toute-puissance se distinouerait-elle de l'aveugle destin
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auquel croyaient les païens? Ainsi, il faut reconnaître sans doute que la loi morale a son fondement en Dieu, mais non pas dans sa volonté seule : elle dérive de sa volonté unie à sa sagesse et à sa justice.
Une autre erreur est celle qui consiste à confondre la loi morale avec la sanction de la loi.
La sanction d'une loi, comme nous le verrons plus loin, se compose de toutes les récompenses et punitions qui ont pour effet d'assurer l'exécution de cette loi. De Là une confusion d'idées assez fréquente parmi les hommes, et à laquelle les philosophes mêmes n'ont pas échappé. C'est la confusion du bien ou du mal avec ce qui n'en est que la conséquence, à savoir, la récompense et la punition. On est disposé à croire qu'une action n'est bonne que parce qu'elle sera récompensée, qu'elle n'est mauvaise que parce qu'elle sera punie. L'éducation même est trop souvent complice de cette erreur, en présentant aux enfants comme but à atteindre la récompense de l'action plutôt que l'action elle-même, et en leur inspirant plutôt de la crainte pour la punition que de l'horreur pour le mal. On comprendra mieux la fausseté de ce préjugé quand nous aurons étudié la nature de la sanction morale et son principe. Contentons-nous de dire ici que la doctrine qui confond la loi morale avec la récompense et la punition n'est qu'une application particulière de la doctrine déjà réfutée de l'intérêt personnel.
511. E.'idée du droit. — A l'idée du devoir s'associe souvent et s'oppose même quelquefois une autre idée de la plus haute importance en morale, l'idée du droit. Qu'est-ce que le droit?
512. Définitiou dn droit. — Le droit, dit Leibniz, est un fouvoir moral^ comme le devoir est une nécessité morale.
On appelle en général pouvoir ou force toute cause capable da produire ou d'arrêter une action. Ainsiy en mécanique, tonte cause de mouvement ou de repos est appelée force. Or tout ce qui est capable d'arrêter l'action d'une force ou d'un pouvoir peut être appelé également force et pouvoir, de quelque nature d'ailleurs que soit cette force ou ce pouvoir. Si, par exemple, je suppose que j'aie entre les mains un marteau et devant moi un enfant endormi, il n'est pas douteux qu'avec ce marteau je puis, si je veux, briser la tête de cet enfant : cependant je ne le ferai
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pas ; quelque supériorité de force dont je dispose, îl y a là devant moi quelque chose qui m'arrête, un obstacle invisible idéal, plus fort que toute ma force, un pouvoir pluspuissant que tout mou pouvoir, qui suffit pour désarmer le mien. Ce pouvoir, dont cet enfant n'a pas même conscience, ce pouvoir est le droit qu'a une créature vivante de mon espèce de conserver la vie, tant qu'elle n'attaque pas celle des autres.
Dira-l-on que ce qui m'arrête ici, c'est ma sensibilité, ma sympathie pour une créature faible et innocente, plutôt qu'un droit auquel je ne pense guère en ce moment? Un autre exemple rendra la même idée également sensible. Je rencontre un trésor dont je connais le maître, mais dont nul que moi ne sait l'existence : il est riche et je suis pauvre. Ainsi tout motif de sympathie pourra être écarté. J'ai le pouvoir physique de m'approprier ce trésor; mais je suis arrêté devant la pensée iju'il n'est pas à moi, mais à autrui. Ce quelque chose qui m'arrête, qui fait équilibre au pouvoir physique que je pourrais si facilement exercer, c'est le droit.
Le droit est donc un pouvoir, une force, puisqu'il arrête la force et le pouvoir d'autrui. Cependant ce n'est pas une force physique de même ordre que celle qui est arrêtée. Il n'y a rien dans l'objet du droit, rien dans la personne qui est le sujet du droit, qui soit de nature à faire obstacle à ma force. La mécanique ne peut ici trouver l'équivalent de la force perdue ou latente qui pourrait s'exercer et ne s'exerce pas. C'est un pouvoir, mais c'est un pouvoir moral.
Peut-être serait-il plus juste d'appeler ce pouvoir pouvoir idéal, plutôt que pouvoir moral. Le pouvoir moral est une force qui s'exerce avec réflexion et conscience, une énergie, une activité véritable, telle qu'est la vertu. Mais le droit peut exister sans être exercé ; il peut exister dans celui qui l'ignore (comme le propriétaire inconnu d'un héritage sans maître, comme l'enfant endormi) : il y a là un pouvoir qui n'est accompagné ni d'énergie, ni d'effort, ni d'action, et qui cependant m'arrête tout aussi bien que pourrait le faire une force physique égale à la mienne. Ce pouvoir ne consiste qu'en une idée, l'idée que tel objet n'est pas à moi, que tel homme est mon semblable : c'est là un pouvoir idéal, et ce pouvoir idéal, je l'appelle le droit.