La conscience morale. — Lorsque l'on dit que la loi
morale est obligatoire, on entend bien parler de la loi morale telle qu'elle est en elle-même, dans sa pureté, dans sa vérité absolue. Cependant cette loi ae peut commander à aucun agent sans lui être connue, sans qu'elle lui soit présente, c'est-à-dire sans qu'il l'accepte comme vraie et en reconnaisse Tapplication nécessaire dans chaque cas particulier. Cette faculté de reconnaître la loi et de l'appliquer à toutes les circonstances qui se présentent, est ce que l'on appelle la conscience*
La conscience est donc Tacte de l'esprit par lequel nous saisissons dansun cas particulier ou nous appliquions à un cas particulier, à une action à faire ou à une action faite, la lui morale en général. Elle est encore le jw^e intérieur qui comhinne ou qui absout. D'un côté ellerfic^ecequ'ilfautfaireouévi ter; de l'autre elleJM^fece qui a été fait. Elle est par là la condition de l'accomplissement de tous nos devoirs. Car, quoiqu'elle ne constitue pas le devoir, qui lui est supérieur, sans elle cependant aucun devoir ne nous serait connu, et par conséquent toute moralité serait impossible.
Kant dit avec raison à ce sujet :
La conscience n'est pas quelque chose que l'on peut acquérir, et il n'y a pas de devoir qui prescrive de se la procurer ; mais tout homme, comme être moral, la porte originairement en lui. Dire qu'or, est oblige d'avoir de la conscience retiendrait à dire qu'on a le dfivoir de reconnaître des devoirs. La conscience est un Élit inévitable et non une obligation, un devoir. Quand on dit qu'un homme n'a pas de conscience, on veut dire qu'il ne tient aucun compte de ses arrêts, car s'il n'en avait réellement pas, il ne s'imputerait aucune action conforme au devoir et ne s'en reprocherait aucune comme lui étant contraire. Le manque de conscience n'est donc pas V absence de la conscience, mais un penchant à ne tenir aucun compte de son jugement.
La conscience a inspiré à J.-J. Rousseau une magnifique apos- Irophe souvent citée :
Conscience! conscience! Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide a§- Buré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève» au-dessus des bêles, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principes * !
La conscience étant le jugement pratique qui, dans chaque cas particulier, décide du bien et du mal, on ne peut demander à chaque homme qu'une chose : c'est d'agir suivant sa conscience. Une fois le moment de l'action venu, il n'y a plus d'autre règle que celle-là. Mais la conscience, quoi qu'en dise Rousseau dans le passage que nous venons de citer, n'est pas toujours un juge infaillible; elle ne parle pas toujours le même langage; elle passe par diîférenis étals ou degrés qui ont été distingués avec raison; car ces distinctions ont beaucoup d'importance dans la pratique.
Par exemple, on a distingué la conscience droite ou éclairée, ignorante, erronée, douteuse, probable, etc.
519. La conscience droite. — i" La conscience droite ou éclairée est la vue claire, immédiate et certaine du bien et du mal dans les actions humaines. Tel est à peu près l'état de la conscience chez tous les hommes pour les actions très simples et en quelque sorte élémentaires. Par exemple, il n'y a guère de conscience humaine qui ne sache qu'il est mal de maliiaiter un enfant, de calomnier un ami, d'offenser ses parents. La règle est donc ici qu'il ne faut pas chercher à obscurcir soit en soi-même, soit dans les autres, par des doutes subtils, les décisions nettes et distinctes de la conscience. C'est ce (]ui est arrivé dans la théorie à certains casuistes combaltus par Pascal', et dans la pratique à certains esprits qui, pour s'étourdir lorsqu'ils veulent accomplir certaines mauvaises actions, combattent leur propre conscience par des sopliismes.
520. l-a conscience erronée. — 2° Sous l'influence de ces sopliismes, la conscience devient erronée; c'est-à-dire qu'elle
1. J.-J. Rousseau, Emile, liv. V. science, c'est-à-dire lesdifficullos i|ui aisseill
' 2. Voy. Ifs Lettres provinciales. On appelle quelquefois de» conflits de nos devoirs tastiisles ceux qui exaniiiicnt les cas de toi»-
fiDii par prendre le bien pour le mal et le mal pour le bien. C't'St ce qui arrive, par exemple, aux fanatiques. Au xvi* siècle, Polirot, Jacques Clément, Ravaillac étaient arrivés par des sopliismes, qui sans doute leur étaient suscités en partie par l'éducation, à éteindre en eux-mêmes la voix de la conscience qui défend l'homicide. Quoique une sorte d'indulgence générale semble avoir couvert le crime de Chailotte Corday, surtout à cause de l'horreur inspirée par' la victime, il n'en est pas moins vrai que c'est là un acte inspiré par une conscience erronée. Dans d'autres cas la conscience erronée, au lieu d'être le résultat du sophisme, vient au contraire du défaut de lumières; telles sont les erreurs de la conscience dans l'enfant, chez les peuples sauvages, ou même chez les peuples civilisés, qui les acceptent comme des traditions inattaquables. La conscience erronée se confond alors avec la conscience ignorante.
521. lia conscience ig;norante. — 3' On appelle conscience ignorante celle qui fait le mal, parce qu'elle n'a aucune connaissance du bien. Ainsi l'enfant qui tourmente les animaux ne le fait pas toujours par méchanceté; il ignore ou il ne pense pas qu'il les fait souffrir. Ainsi des sauvages qui, dit-on, tuent leurs vieux pères quand ils ne peuvent plus les nourrir : ils croient et ils veulent leur faire du bien en les empêchant de souffrir de la faim. Au reste, il en est du bien comme du mal : l'enfant est bon ou méchant avant d'avoir le discernement de l'un ou de l'autre. C'est ce que l'on appelle l'éial d'innocence, qui est en quelque sorte le sommeil de la conscience. Mais cet état ne peut durer; il faut éclairer la conscience de l'enfant, et en général la conscience des hommes. C'est le progrès de la raison humaine qui nous apprend chaque jour à mieux connaître la différence du bien et du mal.
52ri. la conscience douteuse. — A" Il arrive quelquefois que l'on est en quelque sorte partagé entre deux consciences; non pas entre le devoir et la passion, mais entre deux ou plusieurs devoirs. C'est ce qu'on appelle la conscience douteuse ou perplexe. Dans ce cas, la règle la plus simple, quand elle est praticable, est celle qui est exprimée par cette maxime célèlirc : Dans le doute, abHiens-toi. Par exemple, si vous ne savez pas lequel est le meilleur de conserver une loi ou de la
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changei , le mieux est de ne rien faire et de laisser les choses comme elles sont. Si vous avez à recommander deux personnes ayant exactement les mêmes titres, les mêmes mérites, et que le choix vous embarrasse^ vous pouvez ou ne recommander ni l'une ni l'autre, ou les recommander toutes les ^eux. Dans \es cas où il est impossible de s'abstenir absolument, et où il faut non seulement agir, mais choisir, la règle sera alors de toujours choisir le parti qui est le moins conformai 4 notre intérêt, car nous pouvons toujours supposer que ce qui rend notre conscience douteuse e'est un motif intéressé inaperçu. S'il n'y a d'intérêt ni d'un côté ni de l'autre, il ne reste plus alors qu'à se décider s^'on les circonstances. Mais il est bien rare que la conscience se trouve dans cet état de doute absolu, et presque toujours il y a plus de raison d'un côté que de l'autre, et la conscience penche naturellement du côté qui lui paraît le plus juste. C'est ce qu'on appelle alors la conscience probable. Sans nous perdre ici dans les difficultés qui ont été soulevées à ce sujet, nous dirons que la règle la plus simple et la plus générale est de choisir toujours le parti le plus probable*»
5'23. Aotorîté de la eonscience. — Quoique la loi morale 8oit obligatoire par elle-même, cependant nous De pouvons lui obéir qu'à la condition de la connaître, c'est-à-dire à la condition qu'elle passe par notre conscience, qui seule décide dans chaque cas particulier. Dans Tordre de l'action, l'autorité suprême appartient à la conscience. De là celte règle de Fichte :
< La loi formelle de la morale, dit-il, est celle-ci : Agis toujours conformément à la conviction de ton devoir (en d'autres termes : Agis toujours suivant ta conscience). Cette règle eir comprend deux autres : Cherche d'abord à te convaincre de ce qui est ton devoir dans chaque circonstance ; une fois en possession de ce que tu crois ton devoir, fais-le, par cette seule raison que tu es convaincu que c'est ton devoir*. >
Le seul critérium pratique possible de la moralité est donc la conviction actuelle, ou la conscience aciuelle. Si l'on nous oppose que cette conscience doit s'éclairer en consultant la ronseience des autres hommes, nous répondrons que c'est ce qui est déjà compris dans la règle, car c'est ma propre conscience qui
I.Voy. la dissertation de Nicole «uria Probabilité (les ProvineiaUt tiyc les notes de WendrockV %i Sv$lem àer SittenUhre. p. i4â, 147. ^
me dit qu'il faut consulter la conscience des autres- Et d'ailleurs, il peut se présenter tel cas où la conscience d'un homme se sentant moralement supérieure à celle de tou« les autres (Socrate par exemple), il ne peut pas, il ne doit pas la leur sacrifier.
Le principe de la conviction personnelle comme règle suprême du devoir n'exclut nullement cette pratique si recommandée par la religion, et que les philosophes eux-mêmes n'ont pas ignoiée, à savoir, la direction de conscience^ Cette pratique est parlailement conforme à l'expérience et au bon sens. Quoi de plus naturel que les plus sages guident et éclairent ceux qui le sont moins? Chacun de nous est naturellement disposé à se faire illusion à lui-même sur l'état de sa conscience; entraîné et plus ou moins aveuglé par ses passions, l'homme a besoin de se mettre en face d'un spectateur impartial et de généraliser les motifs de ses actions pour en apercevoir la valeur morale (523). Mais ce spec tateur abstrait et invisible est bien froid ; il est difficile à évoquer ; il faut déjà être supérieur à ses passions et voir clair en soimême pour être capable de sortir de soi et de se contempler avec un œil désintéressé. N'est-il pas plus efficace de se choisir un spectateur et un juge vivant et parlant, dont la conscience réveille la nôtre, dont l'autorité nous impose, et devant lequel nous craignons de rougir?
Tout cela est vrai ; mais la direction de conscience ne doit être, ni chez celui qui l'entreprend, ni chez celui qui la recherche, un moyen de débarrasser l'individu de sa propre conscience en y substituant la conscience d'aulrui. Toute direction doit avoir pour objet de rendre celui qui y consent capable de se diriger lui-même.
D'un autre côté, la règle « Obéis à ta conscience ? ne signifie nullement qu'il faille agir à l'aveugle et sans raison; et il est obligatoire pour chacun de faire tous ses efforts pour connaître et choisir son véritable devoir et le distinguer du devoir apparent. Mais si loin et si profondément que soit porté cet examen, il faut qu'il finisse, car la nécessité de l'action est là : or, à ce dernier moment, l'examen étant épuisé, la réflexion ayant tout dit, quelle peut être, je le demande, la règle d'action? « Fais ce que dois », dira-t-on. — ■ Soit; mais que dois-je? voilà le prn« blême. Que Tony réfléchisse; on y verra qu'il n'y a pas d'autre
t. Vny. dans lev MoralisUt tous l'empire romain, <U M. G. Martha, l'iatëresunt chMÏIr* bititulé SiniqxUf directeur de conseienee.
règle que celle-ci : « Fais ce que tu crois devoir faire. > Ce qui revient à dire : « Obéis à la voix de ta conscience. »