Conscience relative et conscience absolue. — De
ce que la conscience individuelle est le dernier juge quar. j il faut agir, devons-nous croire, avec l'école anglaise contemporaine *, qu'elle est ce dernier juge d'une manière absolue?
Selon nous, en accordant à la conscience le dernier mot dans la pratique, on ne contredit nullement par là la doctrine d'une vérité en soi, d'une morale en soi, aperçue plus ou moins bien par toutes ces raisons individuelles, qui se rapprochent les unes des autres à mesure qu'elles s'approchent du but commun.
Chaque homme, pris en particulier, ne peut et ne doit sans doute être jugé que sur sa conscience actuelle, et même il ne doit agir que suivant celte conscience; et, en ce sens, il est permis de dire que la moralité est subjective. Mais cette permission n'est accordée à la conscience actuelle que parce qu'on suppose qu'elle est comme l'anticipation et la représentation approximative et provisoire d'une conscience absolue qui connaîtrait immédiatement la vraie loi, telle qu'elle est en soi. C'est parce que i'agent, tout en suivant la conscience du moment, faute de mieux, a dans le fond l'intention d'agir suivant la conscience absolue (ce qu'il ferait s'il la connaissait), c'est pour cela, dis-je, que cette intention est réputée pour le fait. C'est en ce sens que Fichte a raison de dire que le seul devoir, c'est de vouloir agir conformément à son devoir.
Il est évident que cette assimilation de la conscience relative et individuelle avec la conscience absolue n'est légitime qu'à la condition que l'agent, tout en obéissant à la coascience actuelle, fasse continuellement tous ses efforts pour éclairer cette con-' science et la rapprocher de la conscience absolue, sans jamais pouvoir assimiler entièrement l'une avec l'autre. Car si l'on ad-
i. M. Al. Bain, dans son livre the Emotions par participation à la conscience commnne d*
and the Will (ch. xv, 6), combat l'opinion du l'humanité. » M. Bain s'inscrit en faux contra
doctiiir Wlicwcll qui, dans ses Eléments of ces paroles. • Où est donc cette mesure suprême,
tno/'rtij/j/, avait dit : « Nous ne pouvons nous en deniande-t-il? sur quoi est-elle fondée ? Qu'oo
rappui 1er a notre conscience indiviJuelle comme la produise, Est-ce une conscience modèle,
à une dornière et suprême autorité : c'esl seu- semblable à « l'homme vertueux » d'Anstote?
lemcnt une autorité subordonnée et intermë- Est-ce la décision d'un corps public chargé
diaire interposée entre la suprême loi et nos de décider pour la communauté? Nous réglons
propres actions.., La mesure morale n'est une nos montres, dit encore le philosophe anglais, à
mesure pour chaque homme que parce qu'elle l'observatoire de Greenwich ; où est le type,
est supposée représenter la suprême mesure... la mesure, l'étalon d'après lequel chacun pour-
De même que chaque homme a sa raison par rait régler sa montre en morale? C'est un abut
participation à la raison commune de l'huma- de langage. » ai té, de môme chaque homme a sa conscience
mettait en principe qu'il n'y a rien autre chose que des consciences individuelles, on ne verrait pas pourquoi l'une serait préférable à l'autre; et même on ne verrait aucune raison de changer l'état moral des sociétés, puisque, toutes les consciences se valant, autant garder celle qu'on a que de passera une autre. Tout au plus changerait-on de conscience comme on change de goûts.
Qu'est-ce donc que la conscience idéale, absolue, infaillible, la conscience du genre humain, comme l'appelle M. Whevvell? C'est la conscience qui verrait immédiatement, intuitivement, ce que devrait faire l'homme idéal dans toute circonstance donnée, avec la même clarté et la même certitude que nous le voyons dans certaines circonstances particulières. Par exemple, supposons un ami qui va dénoncer par une calomnie son ami intime, et cela saas provocation, pour l'envoyer à la mort et s'enrichir de ses dépouilles comme délateur ; il n'est pas une conscience qui ne A'oie clairement ce que ferait l'homme idéal dans une telle conjoncture. Supposons maintenant une conscience telle, qu'elle pûl saisir avec la même netteté ce que ferait l'homme idéal en toute circonstance : vous aurez la conscience idéale et absolue.
Une telle conscience n'est certainement pas plus réalisable clans la pratique que le type absolu auquel elle répondrait. De même qu'il n'y a pas d'homme parfait.il n'y a pas de conscience parfaite. Mais celte conscience, qui n'existe pas à l'état effectif et actuel, existe à l'état de tendance. C'est l'effort que fait l'humanité pour arriver à cet état de conscience parfaite qui sert à la dégager progressivement des égarements et des illusions de la conscience imparfaite. Si l'on n'admet pas quelque chose deserablat)le, nulle conscience ne peut être jugée supérieure à une autre conscience; et, dès lors, point de progrès moral, non seulement pour l'espèce, mais même pour l'individu; car pourquoi préférerais-je ma conscience d'aujourd'hui à celle d'hier, et pourquoi ferais-je efl'ort pour atteindre un degré de conscience plus élevé? En un mot, pourquoi chercher à me perfectionner? Tout degré de perfectionnement moral est un perfectionnement de conscience : ce n'est pas seulement d'obéir à sa conscience qui est un devoir : c'est encore de rendre sa conscience de plus en plus délicate et exigeante; c'est ce qui n'aurait pas de sens, si toute Conscience avait la même valeur. Or on ne peut établir de degrés entre les consciences que par comparaison à une conscience type, vers laquelle on s'élève sans cesse sans l'atteindre
6î>4 MORALE THEOKigUE.
jamais, et qui, toute latente qu'elle est, n'en est pas moins le principe moteur de l'activité morale.
525. le sentiment moral. — Nous venons de voir <jiï€ ïa conscience n'est autre chose que le discernement du bien et du mal dans les actions; c'est éminemment une faculté pratique, c'est-à-dire qu'elle se prononce toujours sur des actions réelles et précises, accomplies par nous-mêmes ou par d'autres et considérées comme présentes.
Le caractère de perception immédiate et soudaine que possède la conscience morale, et qui ressemble si bien a l'intuition des choses sensibles, a souvent donné lieu de comparer la conscience à un sens, et on l'a appelée, on l'appelle souvent encore le sens moral. On dit d'un homme qui n'a pas de moralité, qui ne manifeste ni scrupule ni remords en faisant le mal, qu'il est destitué du sens moral. Il y a en effet certains hommes qui, sous ce rapport, paraissent comme des aveugles et des sourds, auxquels tout discernement du bien et du mal semble avoir été refusé par la nature. L'analogie est si juste et si frappante, qu'on ne saurait se priver d'une telle expression. Remarquons cependant qu'il y a ici deux choses distinctes, quoique étroitement unies et peut-être inséparables : d'une part, le discernement du bien et du mal, qui est un véritable jugement, c'est-à-dire un acte intellectuel; de l'autre, les plaisirs ou peines, les émotions ou impulsions qui accompagnent ce jugement. Quoique peut-être à leur racine ces deux ordres de faits puissent se réduire à un seul, ils se distinguent néanmoins dans leur développement; car nous voyons souvent des hommes d'une conscience droite et sévère doués de peu de sensibilité; d'autres, au contraire, et surtout les femmes, ont une sensibilité morale très vive et très ardente mais un jugement incertain et sujet à fléchir dans les circonstances particulières. Nous réserverons le terme de conscience pour le discernement de l'esprit et nous embrasserons sous le terme de sentimer^ moral tous les phénomènes qui naissent de la sensibilité.
Ce qui caractérise toute espèce de sentiments, ce sont les deux phénomènes corrélatifs et opposés du plaisir et de la douleur; or il n'y a pas de plaisir et de dowleur sans certains mouvements qui nous portent vers les objets ou qui nous en éloignent. Les sentiments moraux sont donc les diverses affections de plaisir, de douleur causées dans l'âme par la présence du bien et du
mal, et les impulsions qui accompagnent et suivent ou précèdent ces afîections.
526. Division des sentiments moraux. — On a distingué les sentiments moraux en deux classes, suivant qu'ils sa rap|iOrt(!nt à nos propres actions ou aux actions d'autrui.
J{i'l,itivement à nos propres actions, les sentiments se modifierii suivant que l'action esta faire ou qu'elle est faite. Dans le premier cas, nous éprouvons d'un côté un certain attrait pour le bh-n (quand la passion n'est pas assez forte pour J'étoufFer), et de l'autre une répugnance ou aversion pour le mal (plus ou moins atténuée selon les circonstances par l'habitude ou par la violence du désir). Ces deux sentiments n'ont pas reçu de l'usage des noms particuliers : c'est le sentiment du bien et Vaversion du mal.